Job et le problème du mal. (Texte no. 20)

Je sais bien que plusieurs considèrent comme une fuite devant la réalité le fait de s’intéresser à la spiritualité, d’autant plus que celle-ci s’exprime souvent par des symboles et des mythes. Mais c’est sans réaliser que les grands mythes illustrent le vécu immémorial de l’humanité, souvent tragique, et les ressorts profonds de l’âme. Si, devant la gravité des informations quotidiennes (la guerre, la pandémie, les changements climatiques, etc.), les personnes ouvertes à la spiritualité s’écrasaient devant le naufrage possible de l’humanité, cela ne pourrait que réduire encore plus le potentiel d’espoir et détruirait les forces intérieures d’où peut naître le renouveau. Sans déni de la destruction, du déclin et de la mort, une espérance contre toute espérance peut injecter des forces nouvelles en ce monde, un peu comme une source lumineuse qui se révèle dans la nuit. À travers les ténèbres, le monde va vers une nouvelle spiritualité où la liberté va finir par l’emporter. La philosophie scolaire est souvent définie comme un discours dont l’objet est les questions fondamentales, la méthode la rationalité et le projet une certaine orientation de l’agir. Mais ce n’est pourtant que secondairement que la philosophie est un « discours », car elle est d’abord une quête passionnée, celle d’un sens, d’une raison d’être à cette vie dont le spectacle tantôt émerveille, tantôt afflige. La philosophie spirituelle ne se présente pas comme un ensemble de propositions objectivement transmissibles propres à gonfler les prétentions de qui les posséderaient. Considérée isolément, la rationalité reste enfermée dans un jeu de miroirs, alors que les mythes présentent des tableaux d’ensemble, sans en extirper les inévitables contradictions et les interrelations subtiles. Plotin disait que c’est le désir qui engendre la pensée. La spiritualité vécue découle de l’amour de quelque chose qui ne peut être contenu dans la finitude du monde, mais qui vient interpeller l’humanité d’une manière nouvelle en vue d’une espérance renouvelée. Elle favorise l’irruption de l’Éternité dans le temps. Elle résulte d’un désir d’infini, éprouvé comme un manque. Sur un fond de docte ignorance [d’un non savoir savant], la philosophie spirituelle résulte d’un acte d’amour électif, d’un choix libre par amour. Dans L’amoureuse initiation, à propos de ces amours qui ne sont au fond que la révélation d’une puissance tendue vers l’infini, Milosz conclut : « L’objet d’un amour, et singulièrement d’un amour très profond, n’en peut jamais être la fin. Dans la grande adoration, la créature n’est point autre chose qu’un médium. L’amour véritable a faim de réalité, or, il n’y a de réalité qu’en Dieu. »

Dans une perspective spirituelle, le dualisme esprit/matière est surmonté. Une transfiguration de la matière restauratrice de son caractère cosmique est possible. Mais comment dépasser l’ordre des phénomènes et la sphère de la connaissance objective qui exclut le sujet concret dans ses résultats ? La réponse s’inscrit à la fois dans les traditions socratique et kierkegaardienne : en choisissant l’existence authentique tendue vers la connaissance de ce que nous sommes vraiment. En d’autres termes, en devenant des aventuriers de l’esprit ouverts à tout ce qui se trouve en nous, y compris les émotions, les sentiments et les expériences contemplatives. L’énergie divine agit dans le monde d’une façon chiffrée par la transparence indicible de la beauté, mais elle agit surtout dans l’âme où l’image est en tension vers son origine. La spiritualité est vécue dans la multiplicité, tout en étant paradoxalement tendue vers l’unité. La condition séparée et la tension vers l’unité sont deux dimensions antinomiques inhérentes à l’existence humaine, d’où son caractère tragique. Dans son essence, Dieu est inaccessible à la pensée ; cependant, cette mystérieuse Présence peut être ressentie comme en creux par qui éprouve le sentiment d’un vide qu’il désire ardemment combler, ou le ravissement d’une sorte d’éclosion de la Vérité par le mystère de la beauté. Dans la connaissance spirituelle, la pensée et la vie sont inséparablement liées comme lieu provisoire de la rencontre de l’immanent et du transcendant. La réalisation de soi suppose un mouvement d’unification, et il y a un lien entre les âmes. « Les expériences subjectives les plus profondes, écrit Cioran, sont aussi les plus universelles en ce qu’elles rejoignent le fond originel de la vie. » Le Soi participe à la vie divine ; il transcende les identités d’emprunt issues de fabrications mentales et de faux semblants. La volonté de s’en tenir aux savoirs objectifs en matière de questions fondamentales et le refus d’accorder de l’importance à sa vie intérieure, résultent d’une peur de la vie avec ses salutaires errances. La philosophie spirituelle est une philosophie tragique du destin, en tension vers l’Un. Le phénomène originel de la vie spirituelle est le mouvement allant du divin vers l’humain, et de l’humain vers le divin. Mais « l’inspiration » subit une diminution et une dépréciation au cours du processus de l’objectivation.

