Job et le problème du mal. (Texte no. 10) 

Dans le Livre de Job, Yahvé envoie des catastrophes et des épreuves terribles, mais veut malgré tout être honoré et loué comme étant le Juste. Il réagit au moindre mot le concernant tout en ne se souciant pas des conséquences. Les fidèles ne pouvaient se soumettre à un tel Dieu que dans la crainte et le frisson. Mais, à défaut d’un simple rapport de confiance, ils n’avaient pas le choix de tenter de se rendre propice le Souverain absolu par des éloges et une obédience aveugle. Néanmoins, l’être humain, en dépit de son impuissance, est élevé au rang de partenaire de Dieu. Paradoxalement en effet, Yahvé élève Job après l’avoir traîné dans la poussière. Mais y a-t-il une autre vision du Divin qui serait davantage acceptable pour nous ? Au début du texte 1, nous avons posé la fameuse question : « Mais qu’ai-je donc fait au Bon Dieu pour qu’une telle chose m’arrive ? » Cette question en appelle d’autres : « Malgré la douleur, les échecs et la mort, la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Comment en arriver à distinguer le bien du mal, tant ils se trouvent mêlés l’un à l’autre dans cette existence marquée au sceau de la complexité ? » En fracassant la barrière du déni, la prise de conscience du mal autour de nous et plus insupportable encore, du mal en nous, provoque un mouvement de recul qui révèle une inquiétude fondamentale. Cette appréhension du mal peut cependant entraîner une intensification de la vie de l’esprit, favoriser l’accueil de lumières nouvelles. Étymologiquement, la philosophie est l’amour de la sagesse, mais aimer quelque chose ne signifie pas qu’on le possède. Le sentier de la sagesse comporte d’étroits défilés qui convoquent l’expérience humaine dans son intégralité. Comme l’a si bien dit Léon Bloy : « Souffrir passe, avoir souffert ne passe jamais ». Rien d’étonnant que plusieurs se demandent si le mal émane d’un non-sens absolu, si c’est vrai que le bien découle d’une absolue perfection, ou encore s’il ne faudrait pas envisager un au-delà du bien et du mal. 

La connaissance du mal n’est pas seulement d’ordre spéculatif. Par les souffrances physiques et morales qui lui sont associées, le mal ne peut être en effet considéré seulement comme un fait étudiable d’une façon froide et distanciée. L’être humain tout entier (corps, âme et esprit) subit et éprouve le mal. Vécus personnellement et constatés dans le monde, le mal physique et le mal moral font partie de la condition humaine. Il y a problème du mal à partir du moment où ces maux, comme épreuves douloureuses et comme crimes, menacent d’ôter tout sens possible à l’existence. Nous pouvons tenter de ruser avec ce trouble intérieur, mais ce vécu peut aussi entraîner un dynamisme de l’esprit qui inclut les sentiments en plus de la raison. L’épreuve, la douleur et la perspective de la mort peuvent en effet contribuer à ouvrir l’esprit et arracher la pensée à une sorte de somnolence pour l’établir dans une activité créatrice et libératrice. Le refus de la possibilité d’un mal absolu peut certes être vécu comme une révolte poignante devant un monde dont on ne voit plus le sens, mais peut aussi engendrer comme un vide suscitant création et choix fondamentaux, semblable au rien d’où peut surgir un monde nouveau. Toutefois, même si elle peut concourir à la réalisation de soi, la souffrance extrême comporte quelque chose d’inhumain. Le courage est en effet incapable de tirer à chaque fois le bien du mal, et certains maux peuvent être irréparables. Même si le mal peut jouer un rôle dans le progrès général de l’humanité, il faut se méfier de toute instrumentalisation idéologique de la souffrance. Prôner à la légère ou idéologiquement l’idée d’un dépassement par la douleur ne peut découler que d’une froide rationalisation qui ne tient pas compte de la véritable essence de la pensée, qui est d’abord conscience. Celle-ci, bien entendu, passe par l’épreuve et la quête passionnée, mais elle est aussi rencontre et accueil d’une réalité supraconsciente. Penser, c’est en effet plus « être saisi », que « saisir ». Le mouvement authentique de la pensée est de prime abord une écoute, un se-laisser-dire corrélatif à la disponibilité de l’entendre de tout son être, « en esprit et en vérité ». Lorsqu’un froid questionnement rend le mal plus distancié et conduit à un gargarisme de mots desservant souvent quelque pouvoir, la pensée qui est passionnément saisie par l’intolérable et l’inacceptable prononce de ce fait même la faillite d’une approche qui n’envisage qu’un sujet abstrait aux prises avec un mal tout aussi abstrait. 

