Esprit, symboles et réalité. (Texte no. 2)

En étant vécus par des êtres humains incarnés, les phénomènes supérieurs de l’esprit se mélangent aux faits simplement humains. Au siècle passé, en se gardant de tout parti pris réductionniste [« ce n’est rien que ceci ou rien que cela »] et de tout préjugé positiviste, des psychanalystes postfreudiens comme les docteurs Carl Gustav Jung (1875-1961) et Charles Baudoin (1893-1963) ont abordé les faits spirituels exprimés dans l’expérience humaine. Ainsi, pour Jung, la religion (qui est une manifestation parmi les plus anciennes et les plus générales de l’âme humaine) n’est pas seulement un phénomène social ou historique, mais renvoie avant tout à une importante question personnelle. Le fait d’être non-pratiquant n’y change rien : les questions fondamentales s’éprouvent d’ailleurs avec possiblement plus d’acuité lorsqu’aucun rituel ni renforcement positif ne viennent apaiser les inévitables tiraillements intérieurs que ces questions soulèvent à un moment ou l’autre de la vie. En vue de favoriser l’admission de la psychanalyse comme science humaine, Jung, qu’on qualifiait souvent de philosophe, insiste sur l’aspect scientifique de sa pratique. Celle-ci, explique-t-il, est d’abord basée sur l’observation de faits, mais, admet-il du même souffle, l’interprétation de ces faits s’accompagne de réflexions fondées sur une expérience intériorisée qui dépasse les limites d’une simple accumulation d’observations et leur classification. Paradoxalement, cet attachement aux faits permet d’aborder les thèmes les plus contestables scientifiquement parlant et d’en rechercher l’origine. Par exemple, en étudiant le thème de la naissance virginale, comme celle de la Vierge Marie dans le catholicisme, le psychanalyste n’a pas à prendre position à savoir si cette idée est vraie ou fausse : il lui suffit de constater que celle-ci existe comme phénomène de l’esprit partagé par un nombre important de personnes. Comme une idée s’élabore dans la pensée de l’individu, elle a certes un aspect subjectif, mais, insiste Jung, certains phénomènes psychiques ne peuvent pas être considérés comme une addition d’inventions plus ou moins arbitraires, et encore moins comme une sorte de mixtion plus ou moins illusoire de suppositions. L’auteur constate plutôt que certaines idées, présentes presque partout et à toutes les époques, peuvent surgir dans les consciences individuelles indépendamment de toute migration et tradition, à la suite d’une expérience intérieure personnelle qui ne trouve pas sa cause dans un acte arbitraire de la volonté, mais découle d’une expérience existentielle dynamique, celle du numineux [mot que Jung emprunte à Rudolf Otto (1869-1937)]

L’expérience du numineux se situe au-delà de l’éthique et du rationnel. Elle est vécue comme un mystère à la fois effrayant et fascinant : celui d’une présence invisible qui provoque une modification de la conscience. Selon Jung, le fait religieux, quelle que soit la confession, est indissociable de consciences ayant été modifiées par l’expérience du numineux. Dans la perspective de la philosophie spirituelle, nous pouvons étendre cette idée à toute sensibilité spirituelle, avec ou sans la pratique d’une religion. Les diverses confessions religieuses sont des formes codifiées et dogmatisées de ce type d’expérience, étant entendu que la formulation des dogmes soit susceptible de modifications à travers le temps. Cependant, « … toutes les modifications et tous les développements, explique le célèbre psychanalyste, sont régentés par le cadre des données initialement vécues, ce par quoi un certain genre de contenu dogmatique et de valeur émotionnelle se trouve garanti. » [« Psychologie et religion », Paris, Buchet/Chastel, 1958, page 20.] Par ailleurs, en plus des récits et témoignages de l’Ancien et du Nouveau Testament, « … il est indubitable que non seulement Bouddha ou Mahomet, Confucius ou Zoroastre, représentent des phénomènes religieux, mais également Mithra, Attis, Cybèle, Mani, Hermès et de nombreuses religions exotiques. Le psychologue, pour assumer une attitude scientifique, ne doit pas prendre en considération la prétention de chacune des croyances à être la seule et éternelle vérité. Il doit porter son attention sur le côté humain du problème religieux, car il s’occupe de l’expérience religieuse primordiale, indépendamment de ce que les confessions en ont fait. » [Ibidem, page 21] 

