//Job et le problème du mal. (Texte no. 11)

Job et le problème du mal. (Texte no. 11)

Robert Clavet

Penser lucidement la souffrance et la mort, suppose une aventure de l’esprit comme épreuve inscrite en la condition humaine, mélange équivoque d’exaltation et de détresse, d’énigmatique lumière et de noirceur. Sans l’ardeur de la passion, tout discours sur le problème du mal, même doté d’une belle rhétorique, risque d’être des propos déconnectés de la vie réelle. Réfléchir sur le mal, comme douleur et comme crime, nous place inévitablement devant des contradictions qu’il faut supporter et approfondir, car c’est dans leur tension même que se découvre une lumière allant plus haut et plus loin que de froides ratiocinations. La pensée qui affronte le problème du mal cherche inlassablement explication et sens, compensation et apaisement, et se trouve souvent devant un mur de silence. Dans un cheminement existentiel, elle considère l’énigme d’une réalité qui conduit tantôt à la noirceur du néant, tantôt à l’infinité divine. Mais si la passion est une folie que l’esprit peut intégrer, c’est peut-être parce qu’elle peut avoir raison contre la raison, et mener à « une espérance contre toute espérance ». Toutefois, la pensée en quête de sens ne conduit pas à la disparition du problème du mal. Au contraire, celui-ci est toujours là en nous et devant nous. La pensée-passion devant le mal ne cesse d’opposer à l’expérience du non-sens l’espérance en un sens libérateur. Et le fait que le problème soit théoriquement insoluble est au cœur même de l’ardeur qui la caractérise. Une certaine philosophie professe que se faire une idée claire et distincte de la passion, c’est s’en délivrer ; mais le rationalisme qu’elle promeut n’apporte que des solutions théoriques, non intégrées existentiellement. À une conscience du mal assumée, rébarbative aux tentatives de diversion, il ne reste plus qu’à accueillir les lumières vers lesquelles elle nous mène, lumières nocturnes comme celles des étoiles dans la nuit.

Présent dans toutes les cultures, le mythe est un récit qui mêle dans la même représentation créative une histoire de dieux, de demi-dieux, de héros, de personnages fabuleux, d’animaux, d’éléments de la nature, etc. Dans sa définition du mythe, Mircea Eliade précise : « Il raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements ». À l’encontre du positivisme qui voyait dans les mythes une maladie de jeunesse de l’humanité, la philosophie contemporaine a réhabilité le mythe comme expression de la pensée. Les récits mythiques ont cette qualité de pouvoir mettre en scène une foule de passions dans un tout inséparable, au défi de l’entendement qui, cherchant la clarté, ne comprend que par séparation et opposition. Les mythes traduisent un mélange de sérénité et d’horreur, et rayonnent à la manière d’une lumière nocturne. Par un symbolisme inégalement accessible, les mythes sont des métaphores culturelles qui relatent des évènements primordiaux. Par les actions de personnages et d’entités symboliques, ils traduisent notamment les grands schémas de l’inconscient et les étapes d’évolution de la conscience humaine. On parle par exemple du voyage initiatique du héros, celui de l’être humain sur son chemin d’évolution à travers les épreuves de la vie. Ces récits imaginaires, par leur simplicité apparente, sont pour ainsi dire des portails de l’inconscient collectif révélateurs des modèles de base en vue de l’éveil et du progrès spirituels. Selon la lecture que l’on en fait, le mythe peut être perçu comme quelque chose de puéril ou de profond, comme ce récit de l’ancienne Égypte qui raconte que le monde est né de la larme d’un dieu. Pour expliquer le mal, le mythe a en effet souvent recours à quelque mal antérieur, le découvre chez les dieux pour rendre compte de sa présence dans l’existence humaine. Ce genre d’explication ne comble évidemment pas une raison qui recherche des causes factuelles, mais, en montrant que le mal est déjà là, le mythe l’explique à sa manière en cherchant à en apercevoir l’ombre dans l’Absolu même. C’est le cas du Livre de Job où la complicité de Yahvé et du Satan rend compte d’une lucidité et d’une impuissance douloureuse devant le mal.

C’est aussi dans le style du mythe que les trois premiers chapitres de la Genèse racontent l’origine du mal. Dans ce texte biblique, on trouve deux récits très différents : celui qui décrit seulement la création et celui qui mêle la création et la Chute. Dans le premier, Dieu crée selon l’ordre un monde où l’être s’ajoute à l’être suivant une hiérarchie de valeur croissante, tout un cosmos glorieux où l’homme et la femme sont créés ensemble à l’image et à la ressemblance de Dieu. En contredisant apparemment le premier, le deuxième raconte une création moins heureuse. Dieu, cette fois, prenant des allures de démiurge, a besoin de modeler une figurine de glaise dont Il fera Adam, et Il l’anime d’un souffle qui produit sa vie naturelle, sans mention de l’image et de la ressemblance de Dieu. La première femme est créée à partir d’une côte d’Adam, ce qui implique cette fois une inégalité des sexes. De plus, dans le Jardin d’Éden, rôde un serpent qui symbolise une entité démoniaque. Enfin, une interdiction plane, celle de toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Avant même que le péché originel ne soit commis, le monde est donc déjà marqué au sceau de la déchéance. Dieu y est plus fabricateur que créateur. Peu généreux, Il défend à l’être humain de s’élever à la connaissance du bien et du mal, comme s’Il entendait le maintenir dans une vie naturelle. Et lorsque le péché originel est consommé, il ferme à jamais le Jardin pour que l’être humain ne cueille pas de l’arbre de vie, ce qui lui ferait atteindre l’immortalité et lui ouvrirait les portes du Royaume. Les auteurs de ce mythe, suivant la tendance générale des mythologies, font reculer l’origine du mal jusque dans l’Absolu. Si, dans le deuxième récit, Dieu est tombé au-dessous d’une perfection divine, l’être humain aussi est déprécié : Adam résulte d’un mélange de boue animé seulement d’un souffle vital, puis est partagé entre deux sexes inégaux voués au malentendu dès que se montre le fameux serpent. Dès l’origine, le mal semble être déjà là. L’interdiction de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal provoque une faute qualifiée d’originelle puisqu’elle obscurcit le commencement. Ce mythe rend compte d’une conscience lucide des contradictions et des affres de la condition humaine qui demandent à être exprimées et décantées alors que la raison spéculative n’arrive pas à les expliquer.

