Esprit, symboles et réalité. (Texte no. 8)

Selon Jung, le moi, revêtu de la persona (d’un masque), est le centre du champ de la conscience et le sujet de tous les actes conscients, conférant une impression de continuité à l’origine du sentiment d’identité. Il peut s’étendre indéfiniment, mais, expérimentalement parlant, il trouve ses bornes lorsqu’il atteint l’inconnu, celui du monde extérieur et celui du monde intérieur. C’est ce dernier que Jung appelle l’inconscient. Il y a l’inconscient personnel qui est formé de tout ce que nous connaissons, mais à quoi nous ne pensons pas à un moment donné, de tout ce dont nous avons eu conscience une fois, mais avons oublié, de tout ce qui a été perçu par nos sens, mais que nous n’avons pas enregistré dans notre esprit conscient, de tout ce que, involontairement et sans y prêter attention, nous avons, pensé, désiré et fait, et qui est souvent appelé à devenir conscient plus tard. À ces contenus viennent s’ajouter les représentations ou impressions pénibles plus ou moins intentionnellement refoulées. Il y a aussi l’inconscient collectif formé de propriétés qui n’ont pas été acquises individuellement, mais héritées, comme les instincts et les impulsions pour exécuter des actions commandées par une nécessité, mais non par une motivation consciente, provenant de cette couche « plus profonde » de la psyché où s’expriment les archétypes. Les contenus de l’inconscient collectif constituent comme une base de la psyché en soi, condition omniprésente, immuable, identique à elle-même en tous lieux, inscrits dans la donnée universelle. Devant ce caractère illusoire du moi et l’abîme de l’inconscient, l’être humain est appelé à réaliser le grand œuvre consistant en la réalisation de son Soi. C’est ce que Jung appelle l’individuation [de « in-divis » : ce qui n’est pas divisé] consistant en la réalisation (l’harmonisation) de notre unicité la plus intime. Il ne faut surtout pas confondre l’individuation et l’égocentrisme, car le Soi comprend infiniment plus qu’un simple moi : il inclut une relation à une mystérieuse Totalité.

Tout au long de notre existence, à travers de multiples transformations motivées par un sentiment d’incomplétude, nous éprouvons la nostalgie d’une plénitude. Le moi, cette réalité psychique éloignée de son lien d’origine, doit progressivement s’ouvrir et intégrer les contenus inconscients propres à élargir le siège de la conscience. Dans ce périple, nous prenons conscience de notre ombre et apprenons à vivre avec cet aspect troublant de notre être. À la condition de surmonter la fascination qu’exercent certains archétypes qui élèvent illusoirement des choses relatives au rang d’absolues, nous pouvons ouvrir progressivement notre esprit à l’archétype de la Totalité, révélatrice du Soi. Dans cette dialectique du moi et de l’inconscient, la réconciliation des contraires est le principe qui gouverne chacune des étapes d’un processus « mort / résurrection », souvent symbolisé par le cycle des saisons. Le début de cette transformation commence lorsque nous prenons conscience de ne pas être ce que nous avions cru : de n’être ni nos projets ni l’image que les autres renvoient, mais un inconnu à nos propres yeux. En prenant ainsi une distance par rapport au moi, la prise de conscience de notre ombre, de cette donnée primitive confuse et conflictuelle de la psyché, conduit à la découverte du « processus de projection de l’ombre » consistant à vouloir briller aux yeux des autres et à accorder une grande importance à l’image de nous-mêmes que ceux-ci renvoient. Vécu intensément, cet état souffrant entraîne un désir de changement vers une vie plus authentique. Une rencontre assumée et intégrée avec notre ombre favorise une diminution de la sévérité des jugements que nous portons sur nous-mêmes, ainsi qu’une prise de distance face aux jugements des autres. Nous réalisons que les aspects de soi apparemment négatifs ne sont en réalité qu’un ensemble d’étapes sur le chemin de la plénitude. Intégrer l’ombre requiert l’amour de soi, au fondement d’une confiance qui prémunit contre les préjugés, à commencer par ceux dirigés contre nous-mêmes. C’est l’occasion d’un travail de différenciation et de clarification. Devenu aventurier ou aventurière de l’esprit, celui ou celle qui avance sur ce chemin adopte une vision approfondie de la réalité et devient plus impartial : le bien et le mal sont relativisés et le grave défaut de l’autre est de plus en plus perçu comme la projection d’une carence personnelle. Les pulsions instinctives qui sont source de conflits et de souffrances se transmutent progressivement en énergies créatrices.

