Job et le problème du mal. (Texte no. 25) 

Souvent défendue avec une ferveur quasi religieuse, l’attitude sceptique et relativiste à l’égard de la spiritualité est loin d’être neutre. Ainsi, les sceptiques radicaux semblent douter de tout, mais la passion avec laquelle ils défendent leur point de vue donne à penser qu’ils croient encore à bien des choses, et plus particulièrement à l’importance de leur combat. En réalité, plus qu’une froide remise en question, le scepticisme radical est un dogmatisme du négatif qui milite en faisant valoir les mérites de la non-confiance. Il donne une apparence d’humilité à une volonté de puissance qui refuse a priori ce qui échappe au contrôle de la raison individuelle, qui détourne le regard de toute lumière pouvant s’insinuer entre les brèches d’une réalité apparemment unidimensionnelle. Certains sceptiques se joignent aux idéologues qui affirment que toute réalité n’ayant pas fait l’objet d’une preuve objective n’existe pas, alors que la logique élémentaire nous enseigne qu’on ne peut rien déduire de ce que l’on ignore. Nous avons vu précédemment qu’une chose n’ayant pas fait l’objet d’une preuve peut exister ou ne pas exister, nous n’en savons tout simplement rien. L’esprit de fermeture se conforte souvent du sophisme de l’appel à l’ignorance pour nier la valeur de toute expérience existentielle qui, dans un acte libre et créateur, amène à la confiance en Dieu. En confondant sans appel spiritualité et religion, certains sceptiques rejettent aussi la spiritualité au nom de leur compréhensible indignation devant les religions mises au service du politique ; mais, ne leur en déplaise, c’est toujours la croyance qui anime l’activité propre de la conscience. Nous avons tous au départ une orientation de conscience qui peut prendre des directions diverses par la suite. L’une de celle-ci, à l’origine d’un athéisme militant qui a fait beaucoup plus de morts que le fanatisme religieux, conduit à l’affirmation de l’unidimensionnalité de l’être humain concret, dès lors réduit à être l’instrument d’une collectivité abstraite. 

La conscience du fini et de l’imparfait suppose, en son fondement, les idées archétypales de l’infini et du parfait. L’éveil spirituel répond aux sentiments de futilité et d’inauthenticité qui rongent en son fond l’esprit mondain, entièrement absorbé par les besoins vitaux. Il produit une sorte de renversement que Platon a comparé au passage de l’ombre à la lumière, comme un éblouissement qui rend difficile la perception et la traduction du nouveau panorama qui s’offre alors à la vue. La réalité est transfigurable à la manière d’une face devenant visage, de globes oculaires devenant regard, comme si la matière se faisait soudainement miroir de l’âme, manifestait épiphaniquement la présence de l’Esprit ; autant d’événements irréductibles à la notion freudienne de sublimation. Réalité énergétique immatérielle, l’Esprit n’est pas du vital sublimé, mais un principe transcendant qui, sans discontinuité, nous habite et donne sens à la réalité. Certains grands auteurs nous aident à prendre mieux conscience de ce que nous sommes comme êtres humains. Ils descendant au fond de nous plus profondément que nous n’avons l’habitude de le faire nous-mêmes. Ils donnent la parole à nos intuitions les plus profondes. Ils nous irritent et nous réjouissent en même temps, comme s’ils nous réveillaient pour aller voir avec eux un beau lever de soleil. Ils nous inquiètent momentanément, mais pour nous guider vers une paix supérieure. Ils nous savent enfants de Dieu, tout en ayant conscience de nos humbles origines biologiques. Comme un Victor Hugo, ils expriment autant la grandeur humaine que sa misère. 

Le chemin sinueux de la vie spirituelle consiste à passer d’un état de l’être à un autre selon un rythme particulier à chacun, et non à s’enfermer dans un moralisme autoritaire et culpabilisant. Paix sur la terre aux personnes de bonne volonté! Dans le mythe du Paradis terrestre, la réponse au désir d’accéder à la connaissance du bien et du mal n’est pas un code moral, mais « l’Arbre de Vie ». La spiritualité est ouverture à une Lumière au-delà du bien et du mal normatif, comme une éclaircie dans la nuit. Chez Platon, l’Idée du Bien ne renvoie pas à un moralisme, mais désigne une Intelligence au fond des choses. Même brèves, les expériences spirituelles sont des montées vers le Soleil divin dont parle Platon dans l’allégorie de la caverne. Elles contribuent à préserver du désenchantement et de l’esclavage d’un monde non transfiguré. Dans l’expérience de la beauté, l’objet comme partie de la totalité devient aussi mystérieux que la totalité elle-même. Il est bien entendu inévitable de vivre des expériences difficiles, mais, en contrepartie, le désir de diminuer ses souffrances est une grande source de motivation. Aux instants bénis où nous accédons à des états de conscience élargis, nous sommes temporairement libérés des émotions négatives et du dédale inextricable des constructions mentales. En centrant notre volonté, nous dépassons les « il faut » et les « on doit », car nous tendons à accueillir de plus en plus Cela qui nous habite et nous inspire. En prenant conscience que notre plus grande valeur se trouve en notre intériorité, nous éprouvons moins le besoin d’être reconnus pour nos qualités extérieures. Au cœur de soi-même, de « ce que nous sommes vraiment », l’issue est verticale et tend vers l’Un. Elle favorise le développement d’une sorte de discernement que d’aucun appelle « l’intelligence du cœur ». En pratique, toutes les valeurs étant reliées entre elles, œuvrer à ce qui est le plus important à nos yeux ou à ce qui nous intéresse le plus, peut s’inscrire dans notre expérience spirituelle globale et favoriser notre réalisation. Dans l’expression « expérience spirituelle », il faut prendre le mot expérience en son sens ancien d’épreuve, de rupture avec le quotidien, conduisant à une suite de morts-résurrections s’accompagnant d’un élargissement de la conscience. 

