Esprit, symboles et réalité. (Texte no. 4)

Jung se refusait à réduire tous les contenus d’une névrose à de la sexualité infantile refoulée ou de la volonté de puissance, théories considérées par plusieurs comme étant les plus scientifiques. L’usage exclusif de méthodes qui ne tiennent pas compte des manifestations de l’inconscient de nature spirituelle, pensait-il, passe à côté de la vérité la plus profonde de la psyché. C’est dans cette perspective qu’il en est venu à interpréter les dogmes religieux, qui visent à exprimer le mieux possible une totalité supra rationnelle, comme une symbolique de l’expérience intérieure. Contrairement à l’expression scientifique, qui exige d’en arriver à faire complètement abstraction du vécu émotionnel, les dogmes religieux tentent de l’exprimer, mais sans pouvoir éviter un certain processus d’objectivation qui ouvre la porte à des interprétations à la source de schismes, comme celui qui, à propos de l’interprétation de la Trinité et ses conséquences anthropologiques, a éloigné l’Église orthodoxe de l’Église catholique. Des symboles comme l’Homme-Dieu, la Croix, la Naissance virginale, l’Immaculée Conception, la Trinité sont issus d’une « expérience immédiate » de nature numineuse mais, comme bases incontestables d’une religion, ils revêtent un aspect « objectif » qui tend à exclure l’expérience immédiate. Or, remarque le célèbre psychiatre, ces images chrétiennes n’appartiennent pourtant pas au christianisme seul. « Elles se trouvent tout aussi souvent dans les religions païennes et en outre elles peuvent reparaître spontanément en tant que phénomènes psychiques avec toutes sortes de variantes ; de même que, dans le passé lointain, elles sont issues de visions, de rêves ou de transes. De pareilles idées n’ont jamais été inventées. Elles prirent naissance à une époque où l’humanité n’avait pas encore appris à utiliser l’esprit comme une activité dirigée. » [« Psychologie et religion », Paris, Buchet/Chastel, 1958, page 93.]

L’inconscient est de lumière et d’ombre. À l’époque moderne, la science a exercé une telle fascination que les gens oublièrent les puissances imprévisibles de l’inconscient. Dans les années trente, avant la Deuxième guerre mondiale, Jung écrit ces lignes dont l’actualité est troublante : « Avant que la guerre de 1914 n’éclatât, nous étions certains que le monde pouvait être remis en ordre par des moyens rationnels. Or nous avons maintenant le spectacle ahurissant d’États qui reprennent à leur compte l’antique revendication de la théocratie, c’est-à-dire celle de la « totalité » [au sens de « totalitarisme »], entraînant fatalement la suppression de toute liberté d’opinion. De nouveau, sous nos yeux, des hommes se coupent mutuellement la gorge dans le seul but de défendre des théories enfantines concernant la manière d’installer le paradis sur terre. Il n’est pas difficile de voir que des puissances inférieures (…) qui avaient auparavant été plus ou moins enchaînées et domestiquées dans un gigantesque édifice mental, sont maintenant en train de créer ou cherchent à créer une nouvelle forme d’esclavage d’État ou de prison d’État (…) Voyez ces moyens diaboliques de destruction ! Ils ont été inventés par des gentlemen parfaitement inoffensifs, raisonnables, citoyens respectables (…) Et lorsque le tout explose et provoque un indescriptible enfer de dévastation, personne n’en semble responsable. » [Ibidem, pages 96 et 97] Jung déplore que la plupart des gens, comme ceux qui jouent modestement leur rôle dans la société, soient convaincus de mener leur vie uniquement sur un plan conscient, sans soupçonner que la masse rationnellement organisée dont ils font partie peut soudainement être mue par une puissance impersonnelle et terrifiante. L’introspection [l’observation d’une conscience par elle-même], remarque l’auteur, est indispensable à toute tentative de comprendre sa propre réalité psychologique. Cette activité peut incidemment être provoquée chez quelqu’un ayant commis un acte soudain et incompréhensible qu’il regrette profondément. En effet, l’aiguillon de la mauvaise conscience incite à découvrir des choses jusqu’alors inconscientes et à aborder ces forces impersonnelles qui peuvent faire de l’individu l’instrument d’une force terrifiante, souvent imperceptible de prime abord, mais qui existe néanmoins en l’être humain.

