//Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 4)

Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 4)

Robert Clavet

J’ai été élevé dans la religion catholique à une époque où cette Église était triomphante et omniprésente au Québec. Non seulement les maisons d’enseignement étaient catholiques, mais même les syndicats et les mouvements pour la jeunesse, sans parler de la censure et des acoquinements politiques. J’ai été marqué par la condamnation des autres croyants par certains de mes enseignants, en particulier des Protestants à qui l’on promettait l’enfer, et par un moralisme axé sur la culpabilisation et la peur, avant que de me rebuter en cessant par exemple d’aller à la messe obligatoire du dimanche, à l’aube de la Révolution tranquille. Aujourd’hui, nous avons la chance de vivre dans un Québec qui promeut les libertés individuelles dans un contexte de recherche d’un équilibre raisonnable entre les droits individuels et les droits collectifs, et où la laïcité de l’État favorise le « vivre ensemble » de citoyens ayant des croyances différentes, sous réserve des valeurs communes reflétées dans la Charte des droits et libertés, dans la Loi et dans les Missions de nos Institutions. Bien qu’imprégnée par la philosophie grecque et le christianisme, la philosophie spirituelle est indépendante de toute religion, en particulier de celles qui s’érigent en autorités dogmatiques et doctrinales. Nous sommes convaincus que l’enseignement de Jésus n’a pas visé à fonder une religion, mais que, au contraire, c’est justement la spiritualité non conformiste du prédicateur de Galilée qui l’a conduit à la crucifixion. Toutefois, tôt après la mort de celui-ci, il y eut une discontinuité entre son message essentiel et les développements du christianisme, car, dans son enseignement et ses tablées, la soumission à un ensemble de vérités institutionnalisées est remplacée par une attitude existentielle, par une confiance qui fait foi, vécue comme ouverture à la transcendance et au prochain. Dans les évangiles de Luc et de Matthieu, rédigés entre ~65 et ~90, on découvre que le fameux prédicateur enseignait que le Royaume de Dieu est déjà là, qu’il est parmi nous, sans la nécessité d’une autorité extérieure. En s’opposant au Temple de Jérusalem, celui-ci a clairement montré son désaccord avec une médiation qu’il considérait comme une imposture. Il se faisait comprendre à l’aide de paraboles dont la trame se tisse essentiellement dans la vie quotidienne, et dont le sens profond est une invitation à vivre une liberté nouvelle dans un monde où chacun est reconnu comme son prochain. Les paraboles de l’enfant prodigue, du bon Samaritain, des ouvriers de la dernière heure ainsi que celle de l’homme qui invite à un festin en sont des exemples.

L’enfant prodigue et son frère aîné avaient en commun de n’avoir pas compris qu’ils étaient fondamentalement libres. L’un avait cru devoir s’éloigner de son père pour trouver la liberté et vivre sa vie, et l’autre devoir rester aux côtés de celui-ci au prix de sa liberté. Le plus jeune revient d’un pays lointain où il avait cru pouvoir réaliser ses rêves, mais où la famine l’avait finalement amené à envier le sort des serviteurs de son père. L’aîné revient des champs avec le sentiment du devoir accompli mais, en arrivant à la maison, il constate que son frère est en train de recevoir une reconnaissance qui, à ses yeux, aurait dû lui revenir. Pour lui, le père incarnait l’autorité à laquelle il fallait se soumettre. La fête organisée pour le retour de son jeune frère signifiait l’échec de son obéissance. Or, le père n’incarnait ni l’autorité ni la loi : en lui tout était présence et don. À n’importe quel moment, en effet, le fils aîné aurait pu agir par amour, selon son choix, en toute liberté ; et le fils prodigue, avoir la conviction d’être resté dans le cœur de son père, même s’il avait décidé de partir à l’étranger. Le père invite ses deux fils à faire la fête, c’est-à-dire à célébrer la vie. Le conte ne porte aucun jugement moral. Il n’établit aucune hiérarchie basée sur l’autorité. Le père avait donné sa part d’héritage à l’enfant prodigue sans poser de question et l’avait laissé partir. À son retour, il l’accueille avec joie sans demander de compte et fête son retour sans poser de conditions. Puis, il va à la rencontre du fils aîné, pris dans son tourment, et l’invite, sans lui faire de reproches, à participer à sa joie et à sa liberté. Cette métaphore tend à faire comprendre que la vie ne va pas au mérite ni n’obéit à une logique de la rétribution. Elle est un don qui s’adresse à la liberté, et cela sans la nécessité d’une médiation provenant d’une autorité extérieure.

