Job et le problème du mal. (Texte no. 21)

Même si l’idée que le monde phénoménal manifeste une totalité ne peut pas être prouvée scientifiquement [la totalité étant un maximum indivisible dont le sujet de la connaissance fait partie], elle ne contredit pas les plus récentes avancées de la physique et de la cosmologie, plus que jamais tendues vers une théorie du « grand tout ». Incidemment, la science contemporaine a accidentellement fait ressortir une nouvelle analogie illustrant le rapport de la multiplicité et de l’unité. En effet, en considérant le phénomène physique élémentaire comme étant à la fois onde [quelque chose de continu] et particule [quelque chose de discontinu, d’intermittent, comme les électrons et les quarks], le monde scientifique s’est trouvé placé devant deux principes contradictoires qui cherchent pourtant à rendre compte d’une seule et même réalité. Mais il s’agit bien d’une analogie, car l’unitotalité se situe sur un plan inaccessible à la science. La vérité fondamentale, ou la Vérité [avec une majuscule] n’est ni objective ni subjective : elle est relationnelle et engage l’intégralité de la personne. Dans la « connaissance » spirituelle, qui est expérientielle, il n’y a pas un sujet qui observe et une chose observée, car c’est le sujet concret lui-même qui s’illumine et s’accroît. Et l’objectivation de cette expérience entraîne inévitablement éloignement et dépréciation. Selon Platon, tel qu’exprimé dans l’allégorie de la Caverne, le monde sensible n’est pas la réalité telle qu’elle est vraiment, mais un monde d’apparences auquel il oppose un monde vrai, celui de la « réalité intelligible ». Selon lui, notre âme est dotée d’une intuition intégrale de la réalité intelligible, mais cette vision a été voilée au moment de l’incarnation. Cependant, nous pouvons nous ressouvenir de ce que notre âme a déjà contemplé. Le grand philosophe grec en est arrivé à penser que ce ressouvenir, aussi appelé « réminiscence », permet d’accéder à une vision unifiée de nature intuitive de Formes intelligibles comme la Beauté, le Bien et la Justice, aussi appelées « Idées » [avec une majuscule]. Pour que celles-ci deviennent accessibles, il faut une ouverture, une disposition à accueillir certaines expériences existentielles qui ne peuvent s’obtenir ni par l’accumulation de perceptions ni par constructions mentales, mais par la réappropriation d’une connaissance innée, celle-ci passant, dirions-nous de nos jours, de l’inconscient au conscient. Dans cette perspective, l’âme incarnée est un intermédiaire entre les choses sensibles et la réalité intelligible. Toujours selon Platon, l’intuition de celle-ci, bien que voilée, renvoie à une dimension tellement constitutive de notre être que sa privation est sentie comme un manque. Avec une puissance comparable à celle de l’instinct, la conscience de ce manque peut être éveillée par des formes matérielles et provoquer une impression puissante à l’origine d’une expérience proprement humaine de nature érotique, irréductible au seul instinct. Cette puissante expérience, liée à la beauté et au désir, serait le sentiment d’une Présence, irréductible aux formes sensibles qui l’ont suscitée. Son effet est instantané, à la manière d’une lampe qui élimine l’obscurité simplement parce qu’elle est allumée, peu importe le temps passé dans l’obscurité.

Le désir de nature érotique est une aspiration et un élan fulgurant vers une réalité dont nous nous souvenons en certains instants, mais qui, ordinairement, nous manque plus ou moins confusément. Si la perception d’une forme matérielle peut déclencher la réminiscence, ce n’est pas moins l’âme qui se souvient, car ce niveau unifié de la connaissance n’est pas accessible aux seules sensations ni aux concepts, ceux-ci étant des représentations intellectuelles résultant de la généralisation d’un ensemble de choses et de l’abstraction des particularités. En définitive, selon Platon, la « connaissance » spirituelle est le ressouvenir d’une mystérieuse « Abondance », seul Bien et seule Vérité, sentie à la fois comme Présence et comme énergie. Au cœur de la pensée platonicienne, la sagesse socratique est une invitation à une forme supérieure de connaissance de soi. Il ne s’agit pas de prendre une opinion déjà présente et de la justifier, mais d’élever son niveau de conscience, de prendre contact avec son âme. Les Idées qui habitent l’âme procèdent de l’Un. Elles imprègnent le sujet concret intégral, et toute tentative de réduction à l’analyse rationnelle brise cette unité. Pour que la conscience puisse s’approfondir, elle doit s’abreuver à une autre source que la multiplicité des choses et des phénomènes. Par analogie, une liste de propriétés ne peut pas être exhaustive, puisque nous pouvons en énumérer indéfiniment ; et l’énumération des propriétés d’une chose ne présente pas la chose elle-même, puisqu’il lui manque encore l’unité. Le souvenir des Idées montre le lien de l’âme avec un autre ordre de réalité, source d’insatisfactions face à la vie ordinaire. La théorie de la réminiscence de Platon montre comment l’âme peut relier le monde apparent et la vérité une. Le « connais-toi toi-même » socratique est donc indissociable de l’expérience du « ressouvenir ». Certains, fermés au désir d’un autre plan du réel, n’accordent de réalité qu’à ce qui est matériel et perceptible par les sens. D’autres ont conscience de la réalité intelligible qui habite l’âme, mais l’opposent radicalement au monde phénoménal, ce qui les amène à mépriser les sens et à se défier des expériences de la vie. Et d’autres, enfin, se souviennent de l’autre plan du réel tout en étant conscients de l’importance de la médiation du monde sensible. À leurs yeux, l’âme incarnée est considérée comme une réalité intermédiaire entre le monde phénoménal et la réalité intelligible, telle l’âme d’un violon qui transmet les vibrations des cordes à la caisse de résonnance. Les choses sensibles sont en effet une source constante d’inspiration : elles ne sont pas seulement « autres » que l’intelligible, elles sont aussi « mêmes » comme images analogues et symboles.

