//Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 5)

Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 5)

Robert Clavet

La grisaille de novembre est revenue. Les magnifiques décors colorés sont derrière nous et les grands paysages blancs sont encore à venir. En attendant le retour d’une lumière que les lampes de luminothérapie peinent à rendre, nous pouvons toujours aller prendre l’air à ces moments où, à travers les nuages, quelques rayons se faufilent, ou encore lire ou s’éterniser à la table. N’est-ce pas le temps de prendre son temps, alors que la nature semble au ralenti ? C’est aussi l’occasion de nous perdre dans nos pensées et de nous laisser envahir par la nostalgie qui, même si elle rebute parfois, peut aussi meubler la solitude. En fin de compte, ce changement de saison est une occasion de connaître un autre rythme intérieur. Si, au plan psychologique, le mois des morts est souvent l’occasion de vagues à l’âme, au plan spirituel, l’âme, cette intériorité invisible dont les expressions diverses manifestent l’universalité, est le lieu de notre réelle identité. L’Occident est incidemment imprégné par le christianisme, au défi duquel s’articulent même les idéologies athéistes. À quelques semaines de Noël, ce n’est pas encore le temps de la Passion mais, comme le temps m’y fait penser, on me pardonnera de devancer un peu le temps liturgique. J’imagine Jésus se rendant à Jérusalem pour la Pâque en sachant qu’il allait se mettre à la merci de ceux qui voulaient sa perte. L’idée de la présence d’un Père transcendant qui fait de chacun un sujet libre et responsable par la seule puissance de la confiance avait heurté frontalement l’ordre religieux et économique de Jérusalem. En refusant de se rétracter, Jésus, comme Socrate, allait accepter de mourir pour que son message lui survive. Si sa mort a pu conduire à fonder une religion autoritaire en collusion avec l’État, c’est en contradiction directe avec l’esprit même de son message. Nous savons qu’au lendemain de la crucifixion, le tombeau vide et l’évocation des apparitions du prédicateur de Galilée ont amené de plus en plus de disciples à vivre Pâques comme l’annonce de sa résurrection. Toutefois, dans le récit de Marc, Jésus en personne n’apparaît pas, car, dit-on, il était en Galilée où il avait convoqué ses disciples. L’Évangéliste semble éviter de présenter la résurrection comme un phénomène constatable. Il faut dire que la confiance suppose la liberté, une adhésion libre, et ne résulte pas de l’obligation d’accepter un fait objectif qu’une organisation pourrait exploiter pour contraindre. L’idée de la résurrection est corrélative à l’événement intersubjectif de la confiance transformatrice à laquelle Jésus appelait tous les individus, sans exclusion. À l’opposé, les religions institutionnalisées, tout comme les régimes totalitaires, tendent à endoctriner et à diviser, voire, dans certains cas, nous ne le savons que trop bien, à fanatiser.

Paul de Tarse, à la suite d’une illumination où il voit Dieu révéler Jésus comme son Fils, passe de pharisien dédié à casser le mouvement de liberté que la condamnation du prédicateur n’était pas parvenue à briser, à l’apôtre de l’évangélisation universelle. Dans l’épître aux Galates, on peut lire en substance : « Christ nous racheta de la malédiction de la loi ; celle-ci étant devenu malédiction pour nous, car il est écrit « Maudit quiconque est pendu au bois » ». Cette dernière expression, tirée du Deutéronome, concernait le cadavre de condamnés exposés en public, maudits de facto aux yeux de tous. À l’époque romaine, son application s’était étendue aux crucifixions. Cela signifiait que, aux yeux d’une religion légaliste, Jésus avait été disqualifié par sa crucifixion. Or, si une telle religion avait maudit l’homme que Dieu révèle comme son Fils, c’est cette religion qui est disqualifiée. Le recadrage que Jésus a opéré du concept de la loi a transformé les règles de la morale en une liberté et une responsabilité de l’individu devenu sujet. Selon la vision de Paul, Jésus crucifié s’était pour ainsi dire trouvé bénéficiaire par Dieu de la même reconnaissance inconditionnelle que celle avec laquelle il avait accueilli tout un chacun autour de la table. « Jésus maudit par la loi » a paradoxalement permis à Paul de se découvrir comme un sujet libre et non plus comme un pharisien zélé. L’Évangéliste précise que le monde nouveau de la confiance et de la grâce ne s’oppose pas à la loi comme telle, mais au monde ancien de la soumission, comme la vie s’oppose à la mort. Déchargés de la malédiction de devoir être par des qualités déclarées, ceux qui partagent la confiance dont Jésus a témoigné accèdent à une identité nouvelle. Paul prêche Jésus crucifié pour que le paradoxe révélé par l’événement de la croix libère ceux qui le découvrent, comme il l’avait été lui-même. Comme dans les écrits de Marc, la pierre de touche de ses lettres réside dans la puissance libératrice qui élève les individus au rang de personnes libres et responsables. Ces deux évangélistes développent une anthropologie qui, à la lumière de l’universalité des tablées et du symbole de la Croix, présente une vision radicalement existentielle de la relation entre le divin et l’humain. La proximité du Royaume résulte de la présence réelle et gratuite de Dieu, du Père céleste, selon le langage imagé de Jésus, qui illumine et recrée le réel par l’affirmation de la confiance. Celle-ci est indissociable de la connaissance de soi, au sens socratique du terme, et tend à moduler les manières d’être. La multiplication internationale des communautés chrétiennes a certes été favorisée par l’annonce que Jésus aurait été vu vivant après sa mort, mais, du moins au début, il ne s’agissait pas encore d’une religion institutionnalisée. Une discontinuité plus marquée apparaît toutefois dans les lettres de Paul à partir du moment où la résurrection est donnée comme le fondement de l’évangile. Elle s’inscrit en effet littérairement dans les quatre évangiles qui, chacun à leur manière, se présentent comme des biographies de Jésus. La relation de continuité et de discontinuité qui lie et sépare Jésus-Christ ressuscité et l’homme de Nazareth soulève la question de l’identité religieuse des premières communautés chrétiennes. Alors que les enseignements et les tablées n’avaient pas visé à fonder une religion, l’événement de Pâques tel qu’interprété par Paul et vécu dans l’extension internationale, infléchit le cours des choses. Les gens attachés à l’esprit de liberté qui régnait autour de Jésus et qui avaient participé à ses tablées dans le cadre d’un compagnonnage de proximité, ont dû vivre une sorte de rupture. Mais la bonne nouvelle d’une reconnaissance qui révèle chacun comme lieu de la vie spirituelle et lui donne sa place dans une gratuité réciproque, a tôt-fait d’exercer une grande attraction. L’accueil inconditionnel autour de la table a ainsi favorisé l’avènement de nouvelles tablées dans des agglomérations de plus en plus nombreuses et de plus en plus éloignées. Bientôt, le compagnonnage de proximité est remplacé par une Église internationale.

