Job et le problème du mal. (Texte no. 15)

L’échec de la tentative de Yahvé de précipiter Job dans la déchéance, a signifié une modification de l’idée de Dieu. Jung nous invite à examiner celle-ci à partir de l’histoire et des allusions contenues dans les saintes Écritures. Pour ce faire, il nous fait remonter aux premiers temps de la Genèse, en particulier à l’homme originel d’avant la Chute. De même que Dieu avait tiré de la matière originelle l’Adam androgyne [symbole d’une union des principes masculin (animus) et féminin (anima)], Adam a enfanté Ève de son flanc, par l’initiative du Créateur. Puis naquit Caïn, le premier fils d’Adam et Ève. Étant un malfaiteur, ce monstrueux garçon, reproduction en miniature du Satan, se trouva à répéter sur la terre le fameux prologue qui avait eu lieu dans le ciel. Il s’avère que les premiers événements malheureux qui se produisirent au début de la Création, soient le manquement conduisant à la Chute et le crime fratricide, mettent en évidence que la situation initiale (lorsque l’esprit de Dieu couvait les abîmes chaotiques) ne pouvait conduire à un résultat parfait. Et cela, du fait même de « l’éloignement » de l’unicité du Divin, corrélative à la complexification allant produire le monde phénoménal. En considérant la sphère des Principes premiers comme étant la première forme de la Création, et la « Parole de Dieu » comme événement de création, ceux-ci sont créés en étant proches de la nature divine. Comme ils ont été créés en dehors de la spatiotemporalité et sont le reflet de Dieu, ils présentent une dimension de perfection et d’éternité. Et puisque Dieu produit ensuite toutes choses par son Logos, celles-ci demeurent signées par le Verbe de Dieu, mais allant diversifier sa plénitude dans l’immensité de l’univers. Ils sont pour ainsi dire le passage de la simplicité divine vers la multitude, à travers la prolifération des sources créatrices. La différentiation matérielle commence réellement à émerger quand la forme qualitative rejoint la forme substantielle. Des Principes premiers procèdent donc la multitude dont la nature véritable ne peut être connue que comme Tout, sans dissemblance, mais la perception ordinaire et le savoir scientifique ne peuvent saisir que des parties du Tout, et restent par conséquent ignorants de la vérité une. L’identique absolu est éternel et ne peut être identique à rien d’autre, donc inconnaissable. À l’opposé de la multiplicabilité qui suppose l’éloignement, il est infini et inaltérable, car l’altérabilité dérive d’une multiplicité. Cette réalité divine (transcendante, inaccessible et innommable) peut être entrevue lorsque la multiplicité des choses créées devient théophanie [apparition sous une forme matérielle de la divinité (épiphanie)], image de Dieu pour une conscience, mais voilée.

Au Paradis terrestre, explique Jung, l’être humain aurait pu demeurer le roi de la Création. Mais arriva le serpent qui se révéla plus rusé qu’Adam, symbole de l’entendement humain, prisonnier des mirages propres à la multiplicité, contrepartie ombragée de la Sophia. Comment se fait-il qu’on ait appris si tardivement que « l’esprit de Dieu » (la Sophia) était féminin, se demande Jung en déplorant que la connaissance de cette union fût perdue dans les traditions les plus anciennes. Dans les conceptions anciennes de Dieu, l’omniscience n’apparaît pas être conséquente et ne sert pas la sagesse, comme l’illustre ce qui est arrivé à Job. À partir de la Création, c’est-à-dire à partir du moment où l’univers pénètre dans une phase d’événements successifs qui se déroulent dans la spatiotemporalité, ceux-ci commencent à se heurter et leurs enchaînements à grincer. Dans l’esprit du mythe de Job, Satan est protégé par Yahvé et peut semer la confusion, en sorte que surgissent des complications, en particulier par rapport à la destinée de l’être humain. Il est singulier, poursuit Jung, d’y voir Yahvé s’en prendre toujours aux êtres humains sans incriminer Satan, symboliquement le père de tous les traquenards. Cette orientation ne peut qu’exacerber sa nature déjà irritable, de sorte que chez l’être humain la crainte de Dieu, identifiée en ces temps lointains à la peur et à la défiance, est élevée à la dignité de principe général et considérée comme le début de toute sagesse. Mais on a vu que la conception de cette crainte va évoluer. Ce développement de la conscience révèle que, tandis que les humains se disposent, sous les coups de cette dure férule, à élargir leur conscience par l’acquisition d’une plus grande sagesse, Yahvé avait manifestement perdu de vue qu’Il devait faire bon ménage, dans sa plénitude, avec la Sophia, avec la Sagesse. La quête passionnée d’une perfection est une aspiration symboliquement masculine (l’animus), tandis que la dimension féminine (l’anima) vise plutôt à une complétude [à ce que les aspects fondamentaux mais complexes de la vie soient tous le plus présents possibles], étant entendu que l’animus et l’anima sont tout les deux présents dans l’être humain concret, mais avec une importance inégale, si bien que tel homme peut avoir un anima plus fort que telle femme, et inversement. La perfection humaine étant relative, le rôle de la dimension féminine est de créer un ensemble complet, imparfait en lui-même, mais qui constitue un contrepoids tellement indispensable à la perfection visée. Car, de même que, hors la Totalité, un ensemble complet est toujours imparfait, de même la perfection recherchée est toujours incomplète, si bien que, considérée comme état terminal, une prétendue perfection a quelque chose de désespérément stérile. De l’achevé rien de nouveau ne sort, disent les maîtres anciens, tandis qu’à l’opposé, explique Jung, l’imparfait porte en lui les germes d’une amélioration. Un souci passionnément exagéré de perfection aboutit toujours à une impasse. Bien qu’imparfait, un « ensemble complet » ne se caractérise pas par de la rigidité, mais par une sensibilité, un sentiment, une ardeur que l’on pourrait désigner du terme d’Éros [dieu de l’Amour et de la puissance créatrice].