Comme dans le mythe, plusieurs formes artistiques puisent leur inspiration dans un effort pour conjurer le mal. C’est le cas de la littérature dramatique, en particulier de la tragédie, si proche de la mythologie et dont on dit à la suite d’Aristote qu’elle opère la catharsis [un effet de « purification » sur les spectateurs]. Dans le mal, le mal c’est le non-sens. L’être théâtralement tragique sera par exemple le héros malheureux dont le mérite aurait dû en toute justice appeler le succès et le bonheur. Le comble se trouve chez l’innocent coupable, comme Œdipe, où l’innocence et la culpabilité sont tout autant incontestables. Le héros tragique ne paraît exceptionnel que dans la mesure où les confuses contrariétés de l’existence sont bellement illustrées par son histoire. Car, en effet, il n’est pas d’être humain qui ne pressente dans l’équivoque du malheur et de la faute à la fois son innocence et sa culpabilité. Le drame n’explique rien : il montre, il dénonce indirectement en faisant de la beauté avec de l’injustifiable. En remettant en question l’être humain et l’existence, la tragédie participe de la nature du mythe. Lorsque l’héroïsme et la faute, le malheur et la joie, se combinent dans une même expérience, lorsque la plus haute exaltation de la vie et de l’esprit incline vers le mystère de la mort (absolu ou néant ?), voilà la contradiction intolérable que tend à rendre supportable la beauté du récit. Entre l’injustice engendrée par la convoitise humaine et l’injustice divine qui punit un mal que Dieu semble avoir Lui-même suscité, comment savoir laquelle des deux est la plus inacceptable ? L’impossibilité de choisir entre ces deux possibilités montre que la contradiction assumée dans la tragédie est la signature d’un esprit ouvert et en tension vers un au-delà de la nécessité. Dans l’expression artistique, la beauté compense la stérilité des rationalisations, et cela sans faire disparaître les contradictions inhérentes à la condition humaine. Réponse aussi étrange, mais aussi naturelle que le rêve, la beauté tragique, comme le mythe, contribue à conjurer le problème du mal. Mais le beau suffit-il à dissoudre l’inévitable, à parer le crime, la souffrance et la mort ?

Dans la culture hellénique, le mythe trouvait une origine au mal dans des commencements absolus et des discontinuités, hésitant entre la jalousie des dieux et la démesure humaine. Toutefois, libre-pensée au cœur de la piété traditionnelle, l’affirmation de la souveraineté du destin en est venue à réduire les dieux à n’être que des personnages de comédie. Dans l’Antiquité grecque, le destin est personnifié par Moïra, une puissance redoutable et mystérieuse qui s’impose à Zeus lui-même et qui exprime le lot de bonheur ou de malheur déjà prévu pour chaque être humain. Le destin, c’est l’inévitable, un avenir déjà écrit, le temps englouti dans une continuité incontournable. Il ne s’agit pas d’un mythe comme tel, mais, tout en niant le pathétique et le sérieux du mythe, il n’en a pas moins l’apparence. Le monde du destin est une plénitude sans faille, mais aussi un vide parfait : plénitude, puisque la nécessité, identifiée au réel, comblerait sans le souci du possible et de l’idéal ; vide, puisque le destin signifie que le monde et le temps sont tout à la fois un absolu et un néant de signification. Le destin est un système clos : tout est arrangé d’avance, les chemins y sont des ruses et les hasards mentent, cachant un dessein qui un jour sera évident, mais sans qu’il s’agisse d’un sens transcendant. Il est tout autant l’univers d’un certain sens que du non-sens : la finalité est partout, mais le but n’est nulle part ; tout est relié dans un tout, mais le tout lui-même n’a d’autre explication que l’aveugle nécessité d’être là comme il est. La justice du destin est inexorable : pas de crime sans châtiment, pas de bonheur sans chute exemplaire ; tout se paie, les lois de compensation ne souffrent aucune exception. Et cependant le destin est aussi l’injustice sans recours : tout le monde est à la fois innocent et coupable, mais nul n’est responsable puisque personne ne peut échapper au destin. À la fois absolu de sens et de non-sens, le destin est un ramassis d’oppositions sublimées en une sorte de synthèse dont l’art dramatique couvre l’horreur du fond par la beauté de la forme. Dernier mot du paganisme, le destin est un rêve immense qui est la mort de tous les rêves. Les déchirements intérieurs et la désolation devant le mal rendent compte d’un trouble profond devant l’incompréhensible et l’inacceptable. Ils convoquent l’esprit, mais sans faire disparaître cette réalité existentielle. Plusieurs philosophies ont bien tenté de situer l’être humain dans une belle et immuable totalité dont la connaissance aurait la vertu d’ôter le mal dans le mal, mais ni une nécessité absolutisée ni un esthétisme consolateur ne peuvent concrètement y arriver.

À la semaine prochaine.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

Photo principale : Trois grands mythes sur la condition humaine: Œdipe, Sisyphe et Prométhée. 

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