Esprit, symboles et réalité. (Texte no. 1)

À partir du XVIIe siècle, la méthode de Descartes (1596-1650), qui insiste sur l’importance de diviser les objets à connaître en éléments clairs et distincts, a imprimé une importante impulsion à la science moderne. Cependant, en recherche fondamentale, elle propose un réductionnisme selon lequel les phénomènes complexes s’expliquent à partir de notions relevant d’un niveau plus élémentaire. Or, à mesure qu’on s’est éloigné des points de départ, il est apparu de plus en plus évident que la réalité ne se plie pas toujours à ce procédé, aussi rationnel soit-il. On s’est aussi rendu compte que le réel ne pouvait être saisi dans son entièreté seulement à partir du géométrique [science qui a pour objet les relations entre points, droites, courbes, surfaces et volumes des espaces] et du mécanique [science qui a pour objet le mouvement, les déformations et les états d’équilibre des systèmes physiques]. Contemporain de Descartes, Pascal (1623-1662) oppose déjà « l’esprit de finesse » à « l’esprit de géométrie ». Dans la première moitié du XXe siècle, Bergson (1859-1941) dénonce le caractère de spatialité et juxtaposition de la méthode cartésienne. Bien que pour Descartes la matière et la pensée partagent le réel, seule la matière est considérée comme « chose étendue », alors que la pensée [l’esprit ou l’âme, selon lui] n’occupe pas de lieu. Comme la vision cartésienne est basée sur la notion de « chose étendue » [d’espace et d’étalement dans l’espace], il n’y a rien d’étonnant à ce que la méthode qu’elle propose arrive bien difficilement à rendre compte de l’esprit. Chez le célèbre philosophe français, il y a en effet une séparation radicale entre l’âme et le corps, à l’origine du dualisme cartésien. Avant lui, les grandes traditions gréco-judéo-chrétiennes avaient toujours soutenu l’idée d’une correspondance entre Dieu et la nature, ce qui permettait de parler analogiquement de l’invisible à partir du visible. Avec Descartes, Dieu n’est ni symbolisé ni médiatisé par les choses créées, et son seul attribut dans la Création est son immutabilité [son invariabilité] dans un Monde où Il ne s’exprime pas, sauf dans l’âme humaine. Cette dernière, explique Descartes, est une substance pensante capable, par exemple, de saisir d’une façon innée l’idée de Dieu et de l’infini ; un pur esprit doué de volonté et de liberté. Et Dieu nous fait don de quelques idées claires et distinctes nous permettant de découvrir la vérité au sujet du Monde, à la condition de ne pas nous écarter de celles-ci ; le Monde ayant été créé par pure volonté divine pour des raisons qui nous sont inaccessibles. En apportant une contribution essentielle à la science contemporaine, notamment en la distinguant de la philosophie et de la religion, le fameux philosophe français établit que les conceptions et les explications qui impliquent une finalité [un but, un sens] à l’Univers n’ont ni place ni valeur en physique et en mathématiques.

Chez Descartes, le monde apparent n’est aucunement le monde coloré et multiforme du sens commun, issu, insiste-t-il, d’une opinion basée sur le témoignage douteux et incertain de la perception sensible. Chez lui, le réel est plutôt un monde mathématique rigoureusement uniforme, un monde de géométrie chosifiée, dont nos idées claires et distinctes peuvent nous donner une connaissance évidente et certaine. Dans la tradition platonicienne, les images appréhendées par les sens sont aussi considérées comme des apparences, mais la réalité sensible n’en a pas moins conservé un statut ontologique, en ce sens qu’il y a une correspondance entre le monde tel qu’il apparaît et la réalité intelligible [le monde vrai], qui permet de parler de cette dernière par des analogies et des symboles. Ce discours peut témoigner d’un Sens, mais il est issu d’une introspection qui ne découle pas de sciences comme la physique et les mathématiques. Selon Platon, notre âme est dotée d’une intuition intégrale de la réalité intelligible, mais cette vision a été voilée au moment de l’incarnation. Cependant, par la contemplation et le « connais-toi toi-même » socratique, nous pouvons nous ressouvenir à des degrés divers de ce que notre âme a déjà contemplé. C’est ainsi que nous accédons à l’idée du Beau, du Bien et de la Justice. À l’exception de la pensée [l’esprit ou l’âme], Descartes considère donc le Monde comme une unité au sein de laquelle il y a un nombre indéfini de systèmes faits d’une même matière, subordonnés et reliés les uns aux autres. Chez lui, l’Univers, détaché de tout lien avec la valeur, l’absolu et la finalité, est une substance étendue faite entièrement de matière en mouvement, ce qui en fait un parfait objet de science. Le célèbre philosophe français déclare : « La terre et les cieux sont faits d’une même matière et il ne peut y avoir plusieurs mondes ». Il a certes inauguré la science au sens moderne du terme, mais avec une pensée entravée par une philosophie réductionniste et une sorte de dualisme où la pensée-âme-esprit est reconnue comme faisant partie du réel, mais sans lien explicite avec un Univers considérée seulement comme une substance étendue en mouvement. Incidemment, la science contemporaine, en particulier la physique quantique, a démontré que le monde apparent [la réalité ordinaire] et le réel [le monde tel qu’il est, indépendamment de l’observateur] sont différents.

