Esprit, symboles et réalité. (Texte no. 10)

Il y a une interaction entre les contenus conscients et inconscients : les fameux trous de mémoire que nous avons tous eu un jour ou l’autre (comme oublier momentanément le nom d’un ami qu’on s’apprête à présenter ou avoir un mot « sur le bout de la langue ») l’illustrent bien. Le fait de ne pas se souvenir de quelque chose de familier revient à dire que celui-ci se trouve temporairement séparé de la conscience ; autrement dit, est devenu inconscient, mais sans cesser d’exister puisqu’il finit par remonter à la conscience. D’autres contenus inconscients plus profondément enfouis peuvent aussi influer sur l’activité consciente, parfois d’une façon déconcertante. « Une partie de l’inconscient consiste donc en une multitude de pensées, d’impressions, d’images temporairement oblitérées qui, bien qu’elles soient perdues pour notre esprit conscient, continuent à l’influencer. (…) Si vous observez le comportement d’une personne névrosée, vous la verrez faire beaucoup de choses d’une façon apparemment consciente ou délibérée. Pourtant, si vous lui posez des questions, vous vous apercevrez qu’elle n’en a pas conscience, ou qu’elle a tout autre chose à l’esprit. » [Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, Folio, no. 90, 1964, page 51] Chez les névrosés, la teneur inconsciente de l’esprit peut provoquer des comportements donnant à penser qu’ils sont issus de la conscience, si bien « qu’on ne peut jamais déterminer avec certitude, dans ces cas-là, si une pensée, une parole ou une action, est consciente ou non. » [Ibidem, pages 51 et 52] C’est en partie pourquoi, avant que les maladies psychosomatiques soient reconnues, beaucoup de médecins considéraient comme des mensonges les affirmations des hystériques à propos de leurs problèmes fonctionnels [anesthésie, paralysie, cécité, contractures, etc.], et tout autant pour leurs crises émotionnelles ou leurs phobies. Le célèbre psychanalyste explique que les phénomènes névrotiques présentent des ressemblances avec l’état mental normal, si bien qu’ils peuvent être considérés comme des exagérations pathologiques de phénomènes normaux. Combien de choses nous avons vues, entendues, senties, goûtées, et oubliées par la suite, mais sans qu’elles n’aient cessé d’exister dans un état subliminal, si bien qu’elles peuvent remonter à la conscience à n’importe quel moment (souvent après des années) et s’associer à des impressions plus ou moins fortes. « Cet effet qu’ont les perceptions inconscientes de déclencher une succession de phénomènes psychiques peut expliquer l’apparition de symptômes névrotiques aussi bien que de souvenirs plus bénins lorsqu’une image, une odeur, un son, nous rappellent des circonstances passées. » [Ibidem, page 56]

Parmi les souvenirs oubliés se trouvent beaucoup de faits qui demeurent à l’état subliminal, parce que désagréables ou honteux, en tout cas incompatibles avec ce que notre univers mental peut ou veut tolérer : ils font l’objet d’un processus appelé « le refoulement ». Nous avons vu qu’une partie de notre « ombre » est formée de ce que nous avons refoulé, et que celle-ci est à l’origine d’une sorte de personnalité relativement autonome avec des tendances opposées à celles du conscient. « Beaucoup de gens commettent l’erreur de surestimer le rôle de la volonté, et croient que rien ne peut arriver à leur esprit sans qu’ils l’aient décidé ou prémédité. Mais il faut apprendre à faire une distinction minutieuse entre les contenus intentionnels et non intentionnels de l’esprit. Les premiers dérivent de la personnalité du Moi. Les seconds, en revanche, jaillissent d’une source qui n’est pas identique au Moi mais est son envers. » [Ibidem, page 57] Beaucoup d’éléments deviennent inconscients par refoulement, mais aussi, par une économie normale de l’énergie mentale, parce qu’ils n’ont simplement plus rapport avec ce qui nous préoccupe dans le présent. « Cependant, de même que les contenus conscients de notre esprit peuvent disparaître dans l’inconscient, de nouveaux contenus qui n’ont jamais encore été conscients peuvent en émerger. (…) Il est de fait que, outre les souvenirs d’un passé lointain qui fut conscient, des idées neuves et créatrices peuvent aussi surgir de l’inconscient, idées qui n’ont jamais été conscientes précédemment. Elles naissent des profondeurs obscures de notre esprit (…) et constituent une partie très importante de la psyché subliminale. » [Ibidem, pages 60 et 61] Combien d’éclairs de génie en philosophie, en musique, en littérature et en science ont soudainement fait irruption de l’inconscient ! Combien d’entre nous, aux prises avec des problèmes de la vie, avons fait l’expérience d’une nuit qui a porté conseil. De plus, il y a des éléments oniriques complètement inconnus du rêveur qui apparaissent étrangement, comme les contenus religieux et spirituels des rêves de l’intellectuel complètement indifférent à ces questions, dont nous avons parlé précédemment.

