//Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 16)

Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 16)

Robert Clavet

Dans une démarche rationnelle et méthodique, la recherche scientifique approfondit des chantiers déjà ouverts et explore des domaines encore inconnus. Elle comporte des moments de création d’où surgit la formulation d’hypothèses et d’approches inédites permettant de renouveler les perspectives et les méthodes, de procéder à des innovations, de formuler des questions nouvelles et de produire de nouveaux savoirs. Elle contribue à baliser le futur par le progrès de tous les domaines du savoir et la communication de ses résultats. Toutefois, la réalité s’ouvre à la pensée scientifique avec les possibilités et les limites de la méthode expérimentale. Son propre étant de déboucher sur des savoirs objectifs transmissibles, le discours scientifique établit une scission entre le sujet connaissant et l’objet connu. Pour sa part, le discours philosophico-spirituel se caractérise par une non-séparation du sujet connaissant et de l’objet connu, en ce sens que, dans ses témoignages et ses réflexions, le sujet intègre tout ce qui se trouve en lui, en relation avec le monde, avec une raison ouverte à tout ce qui est senti et pensé. Le sujet concret intégral peut ainsi discourir à partir d’expériences qui ne peuvent toutefois être partagées qu’avec des consciences nanties d’une certaine communauté d’expérience. La philosophie spirituelle ne se caractérise pas par une subjectivité entendue comme un manque d’objectivité devant les faits et les phénomènes observables, mais par le caractère unificateur d’une raison embrasée par un puissant désir de sens, d’éternité et d’infini, sans toutefois contredire les faits ni la science sur son plan. La recherche scientifique fondamentale est une grande aventure dont la limite est la perspective du « grand tout unifié », mais elle s’autolimite disions-nous en excluant le sujet connaissant dans ses résultats. Mais l’esprit humain ne peut pas se défaire de cette antinomie selon laquelle se compénètrent le monde phénoménal (celui du changement, de la multiplicité, de l’espace-temps, de la finitude et de la quantité) et la réalité nouménale (celle de l’Unité principielle enracinée en le Néant, de l’éternité et de l’infini). Conscients de la différence entre les discours spirituel et scientifique, plusieurs savants, émerveillés devant l’immensité et l’énigme qu’elle pose, ont témoigné de leur sensibilité spirituelle. La rigueur scientifique et l’ouverture à ce qui est non objectivable ne sont pas incompatibles, mais conduisent à deux discours différents. Par des symboles, des analogies et des antinomies, des poètes et des philosophes tentent, avec une docte ignorance assumée, de faire communiquer le particulier et l’universel, le même et l’autre, le mouvement et le repos, le rêve et l’état de veille, l’activité et la passivité, l’éphémère et l’éternité. Ils témoignent de cette Puissance qui nous fait voir les choses particulières dans une obscure Lumière qui les dépasse toutes.

Kant a raison de dire que nous ne connaissons pas le monde tel qu’il est, que l’unification de nos connaissances ne vient pas des choses, mais de formes a priori de la pensée antérieures à l’expérience des choses. Toutefois, en prétendant que ces « formes » ne correspondent qu’à des structures subjectives de la raison, il a donné naissance à une nouvelle sorte d’idéalisme, bien différente de l’idéalisme platonicien. Chez Platon, en effet, le monde sensible est subordonné aux Idées (aux Formes intelligibles), dont le sommet est l’Idée du Bien (Principe suprême qui se confond avec le Divin), qui transcende les phénomènes. De nos jours, l’héritage jungien présente l’inconscient individuel comme étant enraciné dans un inconscient collectif qui enferme des types originels de représentations symboliques et des modèles de comportements : des archétypes qui, pour ainsi dire, façonnent a priori l’espèce humaine sur le plan mental avec la même puissance que l’instinct sur le plan vital. Mircea Eliade a aussi adopté la notion d’archétype pour désigner les symboles fondamentaux (des Modèles, des Archès, des Images primordiales) qui servent de matrice à des séries de représentations que l’on retrouve dans diverses religions et cultures. En rapport avec le monde phénoménal, l’idéalisme kantien marque un recul par rapport au relationnisme de Leibniz. En réduisant la dimension existentielle de la spiritualité à une simple affaire de croyance, le kantisme rejette à tort la possibilité de toute connaissance expérientielle de la réalité nouménale. À l’opposé d’un idéalisme qui considère le monde familier comme le seul cumul de représentations subjectives, la philosophie spirituelle reconnaît une parenté entre la Forme du Cosmos et l’esprit de l’être humain, celui-ci pouvant sentir expérientiellement la nature profonde de la réalité comme Unitotalité, ne serait-ce que par l’expérience de la beauté.