Dans l’esprit johannique, nous pouvons dire que les ténèbres résistent à la lumière sans toutefois l’engloutir, et que la lumière luit dans les ténèbres. Sur le chemin de la connaissance et de la réalisation de soi, il n’est pas toujours facile de garder l’espérance. Et cela d’autant plus que subsistent et bataillent en nous le bon et le mauvais, la lumière et les ténèbres. Mais rappelons-nous ce qu’en dit Jung : « Il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de totalité psychique sans imperfection. La vie nécessite pour son épanouissement non pas de la perfection, mais de la plénitude. Sans imperfection, il n’y a ni progression, ni ascension ». Bien que parfois pénible, la conscience de son ombre est une clé pour progresser sur le sentier de la vie. Malgré les mystifications de la conscience, la quête de la connaissance de notre soi profond et l’activité autocréatrice concourent à la plénitude de l’existence. L’anthropologie divino-humaine exprime une interaction entre la Liberté incréée et la grâce. Influencé par l’Ungrund (le Sans-fond) de Jacob Boehme (1575-1624), Berdiaeff pose à l’origine une « Liberté initiale » qui est enracinée en le néant [et non dans l’être]. Le propre du néant étant l’absence de tout, la Déité ne se caractérise pas par la distanciation propre à la multiplicité qui rend la conscience possible. Pourtant, mystérieusement, comme une étincelle, une racine de désir s’allume, faisant jaillir l’être du non-être. Ainsi la Déité devient-elle Dieu créateur dont l’autoconscience s’établit en lien avec l’avènement de la vie et de la conscience dans le monde spatiotemporel. Étant absolument indéterminée, « la Liberté initiale » rend possible le bien comme le mal. « Elle ôte en tout cas à Dieu la responsabilité du mal dont le jaillissement ne peut être empêché, toute la bonté de la Divinité s’avérant impuissante devant cette liberté qui est à l’origine de la tragédie non seulement humaine, mais également divine, déclenchée au sein de l’esprit » (Alexis Klimov). « L’esprit ne procède pas seulement de Dieu, mais encore de la Liberté originelle, préontique, de l’Ungrund. C’est là le paradoxe fondamental de l’esprit humain : il est une émanation de Dieu, mais il peut répondre à Dieu sans que sa réponse provienne de Dieu » (Nicolas Berdiaeff). Dans la tradition néoplatonicienne, la multiplicité provient de l’Un et ne peut se réaliser que par un retour à l’Un ; et Boehme, dans l’esprit de Platon, ajoute que l’Ungrund se manifeste dans la multiplicité. Cet ajout signifie que « ce monde » n’est pas seulement le résultat d’une chute, d’un éloignement, mais aussi une médiation positive entre l’infini et le fini, source intarissable de création, de l’avènement du nouveau. La philosophie de Boehme invite à l’activité créatrice. À la fois microcosme et microtheos, l’être humain est doté du pouvoir d’exprimer l’essence divine. Mais, par sa volonté propre, l’individu peut aussi renverser les rapports du fini et de l’infini et s’éloigner de Dieu. Chez Boehme, le mal n’est pas l’effet de l’ignorance ou une absence de bien : il résulte d’un acte libre d’éloignement de la Lumière, dont Lucifer est l’archétype.

