Job et le problème du mal. (Texte no. 2)

Job est un homme heureux qui a une conduite parfaite. Il est un vrai serviteur de Dieu. Vivant grosso modo dans la première partie du 3e millénaire av. J.C., il connaît la réussite : enfants et fortune. Mais le Satan [l’Adversaire] doute de son désintéressement. Il convainc Dieu de mettre son serviteur exemplaire à l’épreuve en commençant par lui faire perdre ses biens et ses enfants, mais Job ne défaille pas. Et le Satan revient à la charge.

Dialogues : Reformulation à partir de la Bible de Jérusalem, de Port-Royal et de TOB.

« As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’a pas son pareil sur la terre : un homme intègre et droit, qui craint Dieu et se garde du mal. Il persévère dans son intégrité, et c’est en vain que tu m’as porté à agir contre lui pour le perdre. »

Et le Satan de répliquer : « L’homme donnera toujours peau pour peau. Il abandonnera tout pour sauver sa vie. Étendez votre main et frappez ses os et sa chair, et vous verrez s’il ne vous maudira pas en face.

‑ Soit! dit Yahvé au Satan, dispose de lui, mais ne touche pas à sa vie. »

Le Satan sortit de l’audience de Yahvé et affligea Job d’une effroyable plaie depuis la plante des pieds jusqu’à la tête. Et Job, s’étant assis dans les cendres, ôtait avec un tesson la pourriture qui sortait de ses ulcères. Alors sa femme lui dit : « Pourquoi persévérer dans ton intégrité ? Maudis donc Dieu et meurs ! » Job lui répondit : « Tu parles comme une folle. Si nous accueillons le bonheur comme un don de Dieu, comment ne pas accepter de même le malheur ! » En toute cette infortune, Job ne pécha point par ses lèvres. La nouvelle de tous les maux qui l’avaient frappé parvint à trois de ses amis. Ils partirent chacun de son pays : Éliphaz, de Théman ; Baldad, de Suth ; et Sophar, de Naamath. Ils convinrent d’aller le plaindre et le consoler. De loin, fixant les yeux sur lui, ils ne le reconnurent pas. Alors ils éclatèrent en sanglots. Chacun déchira son vêtement et se jeta de la poussière sur la tête. Puis, s’asseyant à terre près de lui, ils restèrent ainsi durant sept jours et sept nuits. Aucun ne dit mot, car ils voyaient que sa douleur était extrême.

Dialogues (extraits)

Job ouvrit enfin la bouche et maudit le jour de sa naissance :

« Périsse le jour qui me vit naître et la nuit qui annonça : « Un garçon vient d’être conçu! » Que ce jour se change en ténèbres, que Dieu ne le regarde pas du ciel, comme s’il n’avait jamais été ! Qu’il soit couvert de ténèbres et de l’ombre de la mort, qu’une noire obscurité s’installe sur lui ! Oui, que l’obscurité le possède, qu’il ne s’ajoute pas aux jours de l’année ni ne soit considéré dans le compte des mois. Cette nuit-là, qu’elle soit stérile, qu’elle ignore les cris de joie ! Que la maudissent ceux qui abhorrent les jours et sont prêts à réveiller le Léviathan [Monstre marin révolté contre le Créateur, et que Celui-ci détruit. Le mot apparaît aussi dans les Psaumes et dans le Livre d’Isaïe. On le trouve encore dans le Talmud ainsi que dans des sources prébibliques relatant le combat primordial entre le Créateur et les forces marines personnifiant le Chaos]. Que cette nuit-là obscurcisse les étoiles par sa noirceur, qu’elle attende la lumière et ne la voie point, que l’aurore ne se lève pas pour elle ! Car elle n’a point fermé le ventre qui m’a porté et n’a pas détourné de moi les maux qui m’accablent.

Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère ? Pourquoi n’ai-je pas cessé de vivre aussitôt que j’en suis sorti ? Pourquoi s’est-il trouvé deux genoux pour m’accueillir, deux mamelles pour m’allaiter ? Car maintenant je serais couché en paix et je dormirais d’un sommeil reposant avec les rois et les consuls qui ont bâti leurs demeures dans des lieux isolés, ou avec les princes qui ont de l’or en abondance et de l’argent plein leur tombe, ou encore, tel un avorton, je n’aurais pas existé. Là prend fin l’agitation des méchants, là se reposent les épuisés. C’est là que les captifs, autrefois enchaînés, ne souffrent plus aucun mal et n’entendent plus les cris des gardiens qui exigeaient d’eux des travaux insupportables. Là, les grands et les petits se trouvent égaux ; là, l’esclave est affranchi de la domination de son maître. Pourquoi donner à un malheureux la lumière, et la vie à ceux qui ont l’amertume au cœur, qui aspirent à la mort sans qu’elle ne vienne, qui la recherche comme un trésor et sont ravis lorsqu’ils ont enfin trouvé le tombeau ?

Pourquoi la vie a-t-elle été donnée à un homme qui marche sur une route que Dieu a environnée de ténèbres ? Pour nourriture, j’ai mes soupirs ; comme un débordement de grandes eaux, s’épanchent mes rugissements. Car ce qui faisait le sujet de mes craintes m’est arrivé, les maux que j’appréhendais sont tombés sur moi. N’ai-je pas toujours conservé la retenue et la patience ? N’ai-je pas gardé le silence ? N’ai-je pas toujours respecté la mesure ? Et cependant la colère de Dieu est tombée sur moi. »

Éliphaz de Théman prit la parole et dit :

« Si on t’adresse la parole, le supporteras-tu ? Mais, de toute façon, à t’entendre, qui pourrait garder le silence !