Dans la parabole du bon Samaritain, un homme qui allait de Jérusalem à Jéricho tombe sur des voleurs qui, l’ayant dévêtu et roué de coups, l’abandonnent à moitié mort. Un prêtre qui passe par là le voit, mais poursuit sa route. Un lévite passe à son tour et fait de même. Enfin, un Samaritain aperçoit le blessé et en est ému. Il le soigne de son mieux et le conduit à une auberge où il continue à prendre soin de lui. Le lendemain, il donne deux deniers à l’aubergiste et lui promet de le payer encore plus si ses soins l’amenaient à dépenser davantage. Le prêtre et le lévite sont des serviteurs du Temple ; leur domaine est celui du service religieux, mais leur loi morale semble n’avoir rien à faire avec une personne qui gît au bord du chemin. À l’opposé, non seulement le Samaritain donne les soins urgents mais, avant de poursuivre sa route, s’assure du maintien des soins à l’auberge. Le sens de sa présence n’est pas de faire de lui un médiateur indispensable, mais de symboliser la bénédiction d’une gratuité imprévisible permettant à la victime d’être sauvée. Le Samaritain ne crée pas une relation de dépendance : il s’en va, mais reviendra plus tard alors que, fort probablement, le blessé aura poursuivi sa route. Il symbolise plutôt la promesse de la vie qui s’offre inconditionnellement. La victime du mauvais sort n’a rien eu à dire : tout lui a été donné comme d’une providence qui demeure incognito. L’indifférence du prêtre et du lévite montre que la providence n’est pas le fait d’une religion. La parabole n’invite pas à l’édification d’une institution. Elle fait surgir une victime silencieuse qui bénéficie de la grâce de la vie, sans atteinte à sa liberté.

Dans la parabole des ouvriers de la dernière heure, ceux-ci reçoivent un denier à la fin de la journée tout comme ceux qui travaillaient depuis l’aurore. Ces derniers croyaient mériter davantage du fait d’avoir peiné plus longtemps, bien qu’il eût été entendu qu’ils recevraient un denier. Ce conte enseigne que, sur le plan spirituel, la justice ne se fonde pas sur un état de fait, mais sur la liberté offerte par la vie de parcourir chacun son chemin. Elle ne dépend pas de choses acquises ou à acquérir, mais de la manière dont on le fait, dans le contexte d’un cheminement particulier. Il en va de même dans la parabole de l’homme qui invite à un festin. Lorsque celui-ci fit annoncer à ses nombreux invités que tout était prêt, tous s’excusèrent de ne pouvoir se présenter. En colère, l’hôte demanda à son serviteur d’amener les pauvres, les estropiés, les aveugles et les infirmes dans sa maison pour festoyer. Comme il restait encore de la place, il demanda d’aller par les chemins et d’inviter les indigents qu’il y croiserait. L’intrigue fait état de l’échec de l’appel à une joie à être partagée. Au lieu de se résigner au refus de ses premiers invités ou de faire une autre tentative plus tard, le maître se fait créatif et n’abandonne pas son projet de donner maintenant un grand repas, mais en rassemblant ceux qui s’en réjouissent. Afin que la maison soit remplie, c’est tout le monde qui est invité, symboliquement l’humanité entière, sans exclusions ni préjugés. Nous ne saurons jamais si toutes les paraboles ont été récupérées dans les évangiles. Par ailleurs, des études exégétiques sérieuses laissent ouverte la possibilité que certaines paraboles ne soient pas d’origine, en particulier celles dont l’action ne se passe pas dans la vie quotidienne et qui reflètent une polémique religieuse. Cependant, celles qui mettent des attitudes existentielles à l’épreuve d’événements et de comportements fortuits afin de témoigner de l’incarnation d’une transcendance sans médiation ni condition, sont en parfaite congruence avec le sort fatal qu’allait subir le prédicateur de Galilée.

