//Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 19)

Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 19)

Robert Clavet

Avant de connaître un véritable éveil spirituel, plusieurs sont passés par une révolte contre un Dieu objectivé avec lequel ils s’étaient imaginé pouvoir négocier. L’existence, avec ses aspects relatifs et changeants, nous amène inévitablement à traverser des épreuves qui sont à l’acuité de la conscience ce que l’ombre est à la lumière. N’est-ce pas dans la nuit que la voûte étoilée révèle toute sa splendeur ? Contrairement aux expérimentations scientifiques, les expériences spirituelles sont uniques et ne sont pas systématiquement reproductibles ni objectivement transmissibles, mais il est possible d’en témoigner. Tout comme le Soleil reste, le même quels que soient les rayons perçut par les uns et les autres, elles sont des ouvertures sur une même Totalité. « Comme une respiration de l’âme » (Lavelle), le moi ne cesse de se séparer du Tout et de s’y unir à nouveau. Tous les grands spirituels ont été en présence d’une seule et même Vérité, mais exprimée dans le contexte de leur époque et de leur culture. Ainsi, chez Platon, les Idées illuminent la connaissance et l’action. Elles apparaissent comme un événement de nature existentielle, comme une inspiration qualifiée d’extase et de ravissement. À l’époque contemporaine, on a souvent qualifié de dialectique tout mouvement conscient de l’activité humaine orientée dans le sens de la solution d’un problème, de telle façon que celle-ci pose à son tour un nouveau problème se situant sur le même plan. En ce qui a trait au cheminement spirituel, il s’agit plutôt d’une dialectique existentielle où les conflits intériorisés favorisent un accroissement de la conscience, une élévation de l’esprit vers l’Un. Même chez Descartes, bien que sa pensée présente un dualisme, on peut remarquer une certaine unité. Celle-ci s’exprime comme « conscience de soi » en tant que rencontre d’une substance pensante et d’une substance étendue, surmontées par Dieu comme source d’intelligence et de volonté. Elle s’exprime aussi dans son célèbre « je pense donc je suis », c’est-à-dire que c’est dans la conscience de sa conscience qu’il saisit son être. Descartes conclut toutefois que, bien qu’il puisse avoir une idée distincte de son corps et de son âme (la substance pensante), il n’a pas une idée distincte de leur union, et que l’être humain ne peut pas en avoir. En réaction, Spinoza (1632-1677) rapproche le corps et l’âme en arguant que de même que l’étendue est indéfinie et homogène, la pensée, au fur et à mesure qu’elle s’élève, devient elle aussi de plus en plus homogène, en ce sens qu’elle s’élève vers l’Un. Il voit la pensée et l’étendue comme deux langages par lesquels s’exprime l’infinité de Dieu. La sortie de l’Un vers la multiplicité et la remontée de la multiplicité vers l’Un sont une réalité unique faisant partie d’un éternel présent.

Kant entretient aussi une dualité en niant la possibilité de l’intuition intellectuelle. Selon lui, cette dernière ne peut être appliquée qu’à Dieu, à supposer qu’il existe. La raison pratique, que le philosophe allemand distingue de la raison pure, appartient à la sphère de la croyance et, en tant que telle seulement, peut poser l’existence de Dieu. Pour ce qui est de la raison pure, elle peut faire valoir autant d’arguments en faveur que contre la possibilité de l’existence de Dieu, car il s’agit d’une connaissance acquise par l’intelligence qui n’a pas un caractère de nécessité a priori. Pour surmonter cette dualité, Schelling (1775-1854) en vient à parler d’un au-delà du subjectif et de l’objectif, c’est-à-dire de « l’existentiel », où le sujet concret de la connaissance s’accroît. Hegel, pour sa part, propose une dialectique historique qui projette pour ainsi dire à l’extérieur, dans le fini et le temps, ce qui, chez un Spinoza, est possible dans un éternel présent. Au défi de l’historicisme de Hegel, Kierkegaard (1813-1855) situe la spiritualité dans « l’immédiat ». À ses yeux, l’Absolu, l’Un, ne peut se situer dans la mouvance du monde phénoménal. Pour lui, avec une teinte eschatologique, « l’ici », « le maintenant » et « le mien » sont des réalités indissociables de la Totalité. Bergson va dans le même sens en faisant valoir l’importance et la valeur de l’immédiat ainsi que de la liberté créatrice. En considérant la vision de Berkeley (1685-1753), qui distingue entre l’être des choses et la perception que nous en avons, Bergson, en s’opposant à Kant, met l’accent sur l’intuition spirituelle. Il est convaincu que, derrière les thèses audacieuses de Berkeley, il y a une expérience spirituelle préexistante qui l’amène à voir la matière comme une mince pellicule entre l’être humain et Dieu (comme une sorte de langue que Dieu parle) et la matière comme une réalité transparente (en ce sens que Dieu se montre au travers aussi longtemps qu’il n’y a pas objectivation ou séparation). Selon ce célèbre philosophe français, les forces qui travaillent toutes choses, nous les sentons en nous.