C’est à travers des situations existentielles et pour un être humain intégral que le mal va unir le réel et l’inspiration créatrice. Quand l’injustice triomphe, quand la bonne volonté est écrasée, le mal marque alors le réel d’une blessure que seule quelque ratiocination douteuse pourrait prétendre facilement cicatrisable. Il importe peu que le méchant soit un jour puni, que l’injuste soit un jour décrié, que le malfaisant puissant soit réduit à l’impuissance ; il suffit que, dans les faits, la méchanceté ait eu raison une fois pour marquer profondément et durablement, car jamais les choses ne pourront être remises exactement en place comme si rien ne s’était passé. À ce propos, l’épilogue du Livre de Job [texte no. 8] est peu édifiant lorsque le personnage central, après avoir été dépouillé de tout, retrouve troupeaux abondants et famille nombreuse. Dénouement factice s’il en est, car toute compensation apparemment équivalente d’êtres irremplaçables (garçon pour garçon – fille pour fille) obéit à un principe qui ne peut suffire à guérir la blessure causée par de telles pertes. Ainsi, après la mort de Socrate, même si Platon a déployé tout son génie pour la réhabilitation posthume de son maître, il n’en demeure pas moins que le souvenir d’Athènes demeure souillé. Source de remords, penser au mal présent dans notre histoire personnelle et dans l’Histoire, c’est se heurter à une horrible réalité. Par-delà le mal éprouvé comme souffrance et comme manquement, le remords porte la conscience vers l’idée du mal en-soi, tout autant celui qui conduit à l’échafaud que sur le trône. Le pire, c’est que le mal se montre souvent au-dedans du bien, divise confusément le bien contre le bien. 

Par confrontation des valeurs, la diversité des peuples est génératrice de conflits ; l’ignorer ou le nier est faire preuve de naïveté. Les vieux poètes grecs l’avaient bien compris : ils associaient l’Olympe aux aventures historiques et politiques des peuples, la guerre y étant aussi celle des dieux, c’est-à-dire une confrontation de valeurs, un déchirement de l’esprit. En mobilisant la moitié de ses dieux du côté de l’ennemi troyen, Homère va plus profond dans l’intelligence du conflit que ceux qui proclament : « Dieu est avec nous », ou encore « l’Histoire est avec nous ». Alors que l’idéologie élude le problème du mal par la mystification politique et la manipulation de l’histoire, la mythologie, considérée symboliquement, en rend compte dans sa réalité dramatique. La guerre fait particulièrement ressortir le problème du mal, non seulement parce qu’elle laisse au plus injuste une chance de triompher, mais plus encore parce qu’elle introduit une brisure à l’intérieur même du bien. Inévitablement, les belligérants se battent à la fois pour et contre la pure justice. La guerre, au-delà de son horreur, est guerre des valeurs, donc antinomie pour l’esprit. En effet, comment éviter le mal chez ceux-là mêmes qui, dans la générosité et le courage, combattent un mal reconnu et décrié, comme la menace à la liberté ou le racisme génocidaire ? Se résigner aurait été se faire complice, c’est-à-dire faillir ; mais se lever et se battre, en flirtant inévitablement avec le mal, c’est faillir d’une autre façon, mais faillir encore. Dès qu’il prend figure d’impérialisme conquérant, de nationalisme dominateur ou de colonialisme aux prétentions missionnaires, le bien tend à s’associer au mal (actes génocidaires, déportation, pendaisons politiques, ségrégation, dénigrement d’une nation, etc.). Mais à vouloir éviter à tout prix toute injustice, le combattant se rendrait complètement impuissant. Il est en effet impossible de s’engager dans quelque conflit sans trahir certaines valeurs fondamentales, ce qui peut entraîner le remords et un sentiment de culpabilité collectif. Ce qui est évident devant les injustices de l’histoire ne l’est pas moins dans la vie quotidienne, surtout à partir de l’âge mûr où sensibilité, conscience et remords font ensemble cette claire nuit où la lucidité découvre le mal au cœur même du bien. 

