//Joni Mitchell, un nouveau coffret

Joni Mitchell, un nouveau coffret

Louis Bonneville
Nouveau : un coffret de Joni Mitchell contenant plus de quatre-vingt-dix enregistrements antérieurs à son premier album en carrière.

C’est bien connu : une quantité importante d’enregistrements inédits circule chez les admirateurs de cette artiste canadienne. Certains ont même réussi à se faufiler sérieusement sur le marché interlope. En effet, au cours des dernières décennies, les rééditions de l’importante discographie de Mitchell n’ont jamais été bonifiées de matériel inédit, laissant ainsi les fans contraints de dénicher eux-mêmes certaines perles ensevelies… Cette situation désolante est maintenant officiellement révolue. Le 30 octobre 2020, en effet, marque le lancement d’un coffret de cinq CD’s : Archives Volume 1 : The Early Years 1963-1967.

Détail Important -Servez-vous de la liste d’écoute YouTube à titre de référence lors de votre lecture de cette chronique. Repérez les numéros de pistes en haut à droite en mode plein écran.

C’est Rhino Records, spécialisé dans la réédition d’archives musicales, qui a eu la volonté de concevoir ce premier coffret d’une série à venir. Vertigineuses découvertes en perspective. Patrick Milligan, directeur du label, signe avec Mitchell la réalisation de ce projet. Après avoir longuement réfléchi à la façon de procéder avec le corpus d’archives inédites, et souhaitant demeurer en corrélation avec la discographie, Milligan décida que les opus devaient encore et toujours rester sans ajouts, intacts — intouchables — comme le sont les œuvres classiques numérotées… Après quelques échanges avec Elliot Roberts, le regretté gérant de Mitchell, il conclut de s’inspirer des récents coffrets d’archives de Neil Young pour la création de ceux de Joni…

Saskatoon, été 1963. Joni, dix-neuf ans, est conviée par l’animateur de radio Barry Bowman (un récent ami) à réaliser un premier enregistrement de sa jeune carrière. Lors de deux soirées aux studios de la station CFQC AM, Bowman (au moyen de deux microphones) capture Joni chantant neuf pièces de folk traditionnelles. Ces fascinantes sessions ont la particularité de nous permettre d’entendre Joni s’accompagnant avec pas moins de trois différents instruments à cordes. De fait, Joni a eu comme premier instrument à cordes un ukulélé baryton de marque Harmony (4 cordes de nylons/DGBE). Par la suite, elle a fait l’acquisition d’un instrument très étrange, qu’elle accordait vraisemblablement de la même façon que son ukulélé. L’instrument, ressemblant à une mandoline, présente la particularité de cordes doubles pour les deux ensembles à chaque extrémité du manche et de cordes triples pour les deux autres ensembles de cordes de la partie centrale du manche (10 cordes de métal/DGBE) : l’instrument est un Tiple, soit le Martin American Tiple T-18. Le troisième instrument est celui qui deviendra son préféré : la guitare, sans doute une Espana, la SL-11 à cordes de nylon. Cette succession d’instruments à cordes, à l’aube du parcours musical de la jeune femme, est possiblement la raison qui l’a poussée à rarement accorder sa guitare de manière conventionnelle au cours de sa carrière. À cet effet, il ne serait pas faux d’affirmer que Joni a été guidée par une quête : retrouver la sensation sonore de son ukulélé, tout en devant composer avec six cordes plutôt que quatre…

Les sessions terminées, Bowman inscrit sur la tranche du boîtier cartonné qui contient le ruban magnétique (d’un quart de pouce de marque Soundcraft) : Joni Anderson — Audition tape. Il remet à Joni un exemplaire pour qu’elle puisse s’en servir pour faire sa promotion. Quant à la bande maîtresse, Bowman repart avec elle sous le bras — elle sommeillera dans le sous-sol de son ex-épouse jusqu’en 2005, moment où sa fille décida de la sauver in extremis des ordures… Cet enregistrement d’environ une demi-heure (pistes 1 à 9) se retrouve en ouverture de ce coffret à la durée imposante : cinq heures et demie. De plus, Rhino fit paraître un album vinyle de cet enregistrement, intitulé : Early Joni – 1963. L’album donne le ton de l’aurore du parcours artistique de Joni — une interprète à la justesse renversante…

Le coffret contient également une captation inespérée d’un spectacle de 1964. Malgré le fait que l’enregistrement soit rudimentaire, il est néanmoins d’une sonorité étonnamment claire. Cette performance intimiste se déroule dans le café Half Beat du quartier Yorkville à Toronto (pistes 10 à 23). Joni s’accompagne de son Tiple, ainsi que de sa guitare classique. Le micro ne capte pas seulement Joni ; on peut entendre la machine à café infuser, les cuillères se balader dans les tasses, les craquements de chaises se déplaçant sur le sol et, en sourdine, les voitures qui vont et viennent à l’extérieur. Dans la deuxième partie de ce spectacle se trouve une poignante interprétation a cappela d’une chanson traditionnelle écossaise, Yallow 

S’ensuivent deux enregistrements de trois chansons chacun (pistes 24 à 29). Premièrement, une maquette réalisée dans le domicile des parents de Joni, et une deuxième effectuée à Détroit et qui sera offerte en cadeau à sa mère à l’occasion de son anniversaire. Joni y présente deux de ses propres chansons — étape cruciale et transitoire dans son cheminement. Aussi, elle s’accompagne de sa guitare, probablement l’Espana. Mais la sonorité a changé : les cordes de nylon semblent avoir été remplacées par d’autres, en nickel ou en bronze, celles-là mêmes qu’on retrouve sur les guitares acoustiques. Ce renouveau amène Joni à vouloir présenter son travail de façon formelle. Elle crée à Détroit une impressionnante maquette de cinq chansons, destinée à Jac Holzman, cofondateur du label Elektra Records (pistes 30 à 34). Sur cet enregistrement, on retrouve la mythique et inédite première chanson écrite par Joni, Day After Day