Dans les mentalités anciennes, Yahvé se caractérisait par son souci de la plus grande perfection possible de sa Création. L’absence chez Lui d’une relation basée sur un sentiment lié aux valeurs apparaît en toute clarté dans le drame de Job. C’est pourtant la « procession externe » [la modification profonde de la Création allant vers la multiplicité] qui rend le mal possible et souvent inévitable. Mais, pour les consciences anciennes, Yahvé n’agit qu’en vue d’un dessein auquel l’être humain doit se soumettre. Méfiant comme un époux jaloux, Il n’a que son projet en vue sans s’inquiéter de la souffrance des personnes humaines. Autant Il s’est éloigné de la Sagesse, autant son besoin de la fidélité du peuple a augmenté. C’est pourquoi l’insinuation de Satan envers Job tombe en terrain propice. L’absence d’amitié à l’égard des êtres humains est la marque irrécusable de la Sophia oubliée. Et cette Sagesse coéternelle à Dieu, Job ne semble pas en être pleinement conscient, mais le drame qu’il vit marque un tournant : Yahvé Se heurte à un homme qui résiste, qui s’affirme, qui s’agrippe à son droit. C’est que celui-ci a discerné un manque dans le visage connu de Yahvé. Après Job, une dynamique divino-humaine continue à agir, si bien que des hommes des tout derniers siècles av. J.-C. feront contrepoids au Yahvé courroucé et jaloux, et provoqueront le ressouvenir de la Sagesse. Celle-ci se révèle à eux comme une aide aimante qui intercède en leur faveur auprès de Yahvé et leur montre l’aspect lumineux et aimant de Dieu. À la suite du coup tordu du serpent après quoi Yahvé a chassé Adam et Ève du Paradis terrestre, la réapparition de la Sophia signale la venue d’un nouvel acte de création. L’existence de la Sophia aux côtés de Yahvé signifie l’éternel mariage divin dans la plénitude céleste, au sein duquel les mondes sont conçus et enfantés. Dieu entend Se renouveler dans le mystère du mariage céleste et veut S’incarner en l’être humain, ce qui inspirera la « procession interne en Dieu », c’est-à-dire la Trinité du christianisme.

La vision de la Sophia s’offre ainsi comme une anticipation de la hiérogamie dont le fruit est l’Enfant divin [dans la mythologie, la hiérogamie désigne une union sacrée à caractère sexuel entre deux divinités ou entre un dieu et un être humain]. Dieu naît à l’être humain et l’être humain naît à Dieu comme fils de la Sophia. L’Incarnation de « Christ » est alors le principe qui est transféré progressivement à la créature par l’Esprit-Saint, une incarnation s’accomplissant, non pas socialement, mais par l’éclosion de l’individualité spirituelle, qui est la raison profonde la philosophie spirituelle que je promeus. Cela passe par une modification de l’idée de Dieu dans des consciences. Dans Job, Yahvé veille jalousement sur la fidélité de l’humanité, mais on ne peut douter de sa connivence avec le Satan. L’infidélité que flaire à tort Yahvé, pourtant tout-puissant et omniscient, L’incite à désigner comme coupable le plus fidèle des fidèles et soumet Job aux plus cruels des traitements. Mais « la Sagesse vaut mieux que la force » (Ecclésiaste 9 : 16). Malgré que « le Juste » fût injuste, Job discerne néanmoins la Sagesse en Yahvé, la Sophia, cette hypostase féminine (dans la tradition sémitique), reflet sans souillure de sa magnificence éternelle, artisan féminin de la Création. Dans une perspective mythique, conclut Jung, c’est comme si une suite funeste d’événements avait provoqué la réminiscence de la Sophia. Chez les chrétiens, en plus de Dieu exprimé dans le symbole trinitaire, celle-ci s’incarnera comme la fiancée céleste de Jérusalem ; Marie, mère de Jésus, mais aussi Mère de Dieu qui intercède pour nous, comme suggéré dans la deuxième partie du Je vous salue, Marie : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen. » Elle est la figure de l’Anima primordial, le mystère de la Femme céleste, contenant en l’obscurité de son sein le Soleil de la conscience (l’Animus), l’enfant-dieu qui, à l’âge d’homme, est mort sur la Croix comme Agneau de Dieu, c’est-à-dire comme victime sacrificielle qui enlève les péchés du monde, donnant la paix intérieure aux humains de bonne volonté. Fruit des entrailles de Marie, Dieu s’incarne comme être humain (Jésus-Christ), ce qui signifie l’avènement d’une deuxième époque spirituelle où l’être humain s’élève à cette hauteur où son essence s’associe à la deuxième Personne de la Trinité. Dès lors, par le Saint-Esprit, prélude à une troisième époque spirituelle, la portée lumineuse du sentiment devient une énergie déifiante. Alors que le mot Logos était notoire dans tout l’Orient méditerranéen, saint Jean l’introduira d’une manière créatrice dans le christianisme naissant et lui donnera un sens particulier comme synonyme de « Sagesse » ainsi qu’une résonnance nouvelle en référence à Jésus-Christ qu’il exprime ainsi : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ». Plus tard, le Fils, le Saint-Esprit et le Père aimant (en ceci qu’il donne son Fils unique pour le salut du monde), auxquels s’ajoute Marie, mère de Dieu, exprimeront le ressouvenir de l’Anima céleste, présente de toute éternité, bien qu’elle eut été oubliée.

À la semaine prochaine.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

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Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.