Bien qu’ils aient accordé une grande importance à la connaissance du monde physique, les Sages de l’Orient et de la Grèce étaient convaincus que la Vérité absolue est Une et réside en nous-mêmes. Pour eux, l’âme est le lien à la réalité véritable et la clef de l’existence. En centrant leur volonté, en développant leurs facultés latentes, ils atteignaient à ce foyer vivant qu’ils nommaient Dieu, à l’origine de la culture spirituelle dont le suc nous nourrit encore. L’intelligence spirituelle accueille une mystérieuse lumière, émancipatrice d’une raison fermée, prisonnière de la multiplicité phénoménale et d’une logique soumise au principe de non contradiction. Développé dans l’Orient chrétien, « l’équilibre du divin et de l’humain » est au fondement d’une conception de l’être humain allant à l’encontre des idéologies qui établissent une prééminence de l’autorité sur la liberté et l’activité créatrice. La liberté permet de nous fourvoyer mais, par des chemins parfois tortueux, les errances favorisent la réalisation de soi. Issue d’un manque, l’énergie amoureuse (l’éros) entraîne une puissante volonté de dépasser les limites en vue de retrouver une intégralité que tend à démentir la diversité des choses. L’expérience de la discontinuité s’éprouve entre autres par la diversité des individus, mais elle s’expérimente avant tout de soi-même à soi-même. En effet, les désirs émergent d’un moi changeant, différent d’une période à l’autre de la vie, en quête d’une continuité, d’une intégralité que le sens de la beauté fait pressentir. Berdiaeff présente l’amour comme le « contenu de la liberté », et la liberté comme un « pouvoir positif de création ». Dans une seule énergie, du simple appétit, en passant par le désir, la passion, l’amitié, la tendresse, le dévouement et l’agapè (le don inconditionnel), l’amour tend vers l’Un. Les épreuves nous placent douloureusement devant l’abîme de ce qui nous manque. Lorsqu’elles sont surmontées, des horizons nouveaux se présentent. La souffrance ne doit pas être valorisée, mais, inhérente à l’existence (ex-sistere : « être debout et devenir dans l’espace-temps »), elle favorise un éveil de l’esprit par une sorte d’éclatement de la quotidienneté avec ses masques et ses artifices. En insistant sur la primauté de l’acte créateur sur les produits créés, la philosophie spirituelle met l’accent sur la personne comme source de la valeur, comme son actualisation unique et irremplaçable. Aimantée par l’Esprit, l’existence humaine est en tension vers sa propre Vérité, et la vocation créatrice est expression de l’amour et de la liberté. Entre l’ombre et la lumière, se dresse un chemin consistant à assumer les contradictions de l’errance. En réponse au problème du mal, le motif symbolique fondamental est de penser Dieu comme l’Aimant et l’être humain comme l’aimé, appelé à une vocation créatrice où un destin possiblement anonyme devient un reflet temporel de l’éternité.

L’être humain est apparu sur la Terre à la suite d’une longue évolution, accomplie d’une manière continue à travers les règnes minéral, végétal et animal. Certains affirment que l’apparition de la vie et son évolution sont le seul résultat du hasard, mais il s’agit d’une hypothèse rationnelle et non d’une certitude scientifique. Il est certes prouvé que des événements contingents ont joué, mais dire que tout le processus se réduit au hasard, qu’il ne s’inscrit pas possiblement dans une dynamique plus large, est une conclusion hâtive induite par une idéologie matérialiste et une hypertrophie méthodologique qui refuse toute existence possible à ce qui n’est pas prouvé scientifiquement. Piaget (1896-1980) dit avec raison que « l’intelligence n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on fait lorsqu’on ne sait pas. » Les situations d’imprévisibilité peuvent être considérées comme des « hasards objectifs », mais elles peuvent aussi être des « hasards subjectifs » découlant de l’état limité de nos connaissances et de notre incapacité à saisir scientifiquement la réalité comme un tout. Bien qu’improuvable expérimentalement, la loi de « complexité-matière » de Teilhard de Chardin (1881-1955), selon laquelle une poussée vers une organisation de plus en plus développée de la matière entraîne inéluctablement celle-ci vers une croissance de sa structuration en niveaux et en interactions, est une hypothèse aussi rationnelle que les théories du seul hasard. Incidemment, des biologistes moléculaires considèrent maintenant comme étant inadéquate l’idée d’un bouillon de culture dans lequel serait née la vie à la suite d’un extraordinaire hasard. Selon Cairns-Smith et Wächtershäuser, plutôt que ce qui se serait supposément passé dans une sorte de soupe, ce sont certaines réactions chimiques produites à la surface sur certains solides qui ont été à l’origine des polymères vivants et du métabolisme de la vie. Dès lors, on s’éloigne du pur hasard dans la mesure où seules auraient été effectives ces réactions spécifiques, et, de plus, par des molécules assez fortement chargées négativement pour ne pas disparaître dans le bouillon. Même s’il y a de la contingence dans la combinatoire des premières molécules, cela ne signifie pas nécessairement qu’aucune loi plus englobante n’entre en jeu. Non seulement la science progresse, non seulement d’autres constantes, d’autres formes, d’autres invariables, d’autres structures et d’autres systèmes sont encore à découvrir, mais la physique quantique nous invite à élargir notre conception de la réalité. Ne savons-nous pas désormais qu’une même entité quantique puisse se trouver à deux endroits en même temps ? Contrairement à une idéologie dominante du 20e siècle, de plus en plus de personnes semblent désormais considérer l’importance d’hypothèses rationnelles consciemment non vérifiables, mais offertes à la pensée en contrepartie de conceptions étriquées témoignant d’une fermeture d’esprit souvent militante.

À la source de l’espace-temps, notre conscience est reliée à notre véritable « unité », au Soi, nous révélant à la fois comme objet et comme sujet transcendant. Ce que nous percevons temporairement comme étant nous-mêmes pourrait être une projection locale de la totalité de nos « moi », dont nous nous souviendrions inégalement et incomplètement, la mort étant peut-être l’occasion de basculements de notre âme-esprit-conscience dans d’autres temps et d’autres univers. Bien entendu, scientifiquement parlant, nous ignorons ce qu’il advient après la mort, mais la foi en Dieu, en un Dieu non objectivé, est porteuse d’une bienfaisante espérance pouvant changer la façon dont nous percevons la réalité, et orienter notre esprit à la manière d’un phare dans la nuit. Avoir foi en Dieu, c’est aussi croire en nous-mêmes, comme une acceptation de considérer les appels de notre propre vie intérieure.

Robert Clavet    LaMetropole.Com

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