La mort peut être considérée comme un ordinaire phénomène biologique que nous devons accepter. Mais le déchirement existentiel qu’elle suscite est d’esprit et ne saurait être réduit à un simple attachement égocentrique à l’existence. Au regard de la mort, le non-sens possible et l’éventualité d’un soi nouménal [réalité transcendante au moi participant à l’Un] deviennent des piliers de la pensée. Lorsque l’instinct de conservation est provoqué par la perspective de la mort, la noire épouvante mi-biologique et mi-psychique qui nous saisit peut s’accompagner de la lumineuse prise de conscience que, du fait même de savoir que nous devons mourir, que nous pouvons par la pensée prendre un mystérieux « recul » face à cette inexorable loi de la vie, nous ne sommes peut-être pas seulement naturels. Une intensification de la vie de l’esprit se joint alors aux formes apparemment méprisables de la peur. Et celle-ci, en se purifiant, en rompant avec l’instinct, en devenant de plus en plus transparente à elle-même, peut devenir une authentique épreuve spirituelle. Toutes les explications et les justifications rationnelles de la mort, qu’elles soient religieuses, philosophiques ou scientifiques, ne peuvent apaiser le déchirement intérieur provoqué par cette perspective fatale. La prétendue pédagogie divine ou les théories d’un monde en ordre malgré les apparences, sont des ratiocinations qui n’épargnent pas l’expérience d’un grand arrachement et l’exigence d’un cheminement personnel autocréateur. 

Comment admettre que notre univers, qui est un organisme générateur de conscience et de vie de l’esprit, bafouerait ce qu’il a produit de meilleur ? La nature tromperait-elle la conscience humaine en lui donnant une impression d’éternité dans l’instant ? Penser la mort totale, absolue, c’est envisager la possibilité d’être nié par un univers qui n’aurait rien d’épiphanique  [qui ne manifesterait rien « d’Autre », c’est-à-dire Dieu, d’une façon voilée]. En se heurtant à la mort, nous faisons l’expérience d’un univers qui nous traiterait peut-être comme de la vie à l’état d’insignifiance fragmentaire, alors que nous faisons aussi l’expérience que chaque être humain significatif à nos yeux est une personne singulière et irremplaçable. La mort révèle-t-elle l’opacité d’un monde dont le dernier mot pourrait être l’absurdité totale ? Intégrée dans une démarche de l’esprit corrélative au refus intime qu’aucune espérance en une mystérieuse éternité ne soit possible, la peur de la mort s’élève en dignité à la manière d’un fond noir faisant ressortir blancheur et couleurs vives comme dans les fameuses toiles du Caravage. De la même manière, lorsque l’esprit écarte les mystifications ordinaires (comme le déni, le divertissement à tout crin et le faux-semblant), la conscience d’appartenir à une humanité où se pratiquent l’injustice et la violence, ne peut aller sans remords, mais qui sont l’ombre d’une lumière rendant l’être humain capable de sentir et de reconnaître le bien.

Saint Jérôme de Caravage

À la semaine prochaine. 

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

JGA

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.