Job et le problème du mal. (Texte no. 17)

Le prédicateur de Galilée déplace les instances de responsabilité de l’extérieur à l’intérieur du sujet : l’âme est le lieu de la rencontre avec ce qui a vraiment de l’importance. Il refuse de reconnaître l’autorité d’une loi comme expression normative d’un exclusivisme religieux. Ses disciples n’ont pas pour vocation d’exercer un pouvoir que leur conférerait une administration religieuse. Les critères de responsabilité de chacun sont fournis par l’exigence d’une confiance et d’une reconnaissance inconditionnelles de l’autre qui se fondent sur la certitude en la présence réelle de la transcendance, en l’amour inconditionnel de Dieu, en la puissance transformatrice de sa reconnaissance inconditionnelle et de sa gratuité. L’attitude hostile de Jésus à l’égard du Temple fait ressortir l’importance qu’il accorde à la vie de tous les jours et à une relation de confiance sans exclusion. Sa colère créatrice ne fut pas dirigée contre les marchands du temple comme tels, mais contre son occupation par une religion exclusiviste et le marché dont elle s’entourait. La déchirure du voile du temple signifie symboliquement l’ouverture du mur de séparation entre Dieu et les êtres humains, tous les êtres humains. L’opposition au Temple de Jérusalem symbolise la critique que fait Jésus d’une médiation considérée comme une imposture. Après la Crucifixion, les disciples se rassemblèrent autour de la table pour célébrer un être qui, à leurs yeux, est l’incarnation de « la Sagesse de Dieu ». L’accueil et la reconnaissance des tablées recadrent toutes les lois dans l’esprit d’une loi nouvelle. En effet, se comprendre soi-même comme reconnu inconditionnellement implique de reconnaître les autres de la même manière. Paul, ce persécuteur frappé par l’inspiration créatrice, en viendra à dire que toute la loi se trouve accomplie en un seul principe : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Dieu quitte ce qui était le lieu saint pour devenir présence invisible mais réelle dans la vie quotidienne, n’importe où sur la Terre. La soumission à un ensemble de vérités institutionnalisées [propres aux religions dogmatiques et doctrinales] est remplacée par une attitude existentielle, par une confiance vécue comme ouverture à la transcendance et au prochain. Autour des tablées, s’asseoir ensemble, manger et boire constituent une célébration de la puissance libératrice du Royaume. L’expression particulière de l’expérience spirituelle de chaque convive rejoint l’universel et manifeste la présence de Dieu. L’âme, cette intériorité invisible dont les expressions diverses manifestent l’universalité comme les rayons distincts d’un même Soleil, est le lieu de l’identité de chacun. Le recadrage que l’homme de Nazareth opère du concept de la loi, transforme les règles de la morale en une liberté et une responsabilité de l’individu devenu sujet, de tous les individus, sans exclusion. À l’opposé, une religion institutionnalisée tend à diviser en établissant des lignes de démarcation entre ceux qu’elle considère comme ses ouailles et les autres.

La promesse de la reconnaissance inconditionnelle de tous par notre Père céleste, selon le langage imagé de Jésus, s’est heurtée frontalement à l’ordre religieux et économique de Jérusalem. L’idée de la présence d’une transcendance qui ne divise pas mais fait de chacun un sujet libre et responsable par la puissance transformatrice de la confiance, ne pouvait qu’affaiblir l’autorité religieuse. En refusant de se rétracter, Jésus a accepté de mourir pour que son message lui survive. Si sa mort a pu conduire à fonder une religion autoritaire en collusion avec l’État, c’est en contradiction directe avec l’esprit de son message, prélude au grand Schisme de l’Église d’Orient (1054), à la Réforme (1517) et à la guerre des religions qui allait ravager la France dans la seconde partie du XVIe siècle. Au lendemain de la crucifixion de Jésus, le tombeau vide et l’évocation de ses apparitions avaient amené de plus en plus de disciples à vivre Pâques comme l’annonce de sa résurrection. Dans le récit de Marc, Jésus en personne n’apparaît toutefois pas car, dit-on, il était en Galilée où il avait convoqué ses disciples. L’Évangéliste semble éviter de présenter la Résurrection comme un phénomène constatable. La confiance suppose une adhésion libre, elle ne résulte pas de l’obligation d’accepter un fait objectif qu’une Église peut ensuite exploiter pour contraindre. L’idée de la Résurrection est corrélative à l’événement intersubjectif de la confiance transformatrice à laquelle Jésus appelait ses disciples. « Jésus maudit par la loi » a paradoxalement permis à Paul de se découvrir comme un sujet libre et non plus comme un pharisien zélé. L’Évangéliste fait valoir que le monde nouveau de la confiance et de la grâce s’oppose, non pas à la loi, mais au monde ancien de la soumission, comme la vie s’oppose à la mort. Déchargés de la malédiction de devoir être par des qualités attribuées et empruntées, ceux qui partagent la confiance dont Jésus a témoigné accèdent à une identité nouvelle. Selon sa vision mystique, Paul prêche Jésus crucifié pour que le paradoxe révélé par l’événement de la croix libère ceux qui le découvrent, comme il l’avait été lui-même. Comme dans les écrits de Marc, la pierre de touche de ses lettres réside dans la puissance libératrice qui élève les individus au rang de personnes libres et responsables. Ces deux évangélistes développent une anthropologie qui, à la lumière de l’universalité des tablées de Jésus et du symbole de la Croix, présente une vision radicalement existentielle de la relation entre le divin et l’humain. La conscience de la proximité du Royaume module la conscience, ouvre librement à une identité nouvelle.