Le déroulement historique joue un rôle secondaire par rapport à la vision intuitive que la plupart des philosophes spirituels tentent d’exprimer. L’intuition spirituelle est une manifestation de « ce que nous sommes vraiment ». Elle n’est exprimable qu’indirectement (par la voie de la négation, de l’antinomie et de l’analogie) et de manière apophatique (en disant surtout, pour contrer l’objectivation, qu’il ne s’agit ni de ceci ni de cela). Même l’œuvre de Kant se situe tout entière au cœur de la certitude que le monde objectif n’est pas l’être et qu’on doit s’élever vers celui-ci. À des moments privilégiés, le contact avec l’immédiat contient sa propre clarté. L’intuition spirituelle surmonte l’emprise réductrice de l’objectivation et ouvre sur une réalité irréductible à la seule perception. Le monde n’est pas une addition de choses, et nous ne nous y trouvons pas comme des objets dans une boîte. Selon André Breton (1896-1966), tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. L’être est une façon de désigner l’absolu manifesté : il veut dire à la fois « autre que tout » et « englobant tout ». Incidemment, « l’englobant » de Jaspers désigne une réalité que présuppose « chaque chose qui est », mais dépasse « chaque chose qui est ». Dans l’expérience existentielle, l’extérieur et l’intérieur sont inséparables, le sujet et l’objet ne font qu’un. Tout ce qui est présent à l’esprit est réel par sa participation à l’Un et illusoire de par son éloignement, et le lien entre l’Un et la multiplicité échappe à la raison qui divise. Il y a une activité de transcendance dans la pensée qui fait que celle-ci ne peut pas se limiter au cercle de ce qui est connaissable objectivement. La spiritualité ouvre sur un inconnu qui dépasse l’expérience ordinaire et dont l’expression relève davantage de l’art que de la science. Dans son livre intitulé « L’ignorance étoilée », Gustave Thibon (1903-2001) en témoigne : « L’’infini, raconte-t-il, pénétrait jusqu’au fond du fini comme la lumière traverse un vitrail ; il n’y avait plus de secret et tout était mystère. J’ai entrevu cela comme un mendiant contemple un festin royal, les pieds dans la boue, derrière les vitres illuminées du palais ».

Platon explique qu’il n’y a de connaissance que grâce à la différence, indissociable d’une ressemblance. La réalité est perçue par un jeu de différences, mais la connaissance implique une coprésence. Incidemment, Plotin précise que s’il n’y avait pas un principe lumineux dans l’œil, celui-ci ne pourrait voir (c’est-à-dire qu’il doit y avoir une ressemblance principielle entre ce qui est vu et ce qui voit). À l’origine de l’idée de nature, il y a l’intuition d’un état d’équilibre, corrélatif aux idées de mouvement et de repos. Nous connaissons l’Univers par rapport à une communauté de mouvements, à une unité intuitionnée. C’est dans une sorte d’énergie vibratoire que se lient le repos et le mouvement constituant les formes solides, liquides, gazeuses et plasmatiques que nous appelons la matière. En examinant selon différents points de vue cet immense système global qu’est la réalité manifestée, celle-ci est changeante et peut se présenter sous différents états. Il suffit qu’un peu d’énergie soit échangée pour qu’une interaction matière/énergie se produise, comme la mise en mouvement d’un corps, la combustion, une décharge électrique ou une désintégration nucléaire. Tout semble se ramener à des relations mobiles dont la seule permanence est paradoxalement un processus de destructions et de constructions à l’infini. D’une façon générale, la science est la production d’une forme (elle « informe ») : elle établit des rapports entre les choses, mais sous le point de vue et dans la mesure où celles-ci sont objectivement connaissables. Toutefois, la science contemporaine a ouvert des horizons nouveaux qui nous placent devant l’impossibilité d’avoir désormais une image certaine de l’Univers. La physique quantique nous apprend par exemple que l’observateur influence ce qui est observé, que les choses, bien qu’ayant des propriétés spécifiques une fois instanciées, sont le résultat d’un processus de nature relationnelle qui les rend provisoirement identiques à elles-mêmes dans l’espace-temps. Il est possible de configurer des « ordres quantifiés » déterminant des ensembles, mais les lois ainsi découvertes en viennent à s’inscrire dans des ensembles plus grands et selon des rapports différents suivant l’évolution de la science, dans un horizon sans fin. Sans pouvoir le résoudre, nous nous heurtons au problème des apparences et de l’absolu, de la pluralité et de la totalité, de l’immensité et de l’infinité.

Au plan spirituel, le sujet et l’objet sont indissociables. Comme ces deux mots se situent à l’opposé l’un l’autre, il est préférable selon Blake (1757-1827) de laisser tomber ces deux termes et de parler d’expérience existentielle. Ce philosophe anglais disait que nous sommes des suites d’états, que nous franchissons telle demeure puis telle autre dans ce qu’il nomme la divine éternité. Il nous invite à laisser de côté les définitions du bien et du mal et à nous engager sur la voie de la connaissance et de la réalisation de soi, à nous baigner dans les eaux de la vie et de faire en sorte de nous débarrasser le plus possible de ce qui est non humain. Au plan existentiel, l’être humain est plongé dans une totalité ; mais il pense, soupire, regarde l’heure… En assumant l’énigme de l’existence, des artistes et des penseurs tentent d’harmoniser les opposés. C’est pourquoi plusieurs œuvres picturales sont bien plus que de simples représentations. On peut par exemple y apercevoir la multiplicité et l’unité, le contingent et l’universel, l’apparent et l’idéal (comme le beau, le vrai, le bien et la justice). La spiritualité suppose une disponibilité d’esprit, un état d’ouverture « à l’autre que nous, qui n’est pas tellement différent de nous » (Novalis). La conscience spirituelle suppose de vivre avec intensité les deux intuitions de la distance et de la présence. L’existence apparaît d’abord à la conscience par la résistance des choses, mais exister c’est à la fois se détacher et s’unir, impossible sans participation à un plan unifié de la réalité. Paul Claudel (1868-1955), dramaturge, poète, essayiste et diplomate français, envisage l’univers comme une universelle présence au milieu de laquelle nous sommes, et nous ne sommes que parce qu’il y a cette présence.

Robert Clavet    LaMetropole.Com

Photo principale : Crédit : Asron D. Priest, PHOTOGRAPHY

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