Auguste Comte (1798-1857), fondateur du positivisme, classifie les sciences dans un ordre allant du plus clair à ce qui l’est moins : mathématiques, mécanique, physique, chimie, biologie, sociologie et psychologie. Comme le positivisme appuie les dernières sciences de la liste sur les premières, ce philosophe français se trouve à obéir aux postulats de la méthode cartésienne. Le positivisme est une doctrine qui fonde la connaissance sur l’expérience [au sens de ce qui est appréhendé par nos facultés sensorielles, et non au sens d’épreuve existentielle qui nous apprend quelque chose que la simple théorie ne peut pas transmettre]. Lorsque, selon l’ordre positiviste, teinté de cartésianisme, on est arrivé à la psychologie, il y avait deux voies possibles : ou bien nier sa possibilité (étant donné le caractère géométrique de la réalité et la non-spatialité de l’esprit), ou bien l’aborder malgré tout, mais en s’appuyant sur les sciences de la matière. Dans la logique du système, on a abouti à la notion du fait psychologique considéré comme un épiphénomène, c’est-à-dire comme une manifestation qui se surajoute à un phénomène sous-jacent et qui n’a aucune influence sur celui-ci, comme une sorte d’effet secondaire qui, comme l’écho, s’éloigne de sa cause originelle sans avoir d’effet sur celle-ci. Apparaissent ainsi, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la psychophysique [étude des relations quantitatives entre un stimulus physique et la perception qu’on en a] et la psychophysiologie [étude des rapports entre les faits psychiques et les activités du corps humain], qui voulaient détrôner l’ancienne psychologie des philosophes. En s’opposant à la « mentalité cartésienne » à partir du cartésianisme même, Bergson rappelle que l’esprit n’est pas « chose étendue ». La méthode cartésienne généralisée, après avoir déployé toutes ses conséquences fécondes, commença à montrer ses limites. À la fin du XIXe siècle, il y avait donc d’un côté, tout en notions abstraites et générales, la psychologie scolaire issue de la philosophie classique, et de l’autre des essais de psychologie qui ne parvenaient à éclairer que des ersatz de l’esprit, que sa surface observable. Parallèlement, toujours en France, Bernheim [avec l’École de Nancy] explorait une voie nouvelle : l’hypnose. En 1903, après avoir conclu que l’on ne peut pas distinguer l’hypnose de la suggestibilité, il abandonne progressivement l’hypnose formelle, selon une méthode qu’il désigne du nom de « psychothérapie ».

C’est dans ce contexte que Freud (1856-1939), dans une intuition géniale, considéra le comportement d’un sujet (y compris les symptômes) sous l’éclairage des effets comportementaux des suggestions post-hypnotiques de Bernheim. En expliquant les comportements et les symptômes par des faits psychologiques (des événements) et en développant une méthode qui confère une rigueur expérimentale suffisamment précise pour faire ses preuves en clinique, la psychanalyse, dans sa signification essentielle, était née. On connaît, par ailleurs, l’importance qu’a eue le célèbre épisode clinique d’Anna O. avec Josef Breuer (1842-1925), médecin et physiologiste autrichien qui s’est intéressé à l’hystérie [névrose caractérisée par une exagération des modalités d’expression comme des crises convulsives, des attaques, etc. La névrose désigne une affection psychique souvent relative à un traumatisme plus ou moins récent (le patient a conscience de son état, et n’est pas déconnecté de la réalité (non psychotique))]. Sans contredit, la psychanalyse de Freud apporte une importante nouveauté, mais, en voulant expliquer le complexe [le compliqué] par le simple (par exemple en ramenant le spirituel à une sublimation du sexuel), elle présente aussi un aspect réductionniste. Celui-ci fut sans doute une concession nécessaire au regard d’une nouveauté toute révolutionnaire devant le monde médical très conservateur du début du siècle passé. Grâce à Freud, qui a dû nouer les faits nouveaux aux faits acquis, est apparue une méthode nouvelle, une psychologie des profondeurs comme une sorte de revanche de « l’esprit de finesse ». Désormais, la partie proprement psychologique se présentait d’une façon concrète (l’histoire des sujets associée à des événements de leur vie mentale et sentimentale), alors que les théories sur l’instinct et ses composantes, contestables et sans cesse remaniées, relevaient d’études beaucoup plus abstraites.

Issue de la clinique, la psychanalyse fut d’abord orientée vers la pathologie, mais, pas à pas, elle en vint à aborder le « non pathologique ». À partir de Freud, en effet, va s’édifier un nouveau point de vue sur les phénomènes supérieurs de l’esprit. On s’intéressa par exemple aux faits religieux, on rechercha dans les rêves et les songes [dans le symbolisme onirique] l’expression de la vie de l’esprit, on trouva dans des œuvres littéraires des figurations du conflit cœur-esprit-corps donnant place à une interprétation symbolique. En définitive, on se tourna vers une psychologie de l’âme comme en fait foi l’ouvrage de Carl Gustav Jung intitulé « L’homme à la découverte de son âme » [Éditions Payot, Paris, 1970)], paru d’abord à Genève en 1944 aux Éditions du Mont-Blanc. Avec Jung, la voie est définitivement ouverte pour enrichir la pensée, en particulier la philosophie spirituelle occidentale, par des apports de la psychanalyse.

À la semaine prochaine, pour le texte no. 2.

Robert Clavet, Ph.D.    LaMetropole.Com

Photo :  L’image évoque un monde objectif à la Descartes, avec un ciel fermé…

JGA

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.