La multiplication internationale des communautés chrétiennes est marquée par le double événement de la mort de Jésus et de l’annonce qu’il aurait été vu vivant, mais sans qu’il ne s’agisse encore d’une religion institutionnalisée. Une discontinuité par rapport à l’enseignement de Jésus apparaît à partir des lettres de Paul quand il présente la résurrection comme le fondement de l’évangile. Devenu personnage mythique, Jésus est désormais appelé Jésus-Christ. Alors que les enseignements et les tablées de l’homme de Nazareth n’avaient pas visé à fonder une religion, l’événement de Pâques tel qu’interprété par Paul et vécu dans l’extension internationale de la prédication apostolique, infléchit le cours des choses. Pour les gens attachés à l’esprit de liberté qui régnait autour de Jésus, et qui avaient participé à ses tablées dans le cadre d’un compagnonnage de proximité, cette nouvelle façon de voir marque une rupture. Mais la bonne nouvelle d’une reconnaissance qui révèle chacun comme lieu de la vie spirituelle et lui donne sa place dans une gratuité réciproque, a tôt-fait d’exercer une grande attraction sur les esprits. L’accueil inconditionnel autour de la table a ainsi favorisé l’avènement de nouvelles tablées dans toutes les agglomérations connues d’eux à l’époque. De plus, la mort violente de Jésus a fait figure d’épreuve de vérité qui l’a élevée au rang d’événement révélateur. Désormais, le compagnonnage de proximité est remplacé par une Église internationale. Dès lors, on attribua à Jésus l’ensemble des titres que le judaïsme avait conçus pour désigner le sauveur politico-religieux d’Israël, à savoir le « Fils de l’homme », le « Christ » (du latin Christus : l’Oint) traduit par « Messie » en hébreu et, par extension, « personne consacrée par une onction de Dieu ». Tout cela aurait eu l’allure d’une récupération religieuse complète si ce n’eut été de « la folie de la Croix », conçue comme une manifestation de « la Sagesse de Dieu », faisant contraste à la puissance courroucée du Yahvé de Job.

L’Évangile annonce le Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs. À Pâques, dans l’esprit de l’expérience mystique de Paul, Dieu aurait déjoué ceux qui cherchent à prendre la transcendance en otage. Cependant, la pratique systématique du baptême et la célébration codifiée du repas du Seigneur allaient bientôt conférer une teinte religieuse aux activités ecclésiales. Chez Paul, le baptême est un événement qui symbolise la conversion du condisciple, et Matthieu transmet explicitement l’envoi en mission par le Seigneur ressuscité de baptiser : « …faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… ». Toutefois, l’apparition de la formule trinitaire sans interprétation ni précision de son origine, a de quoi surprendre. Dans son troisième livre, Eusèbe de Césarée (265-339) nous apprend que celle-ci est complètement absente de la version originale en hébreu qui se termine plutôt ainsi : « Allez, faites de toutes les nations des disciples et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai enseigné. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » Tout porte à croire que la formule trinitaire a été rajoutée aux alentours du IVe siècle. Pour ce qui est du baptême, Paul en développe une première interprétation dans l’épître aux Romains : l’immersion symbolise la mort, et la remontée, la naissance à une vie nouvelle. On y trouve le thème de la promesse selon laquelle, là où les tribulations de la réalisation de soi ont régné dans le désespoir, l’événement de la Croix a fait surabonder la grâce par la révélation de la confiance. En tous ceux qui se réjouissent de la vie en se sachant reconnus inconditionnellement par Dieu, malgré leur imperfection, c’est la fin du règne de la fuite et du désespoir. L’Évangéliste suggère l’image d’une greffe implantée dans un tronc qui pousse désormais avec lui : c’est « Christ », que Jean associe au Logos, qui fournit la sève aux deux troncs [Christ en nous]. Cette greffe, dont le baptême est un signe extérieur, symbolise une nouvelle compréhension de « ce que nous sommes vraiment ». Paul ne semble pas donner au rituel du baptême d’autre place que celle de rappeler la rupture qu’ont constitué le passage à la confiance et le surgissement de la nouvelle identité. Dans les paroisses naissantes, la célébration de la cène se fait tout simplement autour d’une table. La symbolique du corps et du sang fonde la métaphore de l’assemblée comme corps, Jésus-Christ étant réellement présent sous la forme d’une communauté reliée par la confiance. Paul encourage une certaine ritualisation pour favoriser la reconnaissance réciproque, mais sans faire du repas du Seigneur un sacrement : on n’y trouve en effet ni serment adressé à la divinité, ni sacrifice, ni évocation de quelque mystère divin, ni espèces consacrées. Au repas du Seigneur, tous les convives rompent le pain et font circuler la coupe, sans médiation sacerdotale. La révélation d’une justice qui ne juge pas mais rend juste, qui donne sens et identité par la simple reconnaissance de quiconque met en elle sa confiance, c’est cela la justice du Royaume. La reconnaissance mutuelle ne veut pas dire d’être d’accord avec tout, mais de reconnaître la présence réelle d’une transcendance en toute personne de bonne volonté. Loin de rechercher la soumission, la spiritualité est une puissance libératrice pour tous ceux qui sont dépossédés d’eux-mêmes. Dans les épîtres pauliniennes, « Jésus-Christ » est omniprésent ; toutefois, on n’y retrouve plus la simplicité profonde des paraboles du prédicateur de Galilée.

À la semaine prochaine.

Photo principale :  À la première lune du printemps, Pâques est un très ancien symbole de renaissance.  Elle est une grande fête pour toutes les religions nées de la tradition juive.

Le PluvierJGA

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.