Dans la vie spirituelle, il y a poursuite d’un idéal. Dans le langage courant, on qualifie souvent d’idéaliste une attitude de conscience à prédominance d’imagination. On a alors beau jeu pour lui reprocher son absence d’efficacité et son évasion hors des problèmes véritables. Mais il est clair qu’on appelle ici abusivement idéal ce qui n’est à proprement parler qu’utopie. La conscience spirituelle ne prend pas des fictions pour des réalités. En fait, ce serait plutôt le réalisme matérialiste qui est une illusion, une simplification abusive du réel et une fuite vers un futur ne pouvant aboutir qu’à l’échec. À la suite de Bergson, on pourrait dire que « c’est dans l’idéalité seulement qu’on reprend contact avec la réalité », comme en font foi la décision de Socrate de refuser l’évasion qui l’aurait soustrait à la cigüe [convaincu qu’il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre], et celle de Jésus d’accepter de mourir pour la sauvegarde de son message. Avant de s’ouvrir à la spiritualité créatrice, plusieurs ont passé par une révolte contre un Dieu avec lequel ils s’étaient imaginé pouvoir négocier, creusant ainsi une sorte de dualité humane divine. En surmontant cette révolte propre à l’ego, les choses familières peuvent alors s’inscrire dans une réalité unifiée dont le tragique prend une signification divino-humaine. L’existence devient alors comme une invitation à traverser, en les éprouvant, des choses relatives et changeantes, dont l’ombre est la contrepartie d’une grande lumière. N’est-ce pas dans la nuit que la voûte étoilée révèle toute sa splendeur ? Contrairement aux expérimentations scientifiques, les expériences spirituelles sont uniques et ne sont pas systématiquement reproductibles ni objectivement transmissibles, mais dont on peut témoigner. Tout comme le Soleil reste le même quelles que soient les rayons perçus par les uns et par les autres, toutes les expériences spirituelles sont des ouvertures sur une même Totalité. La spatiotemporalité et l’incarnation donnent une impression de discontinuité et de désunion. Le moi ne cesse de se séparer du Tout ; mais, dans des instants privilégiés, il peut encore et encore s’y unir par l’Esprit, car « Dieu donne l’Esprit sans mesure » (Jean, 3.34). Tous les grands spirituels ont été en présence d’une seule et même Vérité, mais modulée selon les époques et les cultures. La Vérité est Voie et Vie, elle n’est pas un mot ni un ensemble de mots que la critique exégétique peut parfaitement rendre [exégèse : science qui consiste à interpréter les textes]. Les louables efforts d’expression des expériences spirituelles peuvent être reçus par des consciences qui, au lieu d’y voir une invitation à l’éveil spirituel personnel, ont tendance à réduire, par leur pensée objectivante, le vécu à des mots et à y enfermer la pensée. C’est alors qu’il devient possible de mettre ces discours au service d’ambitions toutes humaines, sur un fond de moralisme culpabilisant. 

Chez Platon, les Idées qui illuminent la connaissance ne peuvent advenir d’une façon contraignante, comme des savoirs imposés de l’extérieur. Elles ne dépendent pas davantage de l’inventivité de celui qui en bénéficie, car elles sont indissociables d’une Vérité absolue, au fondement des choses. Elles apparaissent plutôt comme une inspiration qualifiée d’extase et de ravissement, donc comme un événement de nature existentielle. De nos jours, on qualifie souvent de dialectique tout mouvement conscient de l’activité humaine orientée dans le sens de la solution d’un problème de telle façon que celle-ci pose à son tour un nouveau problème se situant sur le même plan. En ce qui a trait au cheminement spirituel, il s’agit plutôt d’une dialectique existentielle où les conflits intériorisés favorisent une élévation de la conscience. L’intuition spirituelle est une sorte de contact partiel avec « ce que nous sommes vraiment », seulement exprimable indirectement [par la voie de la négation, de l’antinomie et de l’analogie]. À des moments privilégiés, le contact avec l’immédiat contient sa propre clarté. L’intuition spirituelle surmonte l’emprise réductrice de l’objectivation et ouvre sur une réalité irréductible à la seule perception et aux constructions mentales. Le Monde n’est pas une addition de choses, et nous ne nous y trouvons pas comme des objets dans une boîte. L’être est une façon de désigner l’Absolu manifesté : il veut dire à la fois « séparé de tout » et « englobant tout ». Incidemment, « l’englobant » de Jaspers (1883-1969) désigne une réalité que présuppose « chaque chose qui est », mais dépasse « chaque chose qui est ». Dans l’expérience existentielle, l’extérieur et l’intérieur sont inséparables, le sujet et l’objet ne font qu’un, en relation avec un « Tout Autre » au fondement de ce que nous sommes vraiment. Tout ce qui est présent à l’esprit est réel par sa participation à l’Un, et illusoire par son éloignement ; et le lien entre l’Un et la multiplicité échappe à la raison qui divise. Il y a une activité de transcendance dans la pensée qui fait que celle-ci ne peut pas se limiter au cercle de ce qui est connaissable par objectivation. La spiritualité ouvre sur un inconnu qui dépasse l’expérience ordinaire et dont l’expression relève davantage de l’art que de la science. Dans son livre intitulé « L’ignorance étoilée », Gustave Thibon (1903-2001) en témoigne : « L’’infini pénétrait jusqu’au fond du fini comme la lumière traverse un vitrail ; il n’y avait plus de secret et tout était mystère. J’ai entrevu cela comme un mendiant contemple un festin royal, les pieds dans la boue, derrière les vitres illuminées du palais ». 

À la semaine prochaine. 

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

Mains Libres

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.