La mort violente de Jésus a fait figure d’épreuve de vérité qui l’a élevée au rang d’événement révélateur. Dès lors, il n’a plus suffi de parler du prédicateur de Galilée ou de l’homme de Nazareth : on attribua en effet à Jésus l’ensemble des titres que le judaïsme avait inventés pour désigner le sauveur politico-religieux d’Israël, à savoir le « Fils de l’homme », le « Christ » (du latin Christus et du grec Christos (« oint »)) traduit par « messie » en hébreu et, par extension, « personne consacrée par une onction de Dieu ». Tout cela aurait eu l’allure d’une récupération religieuse complète si ce n’eut été de « la folie de la Croix » conçue comme une manifestation de la puissance et de la sagesse de Dieu. Selon la vision de Paul, Dieu aurait en effet déjoué ceux qui cherchent à prendre la transcendance en otage. Alors que les Juifs demandaient des miracles et que les Grecs recherchaient la sagesse, l’Évangile annonce le Christ crucifié, scandale pour les premiers et folie pour les seconds. Cependant, la pratique du baptême et la célébration codifiée du repas du Seigneur, tôt avérées dans l’histoire du christianisme, allaient bientôt conférer une teinte de plus en plus religieuse aux activités ecclésiales. Dans les évangiles tels qu’ils nous sont parvenus, la pratique du baptême semble aller de soi. Matthieu, dans la finale de son évangile, transmet explicitement l’envoi en mission par le Seigneur ressuscité de baptiser : « …faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… ». Toutefois, l’apparition fortuite de la formule trinitaire a de quoi surprendre. Dans son troisième livre, Eusèbe de Césarée (265-339) nous apprend que celle-ci est complètement absente de la version originale en hébreu qui se termine plutôt ainsi : « Allez, faites de toutes les nations des disciples et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » Tout porte à croire que la formule trinitaire a été rajoutée au 4e siècle. Pour revenir au baptême, Paul en développe une première interprétation dans l’épître aux Romains : l’immersion symbolise la mort, et la remontée, la naissance à une vie nouvelle. On y trouve le thème de la promesse selon laquelle, là où les tribulations de la réalisation de soi ont régné dans le désespoir, l’événement de la Croix a fait surabonder la grâce par la révélation de la confiance en la reconnaissance inconditionnelle par Dieu. L’Évangéliste suggère l’image d’une greffe implantée dans un tronc qui pousse désormais avec lui : c’est « Christ », que Jean associera au Logos de la philosophie grecque, qui fournit la sève aux deux troncs. Cette greffe, dont le baptême est un signe extérieur, symbolise une nouvelle compréhension de notre identité, de « ce que nous sommes vraiment ». Une fois la « pensée captive » embrasée par la grâce, « Christ en nous » (le Soi), concept connu bien avant Paul par les gnostiques, agit dès lors comme moteur de la vie et confère un sens à celle-ci. « Jésus-Christ » est omniprésent dans les épîtres pauliniennes, mais on n’y retrouve plus la simplicité profonde des paraboles de l’homme de Nazareth. Dans les paroisses naissantes, comme celle de Corinthe, la célébration de la cène ne présente pas de cadre formel : l’assemblée se réunit tout simplement autour d’une table. Les paroles et les gestes de Jésus lors du repas précédant son arrestation ne sont pas rappelés à titre de canon liturgique, mais évoqués comme récit fondateur. Le « faites ceci en mémoire de moi » ne désigne pas un acte de conservation, mais une réactualisation créatrice. La symbolique du corps et du sang fonde la métaphore de l’assemblée comme corps, Jésus-Christ étant réellement présent sous la forme d’une communauté reliée par la confiance. Les assemblées doivent veiller à ne pas installer en leur sein les rapports de concurrence qui s’établissent lorsque chacun défend son identité et ses intérêts indépendamment de toute transcendance. Paul encourage certes une certaine ritualisation pour favoriser la reconnaissance réciproque, mais sans faire du repas du Seigneur un sacrement : on n’y trouve en effet ni serment adressé à la divinité, ni sacrifice, ni évocation de quelque mystère divin, ni espèces consacrées. La reconnaissance mutuelle ne veut pas dire d’être d’accord avec tout, mais de reconnaître la présence réelle d’une transcendance en toute personne de bonne volonté. Loin de rechercher la soumission, la spiritualité authentique est une puissance libératrice pour ceux qui, contraints par les apparences et les succès mondains, sont dépossédés de ce qu’ils sont vraiment, au fondement d’une espérance qui échappe à l’empire de la mort.

Robert Clavet    LaMetropole.Com

Le Pois Penché
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