La psyché subliminale s’exprime par excellence dans les rêves. Toutefois ceux-ci se concrétisent sous la forme d’images et de séquences ayant plus ou moins de cohérence entre elles, sous un aspect tantôt enchanteur, tantôt effrayant, ce qui rend leur interprétation difficile. Ce qui saute d’abord aux yeux, c’est la différence entre le monde onirique si déroutant et le caractère apparemment discipliné que nous pouvons imposer à nos pensées à l’état de veille. Toutefois, pour y voir un peu plus clair, il faut d’abord réaliser que les idées diurnes ne sont peut-être pas aussi précises que nous voulons le croire. « Au contraire, leur sens (et leur importance affective pour nous) deviennent de plus en plus imprécis lorsque nous les examinons de près. La raison en est que tout ce que nous avons entendu ou ressenti peut devenir subliminal, c’est-à-dire passer dans l’inconscient. Et même ce que nous retenons dans notre esprit conscient et pouvons reproduire à volonté, a acquis un accompagnement inconscient qui colore l’idée chaque fois qu’elle est rappelée. Nos impressions conscientes, en fait, s’accroissent très rapidement d’un élément de sens inconscient qui a une signification psychique pour nous, bien que nous n’ayons pas conscience de l’existence de ce sens subliminal ni de la façon dont il amplifie et déforme à la fois le sens conventionnel. » [Ibidem, pages 64-65] Cela signifie que les mêmes mots ne signifient pas exactement la même chose pour les uns et les autres. Non seulement la définition des mots peut varier à cause des différentes expériences sociales et culturelles, mais, en plus, d’une façon subliminale, les mots peuvent s’accompagner de charges émotives différentes. Les mots les plus ordinaires et les chiffres ont une connotation qui dépasse les aspects pratiques de la vie quotidienne. Racines presque invisibles de nos pensées conscientes, les aspects subliminaux semblent jouer un très petit rôle dans la vie quotidienne, mais l’analyse des rêves en révèle toute l’importance : « C’est pourquoi des objets ou des idées courantes peuvent acquérir dans le rêve une signification psychologique si forte que nous nous éveillons profondément troublés, alors que nous avons rêvé de quelque chose de très ordinaire (…). » [Ibidem, page 67]

Dans le monde civilisé, la vie de tous les jours renvoie à un univers « objectif » qui est dépouillé du halo fantastique d’associations inconscientes des « primitifs ». Ces derniers, en effet, se référaient volontiers à des esprits (bons ou mauvais) et à des dieux pour expliquer leurs troubles physiques ou psychiques, alors que les civilisés s’attachent à tout prix à des explications rationnelles pouvant aller, par exemple, jusqu’à cultiver la certitude d’avoir un cancer, bien que la médecine affirme que ce n’est pas le cas. Les émotions qui nous affectent sont tout à fait semblables à celles qu’avaient les primitifs. Mais comme il nous semble déraisonnable d’attribuer nos troubles émotifs à une réalité « autre », cela rend ceux-ci encore plus difficiles à intégrer. Si Jung parle longuement de la différence entre les attitudes psychiques du civilisé et du primitif, c’est pour faire comprendre le rôle des symboles, en particulier dans les rêves. « Car on trouve dans beaucoup de rêves, des images et des associations analogues aux idées, aux mythes et aux rites des primitifs. (…) J’ai constaté que les associations et les images de cette sorte font partie intégrante de l’inconscient, et qu’on les trouve partout, que le rêveur soit cultivé ou analphabète, intelligent ou stupide. (…) Elles ont une fonction qui leur est propre et une valeur particulière en raison précisément de leur caractère « historique ». Elles constituent un pont entre la manière dont nous exprimons notre pensée de façon consciente, et un mode d’expression plus primitif, plus coloré, plus imagé. De plus, ce mode d’expression s’adresse directement à nos sentiments et à nos émotions. Ces associations « historiques » sont le lien entre l’univers rationnel de la conscience, et le monde de l’instinct ». [Ibidem, page 73] Dans le monde civilisé, combien de mots, d’images et d’idées ont été dépouillés de leur énergie affective. Combien de concepts ont une signification conventionnelle, mais sans s’associer à une impression profonde pouvant éventuellement modifier une attitude ou un comportement. À l’opposé, dans les rêves, les symboles s’accompagnent d’une si grande énergie psychique que leur souvenir éventuel a quelque chose de troublant, parfois d’une efficacité immédiate, mais, le plus souvent, difficilement compréhensible.

Selon Jung, le rôle général des rêves est leur fonction compensatrice : « La fonction générale des rêves est d’essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l’aide d’un matériel onirique qui, d’une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier. » [Ibidem, page 75] Lorsqu’une personne s’est engagée dans une voie qui ne convient pas à sa personnalité profonde, en particulier si elle est extravertie ou si elle entretient un sentiment d’infériorité, les rêves peuvent lui adresser une sorte d’avertissement. Cependant, tout aussi souvent, ils ne contiennent aucune mise en garde et ne peuvent être considérés comme jouant le rôle d’une main bienveillante. « On ne peut pas se permettre d’être naïf dans l’étude des rêves. Ils naissent dans un esprit qui n’est pas tout à fait humain, mais ressemble plutôt à un murmure de la nature (…). Si nous voulons caractériser cet esprit, nous nous en rapprocherons certainement davantage en nous tournant vers les mythologies anciennes ou le monde fabuleux de la forêt primitive, qu’en considérant la conscience de l’homme moderne. Je ne nie nullement les grandes conquêtes que nous a apportées l’évolution de la société civilisée. Mais ces conquêtes se sont effectuées au prix d’énormes pertes, dont nous commençons à peine à entrevoir l’étendue. [Ibidem, p. 78]

À la semaine prochaine, pour le texte no. 11.

Le PluvierLas Olas

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.