Fruits de nombreux esprits et élaborés sur de nombreux siècles, les dogmes religieux sont purifiés des insuffisances de l’expérience individuelle et des ratiocinations réductrices. Toutefois, l’auteur de « Psychologie et religion » fait remarquer que l’expérience individuelle, précisément dans sa pauvreté, est la vie immédiate et que, « pour un chercheur de vérité, elle est plus convaincante que la meilleure des traditions. Or, la vie immédiate est toujours individuelle, car c’est l’individu qui est porteur de vie. Tout ce qui émane de l’individu est à certains égards unique, et de ce fait transitoire et imparfait ; spécialement s’il s’agit de phénomènes psychiques spontanés comme les rêves et les manifestations analogues. (…) Mais comme il n’y a pas d’individu différencié au point d’être absolument unique, de même il n’y a pas de création individuelle d’une qualité originale absolue. Même les rêves sont constitués en très large proportion de matériaux collectifs, tout comme le folklore et la mythologie de différents peuples, où certains thèmes se répètent sous une forme presque identique. J’ai donné à ces thèmes le nom d’archétypes … » [Ibidem, pages 101 et 102] D’origine inconsciente et d’une essence transcendante et de nature collective, les archétypes se présentent comme des formes ou images qui se transmettent non seulement par la tradition et les migrations culturelles, mais probablement directement par une disposition mentale héréditaire. Le mot « archétype » était déjà connu aux premiers siècles de notre ère : il a été notamment employé par Cicéron et Pline. Pour en revenir aux rêves de l’intellectuel, dont nous avions remarqué son absence d’intérêt pour la religion et la spiritualité en général, Jung avait noté la présence de certains archétypes récurrents qui renvoient à l’idée de Dieu, alors même que la nature des symboles en question était totalement absente de sa conscience. Plusieurs de ces symboles, que l’on trouve par exemple chez Empédocle ou Platon, faisaient encore l’objet de discussions passionnées il y a trois ou quatre siècles, mais le patient n’en savait rien. Et ce cas n’était pas isolé : Jung et ses confrères en avaient observé de nombreux autres. Cette symbolique, qui apparaissait spontanément dans les rêves de plusieurs de ses contemporains, montrait la présence inconsciente d’une image archétypique de la Divinité. Toutefois, prévient Jung, il s’agit d’un fait psychologique, et non d’une preuve spéculative de l’existence de Dieu.

L’un des faits notoires observés par Jung dans l’analyse des rêves, est que « tandis que le symbole central du christianisme est une Trinité, la formule de l’inconscient est une quaternité. » [Ibidem, page 114]  Celle-ci pourrait signifier l’intégration de la « Mère de Dieu », de « l’Anima céleste », alors que la Trinité a un caractère exclusivement masculin, du moins en apparence. Dans son livre intitulé « Réponse à Job » (Paris, Buchet/Chastel, 1964), Jung note que « Le livre de Job » [de l’Ancien Testament] correspond à une époque sensiblement proche du « Livre des Proverbes ». Or, poursuit l’auteur, nous trouvons dans ce dernier des traces de l’influence grecque qui auraient possiblement transité par l’Asie Mineure ou par Alexandrie. L’une de celles-ci est l’idée de la Sophia [la Sagesse de Dieu], « Esprit de Dieu » symboliquement féminine, coéternelle et préexistante à la Création. Dans Proverbes (8 : 22-31), nous pouvons lire : « Yahvé m’a créée au début de ses desseins, avant ses œuvres les plus anciennes. Dès l’éternité je fus fondée, dès le commencement, avant l’origine de la terre. Quand l’abîme n’était pas, quand n’étaient pas les sources jaillissantes, je fus enfantée. (…) Quand Il affermit les cieux, j’étais là. (…) …quand Il affermit les fondements de la Terre, j’étais à ses côtés comme la maître d’œuvre, faisant ses délices, jour après jour, m’ébattant tout le temps en sa présence, m’ébattant sur la surface de la Terre et mettant mes délices à fréquenter les enfants des hommes. ».

Appartenant à la tradition sémitique, Sophia partage déjà certaines qualités essentielles avec le Logos johannique [le Verbe ; la Parole créatrice, indissociable de l’Esprit]. On trouve déjà la présence de celle-ci, remarque Jung, dans un texte datant d’environ 200 ans av. J.-C. dit « Sagesse de Jésus ben Sira », aussi appelé l’Ecclésiastique [cela tient au fait que les premières communautés chrétiennes s’en servaient pour l’instruction des nouveaux baptisés]. Sophia dit d’elle-même (24 : 3-18) : « Je suis issue de la bouche du Très-Haut et, comme une vapeur, j’ai couvert la terre. J’ai habité dans les cieux et mon trône était une colonne de nuée. Seule j’ai fait le tour du cercle des cieux, j’ai parcouru la profondeur des abîmes. Dans les flots de la mer, sur toute la terre, chez tous les peuples et toutes les nations, j’ai régné. (…) Avant les siècles, dès le commencement, Il m’a créée, éternellement je subsisterai. Dans la tente sainte, en sa présence, j’ai officié ; c’est ainsi qu’en Sion je me suis établie, et que dans la cité bien-aimée j’ai trouvé mon repos, qu’en Jérusalem j’exerce mon pouvoir [« Sion » est une ancienne forteresse de la cité de Jérusalem. Ce mot prit un sens de plus en plus spirituel : aussi appelé « la ville de David », il désigna notamment le Temple de Jérusalem puis la ville tout entière ainsi que le pays de Juda, et enfin le peuple d’Israël dans son ensemble]. (…) J’y ai grandi comme le cèdre du Liban, comme le cyprès sur le mont Hermon. (…) J’ai étendu mes rameaux comme le térébinthe [arbre commun en Palestine, parmi ses plus robustes et majestueux], ce sont des rameaux de gloire et de grâce. Je suis comme une vigne aux pampres charmants [branches portant des feuilles], et mes fleurs sont des produits de gloire et de richesse. Je suis la Mère du pur amour, de « la crainte », de la connaissance et de la digne espérance, je suis donnée à tous mes enfants, de toute éternité à ceux qui ont été désignés par Lui. » Notons que la notion de « crainte de Dieu » suit le développement des consciences : elle va de la peur devant une puissance redoutable à une attitude de cœur inséparable du pur amour et de la digne espérance. Plutôt que de « crainte », les traductions récentes parlent de préférence du respect profond de Dieu ; et plutôt que « craindre Dieu », elles utilisent le verbe révérer [vénérer, honorer, respecter].

À la semaine prochaine, pour le texte no. 5.

Le Pluvier

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.