//Montréal lance sa saison de danse

Montréal lance sa saison de danse

Aline Apostolska

Montréal est une métropole qui danse, on le sait, ici, tout comme on le reconnait à l’international. (Photo principale (Giselle) John Hogg. Interprètes Dada Masilo, Thabani Ntuli, Ipeleng Merafe, Zandile Constable.). 

Parmi les multiples propositions d’une rentrée remarquable, deux spectacles en ont récemment fait la démonstration. Danse Danse a inauguré sa 21ème saison avec l’iconoclaste Giselle de Dada Masilo.  Quand Dada Masilo y est née, en 1985, Soweto n’était pas encore le Disneyland touristique qu’il est devenu aujourd’hui. Il était un township dont l’identité a été façonnée par la pauvreté, la violence, la révolte et le goût du risque affirmé. Nelson Mandela y a vécu, mais lui emprisonné, c’est surtout sa deuxième épouse Winnie Mandela qui en fut une figure emblématique, autant que celle de son voisin immédiat, l’archevêque  créateur de l’expression « rainbow nation », Desmond Tutu. De la génération de Dada Masilo sont issus plusieurs artistes contemporains marquants de l’Afrique du sud d’aujourd’hui, des écrivains, des artistes visuels, des danseurs et chorégraphes. Soweto, pour de multiples raisons sans doute, leur a servi de tremplin vers le monde. C’est assurément le cas de Dada Masilo.

Dans la foulée de la pionnière Robyn Orlin, Afrikaner connue à l’étranger dès le début des années 1990, toute une génération d’interprètes et chorégraphes sud-africains a germé, faisant du pays un creuset de création contemporaine vivace, iconoclaste et singulier. Loin des clichés rageants selon lesquels « les Africains dansent forcément », depuis les années 1990 on sait qu’une véritable danse contemporaine existe partout en Afrique, en général, et en Afrique du sud en particulier. Dada Masilo en est vite devenu une figure de proue. Formée au sein des réputées Dance Factory ainsi que la National School of the Arts de Johannesbourg, elle a intégré la non moins célèbre école bruxelloise d’Anne-Teresa de Keersmaeker, P.A.R.T.S. Et puis, elle s’est lancée, avec une énergie et une originalité incomparables, sur sa propre route de créatrice.

Sa signature principale, si l’on ose résumer, c’est de revisiter les grandes références classiques occidentales. Pas les siennes originelles donc, a priori. Car dire cela serait oublier que les grandes œuvres classiques, d’où qu’elles soient, sont non seulement universelles mais appartiennent au patrimoine commun de l’humanité. Et puis, ce sont de belles histoires, or Dada MAsilo aime raconter des histoires avec son corps, selon ses propres dires, ce qui n’est pas si courant en danse contemporaine. Ainsi s’est-elle emparé de Roméo et Juliette (2008), Carmen (2009) ou Le Lac des Cygnes (créée en 2010, DanseDanse a présenté la pièce à Montréal en 2017) qu’avec ses danseurs elle a fait passer par le chas de son regard et de sa réinterprétation personnels.

Une Giselle iconoclaste

Du 25 au 28 septembre 2018, c’est une Giselle tout à fait iconoclaste qu’elle a présenté au théâtre Maisonneuve. Une Giselle vengeresse, sans pardon pour la trahison amoureuse dont elle est victime, épurée de toute trace de rédemption judéo-chrétienne. Une Giselle nullement éthérée mais au contraire incarnée, tellurique et féministe, aussi, délibérément. Une Giselle loin des Wallis du livret originel de Théophile Gautier qui serait devenue fille de Winnie (Mandela) vénérée dans l’Afrique du sud d’Aujourd’hui où les femmes sont fortes, dominantes et occupent des fonctions importantes. Un phénomène de société que l’on nomme sur place « la revanche des lionnes ».

Avec seize interprètes époustouflants qui magnifient l’écriture chorégraphique si subtile de Masilo, tricotage unique de références classiques et de gestuelle tribale percussive africaine, avec un parti pris androgyne qui se libère de la classification des genres, des moments de pure poésie qui alternent avec des fulgurances de frénésie, une ambiance rude, brute, nue ou rouge sang, une référence claire aux rituels de la religion yoruba africaine, sans oublier la superbe trame musicale originale signée par le compositeur sud-africain Philip Miller, qui reprend et détourne la trame originelle d’Adolphe Adam, Dada Masilo offre une vision inoubliable autant que dérangeante d’une Giselle qu’elle parvient à rendre africaine mais beaucoup plus qu’africaine, d’ici et de là-bas, d’hier et d’aujourd’hui, en réveillant en chacun de nous l’éternel pas de deux d’Éros et de Thanatos.

www.dansedanse.ca

À l’Agora de la danse, Catherine Gaudet pousse les corps pour faire transpirer l’âme

Installée depuis février 2017 au centre-ville, au cœur du Quartier des Spectacles, dans l’ancien Wilder complètement rénové et transformé en Espace Danse qui permet une belle synergie entre les diffuseurs – Les Grands Ballets Canadiens, Tangente, Agora de la danse -, qui y cohabitent avec l’École de danse contemporaine de Montréal, l’Agora de la danse ouvre une saison très prometteuse. Celle-ci a débuté avec l’Espagnol Roger Bernat qui a invité le public à danser avec les interprètes un Sacre du printemps interactif et donc réinventé soir après soir. Puis s’est poursuivie avec la Montréalaise Isabelle Van Grimde avec Ève 2050, poétique et magnétique installation numérique interactive avec laquelle elle poursuit une réflexion tout à la fois sensitive et philosophique sur l’humain de demain.