Le moment le moins pertinent du coffret est la récupération de l’audio de deux performances distinctes de deux chansons chacune tirées d’émissions télévisées de la CBC, en 1965 et 1966. Il est tout de même intéressant d’entendre Joni performer avec assurance sur les plateaux de ce diffuseur national. On a entrecoupé ces deux exécutions d’un demo inédit et inachevé de 1966, Sad Winds Blowin (pistes 35 à 49). À cela s’ajoutent des extraits d’un spectacle au Second Fret à Philadelphie, enregistré en novembre 1966 par une radio universitaire. On peut percevoir la guitare acoustique de Joni, sans doute sa Martin OO-21 : guitare conçue avec une caisse de résonnance moins volumineuse que celle des guitares acoustiques régulières. Ce spectacle est probablement le bootleg de l’artiste le plus commercialisé de sa carrière…

Mars 1967. Joni est à Philadelphie. Elle retourne au Second Fret. Le spectacle est capté pour une diffusion radio à WHAT-FM. Joni fait aussi quelques apparitions dans les studios de cette même station (pistes 50 à 64). Fait notoire, on peut entendre une toute nouvelle sonorité de Joni à la guitare — la plus emblématique de sa carrière. En fait, Joni a acquis une remarquable Martin D-28 datant de 1956. Elle l’a obtenue en début d’année, d’un capitaine de la marine résident à Fayetteville en Caroline du Nord.

Un autre demo est réalisé, cette fois enregistré en Caroline du Nord en mai 1967 (pistes 65 à 70). Une pièce attire l’attention : une improvisation à la guitare avec une mélodie vocale sans paroles. Cela semble tracer les bases d’une chanson nettement apparentée à « Night Ride Home », une remarquable pièce qui verra le jour seulement en 1989. S’ensuit une autre apparition à WHAT FM de Philadelphie en mai 1967 (pistes 71 et 72), malheureusement d’une piètre qualité sonore.

À la suite de sa séparation avec son mari, Chuck Mitchell, Joni s’installe à New York. C’est un nouveau départ marqué par une totale indépendance, lui permettant de se livrer intensément à son art. En juin 1967, elle enregistre un demo d’une dizaine de ses compositions (pistes 73 à 82). Ce corpus montre sans conteste que l’écriture de Mitchell a atteint un niveau d’intériorité et d’imagerie d’une profondeur intense. Aussi, ses explorations mélodiques se complexifient, ses œuvres devenant de plus en plus singulières. La moitié de ces chansons s’inscrivent comme des archétypes de son style artistique : I Had a King, Conversation, Morning Morgantown, Chelsea Morning et Michael From Mountains.

Ann Arbor est une ville du Michigan de moins de cent mille habitants, située à 45 milles à l’ouest de Détroit. En 1967, le révérend Burke tente de rallier la nouvelle génération à la religion tout en voulant être dans le coup. Mission divine, s’il en est ; mystère de la foi… Il aura indubitablement réussi à se poser au diapason des tendances, voire même à les devancer, et ce, en produisant des spectacles dans un café près de l’Université du Michigan : le Canterbury House peut accueillir quelque deux cents spectateurs. Les artistes que le prêtre engage viennent du mouvement folk revival : Neil Young, Dave Van Ronk et Joni Mitchell, pour nommer que ceux-là. Avec l’autorisation des artistes, on enregistre ces spectacles à même la table de mixage. De plus, le révérend anime une émission diffusée à la radio locale. Pour ce faire, il dispose d’enregistrements d’une qualité impressionnante. Joni Mitchell est engagée en août : un contrat stipule un cachet de quatre cents dollars pour trois spectacles consécutifs qui auront lieu du 27 au 29 novembre 1967. Lors de son premier concert, on capte sur des rubans d’un quart de pouce les trois parties qu’elle présente. Comme c’est souvent — bizarrement — le cas avec ce type d’enregistrement, ces bandes furent quasiment perdues. Elles ont dormi dans une collection privée pendant une période indéterminée pour être tout compte fait déclarées disparues — rien de moins. Jusqu’à ce qu’elle soit retrouvée par le Michigan History Project au cours des années deux mille, et ce, auprès d’un musicien les ayant étonnamment en sa possession… Heureusement, ces enregistrements purent se rendre jusqu’à sa destination manifeste, à savoir en finale — sinon en quintessence — de ce coffret (pistes 83 à 119) marqué par l’intense performance de Joni et la convenable qualité sonore. De plus, Rhino fit paraître un album triple vinyle de cet enregistrement, intitulé : Live at Canterbury House — 1967. Ce spectacle est le témoin parfait de l’aplomb artistique acquis par Joni à ce moment. Il est en quelque sorte une visualisation claire de l’immense talent que la chanteuse s’apprête à livrer à un vaste public occidental, lequel — nous le savons maintenant — fut viscéralement touché par son art…

Las Olas

Intervenant à différents titres dans l’industrie musicale, Louis Bonneville, mélomane, est également un collectionneur de disques vinyle. Cette passion lui permet de découvrir et d’analyser un nombre considérable d’albums.

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