Jésus introduit dans l’histoire de la pensée l’idée que la relation à Dieu fait de la personne humaine un être libre, créateur et responsable. Il donne une signification nouvelle au mot « Royaume », à savoir une puissance de transformation, une force libératrice à l’œuvre dans la vie de tous les jours. On peut imaginer l’homme de Nazareth en train de marcher avec ses disciples ou de manger et de boire avec ses compagnons. Contrairement à la critique faite à Jean-Baptiste pour une ascèse jugée exagérée, on reproche à Jésus d’être venu en mangeant, buvant et s’entourant de gens peu recommandables, comme ces collecteurs d’impôts desservant l’administration romaine. Le Royaume dont témoigne le conteur ne surgit pas comme un événement nouveau faisant suite à sa parole : cette puissance de libération, insistons-y, est merveilleusement et secrètement déjà là. N’étant « pas de ce monde », il ne s’agit pas d’une réalité spatiotemporelle signifiant par exemple une fin de l’histoire ou l’avènement d’un ordre futur, mais une présence transcendante dont la dynamique libératrice montre la réalité et la vérité. Le symbole du Royaume est illustré par l’espace de liberté, de confiance et de reconnaissance gratuite des tablées, manifestations concrètes de l’universalité d’une reconnaissance réciproque, de la possibilité d’une relation permettant une nouvelle identité. Les tablées dévoilent la présence réelle du Royaume, sans médiation, par un simple appel à la confiance, présence réelle de la transcendance, don d’éternité dans l’instant présent. Mais, à l’époque, plusieurs n’y ont vu que l’impertinence scandaleuse d’un original sans foi ni loi. Le mouvement créé autour de Jésus a en effet fini par entrer en conflit avec les docteurs de la loi et avec l’institution centrale du Temple de Jérusalem. Jésus a déplacé les instances de responsabilité de l’extérieur à l’intérieur du sujet : l’âme est le lieu de la rencontre avec ce qui a vraiment de l’importance. Il a refusé de reconnaître l’autorité d’une loi comme expression normative d’un exclusivisme religieux. Ses disciples n’ont pas pour vocation d’exercer un pouvoir que leur conférerait une administration religieuse. Les critères de responsabilité de chacun sont plutôt fournis par l’exigence d’une reconnaissance inconditionnelle de l’autre, fondée sur la certitude en la présence réelle de la transcendance, en l’amour inconditionnel de Dieu, en Sa puissance transformatrice. L’attitude hostile de Jésus à l’égard du Temple fait ressortir l’importance qu’il accorde à la vie de tous les jours et à une relation de confiance sans exclusion. Sa colère ne fut pas dirigée contre les marchands du temple, mais contre son occupation mercantile par une religion exclusiviste. La déchirure du voile du temple signifie symboliquement l’ouverture du mur de séparation entre Dieu et les hommes, et donc la suppression d’une distinction hiérarchique entre les prêtres et le peuple. Paul en viendra à dire que toute la loi se trouve accomplie en un seul principe : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». En définitive, chez le prédicateur de Galilée, la soumission à un ensemble de vérités institutionnalisées est remplacée par une confiance vécue comme ouverture à la transcendance et au prochain. La philosophie spirituelle est une invitation, sous le signe de l’amour, et qui dit amour dit liberté, à un combat sans trêve pour la dignité de l’être humain.

Robert Clavet    LaMetropole.Com

Le Pois Penché
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