//Vic forever

Vic forever

Marie Desjardins
Vic Vogel aura mis longtemps à mourir – des semaines avant d’accepter de quitter ce monde tandis que, alité, il pianotait encore sur sa couverture. C’est la vie qui lui aura appris à fonctionner de cette manière, c’est-à-dire à résister… jusqu’au dernier souffle.

Crédit photos MICHEL LEUK

Le petit Vic avait un grand frère. Comme ce grand frère était malade, c’était lui qui avait toute l’attention. Vic résistait à l’ombre, à cette seconde place que le sort – la donne – semblait vouloir lui réserver. Il voulait tant, habité qu’il était par un extraordinaire élan, un impérieux désir : celui de vivre.

Jusqu’au dernier souffle. À contre-courant, en marge, en périphérie, en dessous, même si, en vérité, c’était son aura qui imprégnait la scène du jazz de Montréal, comme elle avait imprégné des événements de grande envergure, Terre des Hommes, les Jeux olympiques, des aventures aussi exaltantes que pénibles.

Et pourtant, en dépit des honneurs accordés à l’arraché, de bonne grâce, à la dernière minute, parce qu’il le faut bien tôt ou tard, et en dépit de la réelle estime que cet immense chef d’orchestre suscitait dans certains cercles, il n’en restait pas moins que les vraies scènes, pour Vic (à part l’été, un soir, dans un festival), étaient les salles de spectacle du quartier dit latin, les bars, et, depuis des années, le salon dans lequel il est mort.

Marie Desjardins et Vic Vogel. Crédit photos MICHEL LEUK

Pas de propositions tout au long de sa vie, de cette sorte de propositions qui auraient fait qu’il l’eut gagnée, comme dans l’expression. Vic faisait plutôt dans le bénévolat et les apparitions en traînant son aura. Il parlait souvent de cela. La plupart du temps. Sans amertume, mais avec un sens aigu de la vérité. C’était comme ça. Son destin, c’était ça. Il avait ce côté fataliste, slave, et cette lumière dans ses yeux : l’intelligence, la joie – une grande sagesse arrosée de rhum et chatoyant sous les volutes de fumée. À quoi bon raconter autre chose? L’ego? Quelle farce à ses yeux. Vic résistait… même sous d’autres noms, plus encensés, même toujours cité dans les mêmes termes, personnage de la même fable, brillant jusqu’à un tel éblouissement qu’il finissait par passer inaperçu. Mais on savait qu’il existait… Vic Vogel.

Il aurait pu, à un moment, alors qu’une opportunité réelle scintilla devant ses yeux, partir aux États-Unis faire carrière… Mais il décida de rester à Montréal. Un collègue musicien lui proposait du travail et Vic, fils loyal, ne souhaitait pas s’éloigner de ses parents. Ils avaient besoin de lui, son frère aussi. Il les soutiendrait, à n’importe quel prix. Celui de la notoriété internationale, par exemple.

Vic affirmait qu’il fallait vivre dangereusement, selon l’expression consacrée. Dans son cas, il faudrait préciser qu’il vivait plutôt généreusement. Tous les musiciens de son big band en témoigneront, l’ayant vu vivre, rire et souffrir, enseigner en exigeant à chaque seconde la perfection, même entre les murs de son salon où les répétitions, le plus souvent à huis-clos, avaient lieu. C’était le lundi soir. Pour jouer avec leur maître, devant et avec ce grand, les musiciens venaient. Toutes les semaines. Pas un sou à faire là – juste vivre, jouer – résister. Être une famille.

Étrangement, Vic s’est éteint un lundi matin, jour de répétition. Il ne s’est pas rendu au soir, car il savait, présent jusqu’à la toute fin, même sous l’effet de vagues antalgiques, qu’il ne dirigerait plus. Quelques jours plus tôt, il avait été soulevé de son lit, porté à son piano, un Steinway qu’il avait payé à tempérament à un membre de la mafia qui lui avait prêté la somme pour l’acheter. Le vieux Vic tout maigre, une carcasse fébrile avait approché ses mains des notes tant et tant de fois caressées, autant dire étreintes. Puis avait soulevé ces mains-là, avant de les regarder une dernière fois – elles n’obéissaient plus à son esprit. Voici ce qui reste. Son esprit.

Aucun doute que les musiciens qui ont travaillé avec lui pendant tant d’années seront habités par cet esprit jusqu’à leur fin. Ils savent, eux, tout comme les proches de cet être, qui il était vraiment. Un homme sans concession, aussi humble que lucide à l’égard de son très grand talent, un artiste qui avait fait de la musique toute sa vie, un résistant.

Photo principale, crédit photos MICHEL LEUK

Auteur de romans, d’essais et de biographies, Marie Desjardins, née à Montréal, vient de faire paraître AMBASSADOR HOTEL, aux éditions du CRAM. Elle a enseigné la littérature à l’Université McGill et publié de nombreux portraits dans des magazines.

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