Jésus-Christ en croix est aussi une image de cette mystérieuse impuissance de Dieu devant l’insondable liberté humaine. L’être humain peut s’affirmer avec Dieu, en marge de Dieu ou contre Dieu ; mais l’élévation de la conscience et la floraison du cœur passent par des voies inattendues. « Éveillé par l’Inaccessible qui se rend réellement participable, l’homme se rassemble et s’ouvre dans son « cœur » où s’unissent et se transfigurent toutes ses facultés, et d’abord l’intelligence et l’éros » (Olivier Clément). Dieu n’a pas créé le mal et ne le permet pas. En choisissant l’aventure créatrice plutôt que la quiétude temporaire de l’indifférence ou la soumission à un système autoritaire, l’être humain, en tant que Visage divin, comme être libre et créateur, peut croire en lui-même, en sa propre valeur. Par la mort de Jésus-Christ en croix, Dieu prend symboliquement tout le mal sur Lui. On a connu la révélation de la Loi, ensuite celle de la Rédemption, et nous vivons maintenant à l’ère de la révélation de l’Esprit. La révélation de la Loi exigeait l’obéissance, celle de la Rédemption, la confiance en un Dieu d’amour et de Sagesse (plutôt que jaloux, courroucé et vengeur), et enfin celle de l’Esprit, qui ne peut être saisie que par un choix libre par amour, dans un acte auto-créateur. Le christianisme a développé l’idée du salut par la grâce [aide surnaturelle accordée par Dieu], mais l’Église catholique, en vue de s’imposer comme médiatrice incontournable, a diminué en importance le Saint-Esprit et, de ce fait, la liberté créatrice, encourageant ainsi la passivité spirituelle sous la tutelle d’une théologie prétendument objective. Exprimée comme une symbolique de l’expérience intérieure, la philosophie spirituelle considère la liberté non seulement comme un libre arbitre, où l’être humain suppute les possibles, mais comme un pouvoir positif de création favorisant la réalisation de soi. Elle fait valoir une pensée qui lutte afin que le qualitatif reprenne ses droits sur le quantitatif. Pour ce faire, il est important de prendre conscience des limites des savoirs objectifs, de ces savoirs détachés des sujets concrets de la connaissance et froidement transmissibles. Cette prise de conscience dispose à accueillir plus largement et plus profondément les richesses qui se présentent à la conscience, sans enlever quoi que ce soit à la raison ni diminuer en importance la science sur son plan. Incidemment, la vraie science ne se prononce pas dans des domaines qui ne peuvent pas s’appuyer sur des faits ou des phénomènes observables et vérifiables. Toutefois, le scientisme est une idéologie selon laquelle il faut appliquer dans tous les domaines de la pensée un déterminisme méthodologique comparable à celui qui a fait le succès des sciences. En se donnant des allures scientifiques, il conduit à se prononcer par la négative à propos de tout ce qui échappe au savoir objectif, poussant même l’illogisme jusqu’à affirmer que ce qui ne peut faire l’objet d’une preuve objective n’existe pas ; alors que la logique nous apprend que nous ne pouvons rien conclure de ce que nous ignorons ni d’une façon affirmative ni négative. Le discours spirituel témoigne d’une Réalité transcendante, symboliquement et apophatiquement (c’est-à-dire par une sorte de circonvolution qui rend compte de ce que Celle-ci n’est pas, plutôt que ce qu’Elle est).

À la semaine prochaine.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

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Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.