Grâce à de nombreuses observations cliniques (comme un cas de fièvre hystérique atteignant 39 degrés qui fut guéri quelques minutes après que le patient eut raconté l’événement qui en avait été la cause psychologique), Jung a apporté une importante contribution à la médecine psychosomatique. Il fut à même de constater l’existence de la psyché, de cet ensemble invisible en rapport avec l’esprit et la pensée, qui se manifeste par des phénomènes conscients et inconscients. Il considère que c’est un préjugé presque ridicule de ne considérer comme existant que ce qui est corporel ou matériel. Il explique que la seule forme d’existence dont nous ayons la connaissance immédiate est psychique, et que nous pourrions aussi bien dire que l’existence proprement physique est une construction mentale, « … puisque nous ne savons quelque chose de la matière que dans la mesure où nous percevons des images psychiques, qui nous parviennent par l’intermédiaire des sens. (…) La psyché est douée d’existence, bien plus, elle est l’existence même. » [Ibidem, pages 25 et 26] Jung a constaté que l’hystérique peut en arriver à prendre conscience qu’il ne maîtrise pas l’imagination morbide qui l’amène à convertir ses conflits psychiques en troubles somatiques. Depuis les temps modernes, déplore-t-il, les gens ont tendance à se croire toujours la cause volontaire des problèmes émanant de la psyché, comme s’il allait de soi de toujours pouvoir se gouverner par la raison. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, rappelle-t-il, la majorité des gens croyaient que des puissances invisibles avaient le pouvoir d’influencer leur intelligence et leurs sentiments, comme des esprits, des démons, des anges et même des dieux. Par exemple, dans l’Antiquité et le Moyen Âge, on considérait les troubles névrotiques graves comme des possessions du démon. En se voulant plus rationnels, les gens de notre époque vont plutôt parler de maladies. L’idée à l’origine d’une maladie psychosomatique est comme une formation autonome qui s’implante dans le conscient. Par exemple, le célèbre praticien a observé de nombreux cas de patients ayant la certitude d’avoir le cancer, alors que la médecine affirmait qu’il n’en était rien. « Si nous soumettons un tel cas à l’expérience des associations, écrit Jung, nous découvrirons bientôt que ce sujet n’est pas maître dans sa propre maison ; ses réactions sont retardées, modifiées, réprimées ou remplacées par des contenus intrus autonomes. (…) … nous découvrirons très certainement des réponses qui proviennent du complexe psychique, qui se trouve à la racine de l’idée du cancer. Chaque fois qu’un mot inducteur touche à quelque chose qui est en relation avec le complexe caché, la réaction du moi conscient est troublée ou même remplacée par une réponse provenant du complexe. Tout se passe comme si le complexe était un être indépendant capable de troubler les intentions du moi. Les complexes se comportent effectivement comme des personnalités secondaires ou parcellaires qui possèdent une vie mentale propre [Ibidem, pages 28-29]

Au sens général du terme, le mot « complexe » désigne un ensemble constitué de nombreux éléments. On peut parler par exemple d’un complexe industriel ou d’un complexe d’habitations. Au sens psychologique, on peut imaginer un certain type de complexe comme ayant en son centre un affect important associé à une expérience personnelle pénible, qui a été refoulé et autour duquel s’est cristallisé par la suite de nombreux autres affects provoqués par des sortes de rappel de l’expérience traumatisante centrale. Le refoulement est un mécanisme psychique inconscient qui permet de mettre de côté un événement traumatisant ou encore de supprimer quelque chose faisant partie de nous mais dont on redoute qu’elle ne soit pas acceptée par la société, nos proches et parfois nous-mêmes. Mais les affects inconscients (qu’ils soient associés à des traumatismes ou dus à des idées, des désirs ou des peurs refoulées) finissent par se manifester tôt ou tard. Les complexes peuvent aussi être influencés par des formes de représentation données a priori, communes à toutes les cultures, mais figurées de façons diverses. Il s’agit de modèles élémentaires de comportements et de représentations issus de l’expérience humaine, que Jung appelle « archétypes ». En unissant un symbole avec une émotion, les archétypes sont des « potentiels d’énergie psychique » constitutifs de toute activité humaine. D’une façon générale, les complexes se présentent comme des masses psychiques soustraites au contrôle de la conscience et qui mènent une sorte d’existence indépendante dans la sphère obscure de l’âme, d’où elles peuvent à tout moment entraver des activités conscientes ou en provoquer. Dans les cas de névroses, lorsque le complexe émerge enfin à la conscience, il y a soulagement et disparition des symptômes, mais celui-ci peut avoir tendance à se reformer et à provoquer d’autres symptômes. Les complexes sont donc semblables à des êtres indépendants qui mèneraient à l’intérieur de la psyché une sorte de vie parasitaire. Ils apparaissent et disparaissent selon leurs propres lois et se manifestent d’autant plus que la société impose de s’adapter à des normes. Lorsqu’il y a collision avec la disposition instinctive générale, certains affects peuvent arracher « le masque de l’adaptation » du visage de l’être humain civilisé. 

Le refoulement contribue à notre « ombre », à notre côté obscur [nos idées inaccoutumées, nos désirs inavouables, nos peurs et nos hontes]. Individuellement, certains complexes peuvent envahir et inonder le conscient avec d’étranges convictions, impulsions, variations d’humeurs ou réactions disproportionnées, malgré les efforts de la volonté. Ce n’est pas sans raison que le côté obscur puisse faire peur et nous faire craindre de prendre conscience de notre ombre. Dans la vie de tous les jours, ce côté obscur n’apparaît pas d’une façon notoire. Mais, en certaines occasions, il suffit de la formation d’une foule pour que le dynamisme des forces obscures habituellement refoulées se déchaîne, parfois avec une violence que l’on n’aurait jamais crue possible. Et que penser des massacres de populations civiles (femmes, enfants et vieillards) perpétrés par des gens qui, avant leur mobilisation, vivaient paisiblement et en bons citoyens avec leur famille et leurs amis ? 

À la semaine prochaine, pour le texte no. 3. 

Robert Clavet, Ph.D.     LaMetropole.Com

Las OlasJGA

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.