 Crédits photo : Mathieu Doyon

Une œuvre stupéfiante qui est sortie de la salle bleue du sous-sol de l’Agora pour se projeter sur l’impressionnante façade asymétrique extérieure, ses hauts murs de verre et de béton sur lesquels les images du film Ève 2050 ont été projetée pendant toute la soirée dans la nuit montréalaise au rythme des pas des passants. Et tandis que Tangente et les Grands Ballets lancent aussi leur saison respective au sein du même Espace Danse, c’est Catherine Gaudet, emblématique chorégraphe de la nouvelle génération dont les pièces ont beaucoup marqué la dernière décennie, qui a présenté sa nouvelle création, L’Affadissement du merveilleux, du 26 au 29 septembre dernier.

Lorganisme

Avec Caroline Laurin-Beaucage, Amélie Rajotte, Anne Thériault et Sarah Hanley, Catherine Gaudet a créé en 2010Lorganisme, une singulière structure chorégraphique collective destinée, selon leur formulation, à « déplier l’art chorégraphique ». Traduire : s’il est plié, voire re-plié sur lui-même, c’est souvent à cause des innombrables restrictions, contraintes et précarités qui plombent les structures classiques basées sur la créativité d’un seul chorégraphe. Se mettre à plusieurs, dans une synergie de création et de gestion, permet donc de la déplier… Les membres de Lorganisme mènent leur cheminement créatif individuel mais solidaire, qui leur a permis de présenterplus d’une centaine de représentations au Québec, au Canada et à l’international.   Appuyée sur cette structure administrative et inspiratrice, Catherine Gaudet a présenté sept pièces depuis L’invasion du vide qui l’a faite connaîtreen 2009. L’originalité et l’inventivité dont elle a fait preuve dans ses œuvres, autant que dans celle de la fondation de Lorganisme, lui ont assis une belle réputation qui désormais précède chaque nouvelle chorégraphie. Traduction : on l’attend au tournant, avec respect et désir, mais aussi avec une jauge. Exigeante.

Avec cette nouvelle pièce, nul risque de décevoir. L’Affadissement du merveilleux emporte d’emblée l’adhésion du spectateur. Dès les premières secondes, on se trouve kidnappé, magnétisé et entraîné dans le cercle très rapproché des cinq interprètes. Caroline Gravel, Leïla Mailly, Dany Desjardins, Francis Ducharme, James Phillips. Magnifiques et intenses interprètes pour une pièce sans merci ni demi-mesure, qui mobilise tour à tour leur minutie, leur subtilité, leur sens de l’équilibre et du déséquilibre, leur sens théâtral sinon cabotin, leur fragilité intérieure et leur capacité à prendre des risques extérieurs, organiques et psychiques en même temps.

 Crédits photo : Mathieu Doyon

Trois gars, deux filles, leurs corps si différents, leurs âges, leurs ossatures, leur présence bien distinctes sur scène, yeux clos ou grands ouverts, avec ou sans expression faciale, avec des cris, des sons ou tout en silence, mais toujours ensemble, en rond, dans une recréation hypnotique, envoûtante, épuisante – mais aussi angoissante au bout du compte – de l’infernal cercle de la vie terrestre. De petits humains lancés dans le tourbillon de leur vie éphémère, périssable, lamentablement répétitive au même rythme circulaire et répétitif de la terre, et de la terre elle-même au sein de la galaxie.  On ne voit que les corps, impitoyablement exposés, dans une totale épure scénographique, un seul tapis de danse blanc irradiant, vêtus d’une simple culotte, leurs divers états de corps produisent autant d’état de corps spectatoriels, sur la musique originale d’Antoine Berthiaume, métronomique et finement ciselée en voltes captivantes, qu’ils tournent les yeux clos ou bien qu’ils éructent en poussant des cris de fauve en guerre, que leur gestes soient fluides ou spectaculairement désarticulés, ces corps nous aspirent l’intérieur.

L’Agora de la danse

Dans toutes ses pièces, Catherine Gaudet passe par un intense travail sur le corps pour faire surgir un inconscient individuel et collectif, le rendre palpable. Ici elle le fait par la répétitivité, la lenteur, la durée. Ça dure, et ça dure. Cette durée finit par produire un effet sur l’inconscient. Le reptilien. Sans que l’on sache exactement ce qu’il se passe, Ça dure et Ça se passe. Encore une belle réussite pour Catherine Gaudet. Et après ces premiers succès de début de saison, la programmation de l’Agora de la danse se poursuit   www.agoradanse.com

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com

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