Bien que la perception soit personnelle et localisée, il y a quelque chose d’universel associé aux choses sensibles, à l’origine par exemple de ce mystérieux consensus sur la beauté de la nature et du ciel ; un caractère universel qui ne provient pas de la perception comme telle, mais « remémoré » à partir des choses aperçues. L’idée d’égalité peut illustrer ce propos. Si nous pouvons considérer des choses comme étant égales, c’est parce que nous avons une idée préalable de ce qu’est l’égalité : la perception est en effet impuissante à trouver l’idée d’égalité à partir des choses concrètes, parce que celles-ci se montrent tantôt égales, tantôt inégales, tandis que l’égalité comme telle n’est jamais inégale. L’égalité comme telle est une Idée dont le souvenir est inné, et non le fruit d’une accumulation d’observations. Si les souvenirs ordinaires impliquent au moins deux temps différents, la réminiscence associe plutôt une réalité intemporelle à une sensation. Dans l’âme incarnée, un lien est établi entre le plan de l’unité et le monde du devenir : l’infini est perçu dans le particulier, et l’« ici et maintenant » est investi par l’éternité. Le mystérieux consensus au sujet de la beauté de la nature rend compte d’un souvenir commun qui habite nos âmes, celui d’une réalité intemporelle que l’incarnation a voilé, mais que certaines formes rappellent. Socrate parle d’une scission originelle qui serait responsable du sentiment de vide accablant l’être humain et de l’amour ressenti au ressouvenir de cette partie manquante. La condition humaine est marquée par ce grand manque dû à l’oubli, et à l’ignorance de ce qui est susceptible de le combler. Cependant, notre âme demeure en contact avec la réalité intelligible, de sorte que certaines expériences intenses peuvent réorienter le mouvement de toute une existence. Ultime objet de l’éros, la « connaissance spirituelle » est une participation existentielle qui tend à combler le vide ressenti, et non le résultat d’un processus d’objectivation qui divise et découpe.

L’âme ne peut pas être connue directement par l’intelligence ni par les sens, car elle n’est ni une Forme intelligible ni une réalité sensible, mais un intermédiaire entre les deux. Elle ne peut être saisie qu’indirectement à partir d’expériences existentielles, à commencer par celle du grand manque, corrélative à l’énergie amoureuse que celui-ci provoque. La cause profonde du grand amour, irréductible au seul instinct, est le souvenir de la Beauté, où l’amoureux voit son propre « Idéal » en la personne aimée, son Soi [selon le vocabulaire jungien]. Ainsi, nous pouvons aussi nous connaître nous-mêmes en intuitionnant la meilleure partie de l’âme d’autrui, qui devient alors une sorte de miroir de l’invisible. En définitive, l’éros n’a pour véritable et durable objet ni le corps ni l’âme de la personne aimée, mais « l’idéal », senti intensément comme présence et énergie. Contrairement à l’idéalisme moderne selon lequel les connaissances a priori correspondent seulement aux structures subjectives de la raison, la doctrine platonicienne de la réminiscence implique la conviction d’une parenté entre la nature de l’intelligence humaine et la Forme du Cosmos, celle-ci étant pour ainsi dire « formatée » par une mystérieuse Intelligence. La théorie de la réminiscence ne pose donc pas une subjectivité gnoséologique jetée sur une réalité sans commune mesure avec elle, ni une objectivité où l’objet connu se détache du sujet de la connaissance, mais propose une ouverture (et un accueil libre) à cela dont le manque causerait une inextinguible soif. Ainsi, au cœur même de l’expérience passionnelle en ce qu’elle a de plus intense, de plus bouleversante, et dès lors initiatique, émerge le souvenir du « Soi idéal », pour reprendre l’expression de Jung.

D’où vient ce sentiment, appelé Érôs par les Grecs, qui tantôt précipite dans une passion destructrice et tantôt élève vers la découverte du Soi ? Que sont cette vision et cette énergie qui donnent le sentiment très net d’être en contact avec le noyau de son être ? Contrairement à Freud, Jung considère la sexualité au-delà de sa signification individuelle et de sa fonction biologique, convaincu qu’il s’agit d’une force puissante associée à des modèles inconscients capables de modifier un destin. Alors que nos constructions mentales ne sont souvent que des agglomérats de mots d’où ne sort rien de plus que ce que nous y avons mis, nous sommes habités par de grandes images primitives qui remplissent inconsciemment les profondeurs de notre âme. Notre existence quotidienne met en scène une réalité qui dépasse de beaucoup les limites de la conscience ordinaire. « Plus nous sommes aptes à rendre conscient ce qui est inconscient, insiste Jung, plus grande est la quantité de vie que nous intégrons ». Comme Platon, le célèbre psychanalyste pense que la structure de base de la réalité ne se situe pas au niveau de la strate matérielle observable de l’Univers, mais à un niveau intangible que seule notre sensibilité spirituelle peut appréhender, dans une expérience impliquant tout ce que nous sommes. Il a été influencé par Paracelse qui, plutôt qu’une soumission à une autorité, propose une expérience personnelle directe de la lumière que Dieu a introduite en la nature humaine. Selon lui, de même qu’il y a une essence dans la poire qui lui enseigne comment être une poire et non une pomme, il y a des « modèles idéals » dans l’âme humaine favorisant l’humanisation.

À la semaine prochaine.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

Photo principale :  L’allégorie de la Caverne de Platon. 

JGA

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.