Vois, tu faisais la leçon à beaucoup d’autres, tu soutenais les mains affaiblies. Tes propos redressaient l’homme qui chancelle, fortifiaient les genoux qui ploient. Et maintenant, ton tour venu, tu perds patience ; atteint toi-même, te voilà tout bouleversé ! Ta piété ne t’inspire-t-elle pas confiance, ta vie intègre n’est-elle pas ton assurance ?

Dis-moi, quel est l’innocent qui a péri aléatoirement ? Où donc a-t-on vu des hommes droits disparaître ainsi ? Je parle d’expérience : ceux qui labourent l’iniquité et sèment le malheur, les moissonnent. Ils sont renversés tout d’un coup par le souffle de Dieu et sont emportés par le tourbillon de sa colère. Faute de proies, le lion périt et les petits de la lionne se dispersent, et leurs rugissements sont annihilés.

Une parole m’a été dite en secret ; à peine en ai-je entendu les faibles sons à mon oreille. Dans l’horreur d’une vision de nuit, à l’heure où une torpeur envahit les humains, un frisson d’épouvante me saisit et remplit tous mes os d’effroi. Un souffle glissa sur ma face et hérissa le poil de ma chair. Quelqu’un se dressa… Je ne reconnus pas son visage, mais l’image restait devant mes yeux. Un silence… Puis une voix se fit entendre : « L’homme osera-t-il se justifier devant Dieu, et sera-t-il plus pur que Celui qui l’a créé ? » Même à ses serviteurs, Dieu ne fait pas confiance ; Il convainc même ses anges d’égarement. Que dire des hôtes de ces maisons d’argile posées sur la poussière ? On peut en un jour les écraser comme une mite; et ils disparaissent à jamais, car nul ne les ramène. S’ils ont manqué à la sagesse, leurs piquets de tente sont arrachés, et ils meurent.

Tu peux toujours appeler à ton secours. Est-ce qu’on te répondra ? Auquel des saints t’adresseras-tu ? En vérité, le dépit tue l’insensé et l’emportement fait mourir le sot ; j’en ai déjà un de ce genre qui paraissait affermi par de profondes racines quand sa demeure fut soudain maudite. Ses fils, privés de tout appui, furent foulés aux pieds à la porte. Les affamés mangèrent leur moisson. Un homme armé fit d’eux sa proie. Des hommes assoiffés de richesses convoitèrent leurs biens.

Rien ne se fait dans le monde sans raison, et ce n’est point de la terre que naissent les maux. C’est l’homme qui engendre la peine comme le vol des aigles recherche l’altitude. Pour moi, j’aurais recours à Dieu, à lui j’exposerais ma cause. Il est l’Auteur d’œuvres grandioses et insondables, de merveilles qu’on ne peut compter. Il répand savamment la pluie sur la terre, envoie les eaux sur les campagnes. Pour relever les humiliés, pousser les affligés au comble du bonheur, Il déjoue les desseins des astucieux et rend stupides les conseillers retors. En plein jour, ceux-ci se heurtent aux ténèbres, ils tâtonnent à midi comme si c’était la nuit. Dieu arrache l’homme écrasé et ruiné des traits de leur langue ; tout comme le pauvre, des mains des puissants. Alors le faible renait à l’espoir, et l’iniquité demeure inopérante.

Heureux l’homme que Dieu corrige ! Aussi, ne méprise pas la leçon de Shaddaï [du Puissant] ! Lui, qui blesse puis panse la plaie, qui meurtrit puis guérit de sa main. Six fois, il te délivrera de la douleur et de l’affliction ; et une septième fois, il t’épargnera le mal. À l’occasion d’une famine, il te sauvera de la mort ; à la guerre, des atteintes de l’épée. Il te mettra à couvert du fouet de la langue, et sans crainte à l’approche du pillard. Tu riras de la sécheresse et du gel, et tu ne craindras pas les bêtes de la terre. Si des pierres se trouvent sur ton chemin, elles ne te blesseront pas, et les bêtes sauvages seront en paix avec toi. Tu verras la paix régner dans ta maison et, tenant celle-ci dans l’ordre, tu la gouverneras d’une manière irréprochable. Tu verras ta postérité s’accroître, tes rejetons pousser comme l’herbe des champs. Tu entreras riche dans le sépulcre, comme un monceau de blé qui est remisé en son temps. Tout cela, nous l’avons observé, et c’est la vérité ! À toi d’écouter et d’en faire ton profit. »

Job prit la parole et dit :

« Oh ! Si l’on pouvait peser ma hargne, mettre sur une balance tous mes maux ! Mais c’est plus lourd que le sable des mers ; aussi mes propos sont-ils impétueux. Les flèches de Shaddaï sont plantées en moi, mon humeur boit leur venin et les terreurs qu’ils me donnent m’assiègent de tous côtés. Voit-on braire l’âne sauvage auprès de l’herbe tendre, le bœuf mugir à portée du fourrage ? Un aliment fade se mange-t-il sans sel, le blanc de l’œuf a-t-il quelque saveur ? Dans l’extrémité où je me trouve, je me nourris de choses que je n’aurais pas osé toucher auparavant. » À suivre…

À la semaine prochaine, pour la suite du Livre de Job.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

JGALe Pluvier

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.