Le dépassement du dogmatisme moral ou antimoral signifie que nous apprenons à écouter notre cœur, à faire confiance à nos sentiments guidés par une intuition du Beau et du Bien. Cette étape permet le développement de nos potentialités. L’âme joue alors de plus en plus son rôle sur les élans du corps. De nouvelles priorités se font jour. Le sens de l’existence n’est plus déterminé par les exigences de la société et du paraître. Notre âme gravite désormais autour d’un nouveau centre, mais, dans la mesure où elle est encore tournée vers l’extérieur, le Soi peut encore s’exprimer par le biais d’archétypes projetés sur des personnes idéalisées. Dans le processus d’individuation, les personnes idéalisées, en incarnant la polarité complémentaire, sont comme des messagères du Soi. Dans le cas de l’amour passionnel qui assujettit et fait souffrir, les personnes idéalisées exercent une fascination dont il faut prendre conscience de manière à approfondir cet amour, car l’amour est le moteur de la quête. Dans l’inconscient de l’homme et de la femme, ou leur équivalent psychique, réside une image collective de la polarité opposée : l’anima pour certains, et l’animus pour d’autres. Ces deux figures symbolisent ce qui manque au moi pour s’élever vers le Soi. En intégrant son ombre, l’harmonisation des polarités anima/animus favorisent une grande intensité existentielle. En évitant la grande perte d’énergie liée à la répression des pulsions troublantes de l’ombre, le moi acquiert plus d’énergie créatrice. En perdant son pouvoir de fascination avec son cortège d’obsessions aliénantes, l’éros (l’anima) et le logos (l’animus) s’unissent en un mariage sacré, et l’énergie érotique se manifeste de plus en plus sous la forme d’aspirations créatrices. Apparaît alors avec plus de forces l’archétype « Lumière », qui est celui du surnaturel, de l’au-delà, indissociable du mystérieux tremblement de l’être et de la fascination propres à l’irruption du Sacré. Ses symboles sont la luminosité et la force : Lumière et énergies irréductibles au seul monde phénoménal. À ce stade, nous pouvons être tentés d’identifier notre moi à ce pouvoir transcendant ou, par crainte, de rétablir notre personna par un retour exclusif à la vie ordinaire [les nécessités externes pouvant en effet compenser temporairement l’exigence interne]. Le premier cas échéant, nous pouvons être tentés de nous croire détenteurs d’un grand pouvoir nous rendant prophète, guru, moralisateur ou une autorité capable de tout contrôler dans la vie quotidienne. La conscience de l’insuffisance de l’ego [du moi] est d’une grande importance afin que le Soi, ce mystérieux archétype latent, puisse rayonner et accomplir ainsi le processus d’individuation, le Grand Œuvre alchimique. Une fois la tentation du pouvoir surmontée, la réalité microcosmique de l’être humain rend possible une relative harmonisation de l’être entier selon l’image du Soi, du « Divin en nous ». Nous nous percevons alors selon une identité et une liberté nouvelles venant combler l’impression de solitude. La compréhension de notre position dans le Cosmos change, notre intuition réalise la conjonction des opposés et, sans admiration excessive, ni réprobation, ni orgueil, nous pouvons assumer l’amour de soi et du prochain qui, comme nous, chemine comme il le peut sur le sentier de la « divino-humanisation ».

En période de crise personnelle, quand tout est sens dessus dessous et qu’il devient nécessaire de trouver une autre voie ou d’opérer en soi un changement radical, les archétypes se manifestent en particulier dans les « grands rêves » ou « rêves archétypiques », comme si le Soi passait au pilote automatique. Ces états limites peuvent être l’occasion d’un enseignement subtil propre à transformer une difficile épreuve en une occasion de découvrir une voie créatrice inattendue. Nous avons vu que les archétypes renvoient souvent à un symbolisme très ancien sans que le rêveur n’ait quelque connaissance en ce domaine, c’est ce qui a permis à Jung d’affirmer que nous avons hérité, de génération en génération, d’une possibilité formelle de reproduire des idées analogues et de présenter l’archétype comme une condition structurale inhérente à la psyché. En constatant, dans le quotidien de sa pratique, que de nombreuses personnes faisaient des rêves à portée religieuse ou spirituelle alors qu’ils ignoraient tout de cet univers, le célèbre psychanalyste réalisa à quel point il était important de prendre conscience de cette dimension pour la réalisation du processus d’individuation. « Peu importe ce que le monde pense de l’expérience religieuse ; celui qui l’a faite, écrit Jung, possède l’immense trésor d’une chose qui l’a comblé d’une source de vie, de signification et de beauté et qui a donné une nouvelle splendeur au monde et à l’humanité. (…) Où est le critère qui permettrait de dire qu’une telle vie n’est pas légitime, qu’une telle expérience n’est pas valable et qu’une telle foi est une simple illusion ? Y a-t-il en fait une meilleure vérité sur les choses ultimes que celles qui vous aident à vivre ? Telle est la raison pour laquelle je prends soigneusement en considération les symboles élaborés par l’inconscient. (…) Ce qui guérit une névrose doit être aussi convaincant que la névrose et, cette dernière n’étant que trop réelle, l’expérience salvatrice doit être d’une égale réalité. » [Ibidem, pages 198-199] Selon l’auteur, la dimension spirituelle, irréductible à un refoulement ou à une sublimation, est aussi naturelle, aussi innée, que l’instinct sexuel. Il se garde bien d’identifier la spiritualité à quelque croyance confessionnelle particulière : il la trouve plutôt au fondement de toutes les croyances. Comme praticien, il considère que l’important est que les images de Dieu qui lui sont rapportées soient vivantes et efficaces dans l’âme du sujet. Comme il définit la religion comme l’expression d’une réalité de l’âme qui nous relie [re-ligere] à la Totalité, et l’image de « dieu » comme la valeur psychique dominante dans l’inconscient, il croit que l’expérience originelle ayant donné naissance aux diverses religions historiques peut se réveiller à nouveau dans l’âme et révéler son Sens profond. Mais l’image de « dieu » peut aussi subir un renversement, comme le retour de Wotan, de pure souche germanique, qui, avant et durant la dernière guerre mondiale, a inspiré un racisme cruel et barbare. Les réalités archétypiques font et défont les traditions et les civilisations.

À la semaine prochaine, pour le texte no. 9.

Photo principale:  Wotan leading « The Wild Hunt » – 1899 – Franz von Stuck. Tirée de « C.G. Jung – Essay on Wotan (W. Nietzsche). »  On peut observer une étonnante ressemblance !

Le PluvierLe Pois Penché

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.