Job et le problème du mal. (Texte no. 27)

Scientifiquement parlant, personne ne sait ce qu’il y a après la mort, mais l’aspiration à la vie éternelle est un mouvement de l’âme irréductible au seul instinct de conservation. Si l’Univers peut être pensé comme totalité, le temps comme « image mobile de l’éternité » (Platon) et l’immensité comme image visible de l’infini ; c’est parce que ces Idées habitent notre âme et illuminent notre esprit. Douter de la valeur de la pensée créatrice, c’est s’aliéner aux apparences, c’est étouffer l’énergie spirituelle par manque de confiance. Un foyer lumineux transcende notre mental, et la liberté créatrice s’accomplit par participation à ses énergies. Le monde objectivé conçu comme un enchaînement causal nécessaire peut aussi être vu par l’esprit comme un défi à relever, comme une liberté à conquérir. Ontologiquement parlant, il n’y a qu’un Monde ; mais celui-ci peut être intuitionné comme un mystérieux éclatement du Divin rendant le monde phénoménal transfigurable. Dans la culture chrétienne, la Résurrection, expression symbolique d’une corporéité pneumatisée, exprime l’espérance en « un nouveau Ciel et une nouvelle Terre ». Le sujet est une créature de Dieu, rappelle Berdiaeff, alors que l’objet est une création du sujet. Sous réserve de la simple confiance, l’être humain intégral est convié à participer à la vie divine. Ni l’objet connu ni le sujet connaissant, mais le sujet concret intégral est doté d’une « conscience primordiale » qui transcende la scission sujet/objet.

La science s’intéresse au comment et non au pourquoi. Toutefois, selon Louis Lessard, physicien au Département de physique de l’Université de Montréal, quelle que soit l’importance de l’exigence d’intelligibilité de l’univers physique et des différents êtres qui le constituent (particules, interactions fondamentales, objets de plus en plus complexes qui apparaissent au cours de l’histoire de l’Univers), les questions les plus importantes gravitent toujours autour de la question du sens appliquée à l’être humain, et font souvent appel à des problématiques étrangères à la démarche scientifique. Il en donne comme exemples : « Y a-t-il nécessité du sens (ou d’un sens) ; s’agit-il d’une exigence logique qui découle de l’existence d’un être doué de conscience ? Quel lien y a-t-il entre le sens et l’explication scientifique de la venue à l’être d’une espèce donnée (ou d’un individu de cette espèce) ? Pour qu’il y ait sens, faut-il qu’il y ait plan préétabli, une finalité des espèces ou de l’homme ? L’exigence du sens entraîne-t-elle la nécessité d’un sens de l’univers ? Un sens peut-il être donné après coup ? Y a-t-il un lien entre sens et importance ? » Devant la complexité du réel, la spiritualité passe par un acte de confiance, comme ouverture à ce qui habite notre âme. Maxime le Confesseur parle d’une « identité par la grâce » rendue accessible par le charisme de la saisie de la Présence. En y ajoutant les perspectives de la transfiguration et de la déification, les Pères chrétiens orientaux ont retenu de la philosophie grecque celles de la réalisation de soi et de l’affirmation du statut ontologique de la réalité sensible (considérée comme reflet mobile des archétypes). L’intellect seul arrive péniblement à se représenter l’Univers dans son unicité. En s’en tenant aux possibilités de la méthode expérimentale, on se limite volontairement à un labyrinthe de miroirs où l’Un ne peut apparaître. Le seul critère de la connaissance spirituelle est son évidence intérieure. En assumant la docte ignorance, l’être humain intégral peut surmonter l’opposition de l’homme logique et de l’homme vivant. Nous avons perdu la ressemblance, mais l’image divine habite notre âme en force et en qualité. Au plus profond des choses, la Vérité, c’est Dieu, objectivement inconnaissable, mais participable dans ses énergies.

Une mystérieuse réalité persiste dans une continuité créatrice que l’énergie psychique permet de voir apparaître dans l’espace-temps. Notre monde familier ne se présente pas comme un cumul de formes géométriques ni comme une mosaïque d’ondes et de particules, il résulte d’une relation sentie comme présence et absence, comme plénitude et limite. Rendue possible par la limite, la vue des choses en leur splendeur et en leur ombre présuppose la lumière du Logos. Tout en s’étendant immensément et indéfiniment, l’Univers manifeste imparfaitement une Totalité infinie. Le visible est l’épiphanie d’un autre plan du réel. Bien que voilée, la lumière du Logos subsiste dans les choses : elle advient d’elle-même et par elle-même, par pure donation de présence. L’être humain expérimente des « possibilités ouvertes » (Heidegger) : il n’existe pas d’abord isolément pour ensuite entrer en relation avec quelque chose d’extérieur sous un mode représentatif, mais se rapporte d’emblée au Monde. Il n’est auprès des choses, d’autrui et de lui-même que parce qu’il se tient déjà sur un autre plan. Il est l’éclairé qui éclaire, le libérateur incarné qui actualise la Présence. Lorsqu’un grand malheur frappe, les profondeurs de notre être s’ouvrent sur un abîme, et la vie ordinaire peut alors se métamorphoser soudainement comme si nous devenions plus intensément présents à nous-mêmes, présence qui parle d’elle-même. Certains états intenses ravivent un désir fondamental corrélatif à un vide, à un manque, à la conscience de ne pas être ce que nous sommes vraiment. Ils mettent en présence une mystérieuse lumière dont notre âme se souvient. Lorsque nous revenons sous les lumières de la raison raisonnante, s’imposent à nouveau des problèmes insolubles que le déni et la distraction soulagent tant bien que mal. En l’absence de notre soleil intérieur, nous cherchons vainement celui-ci à l’extérieur. L’éveil de la conscience spirituelle, qui passe par le chemin de croix de l’égo, amène une diminution en importance de l’empire de la nécessité et favorise l’ouverture au « lieu de Dieu » qui se soutient de lui-même au cœur de notre âme. Comme ce que nous signifions par le mot « Dieu » dépend de notre état intérieur, il est raisonnable de ne pas réduire « Dieu de notre cœur » à ce que nous croyons en savoir, mais de s’abreuver à la fontaine de la confiance sans objectiver Dieu ni l’anthropomorphiser.

C’est par une conscience fondamentale et immédiate de soi que l’être humain comme microcosme entre en rapport avec l’image macrocosmique qui se tient en lui. Sans elle, demeure un insurmontable sentiment de dualité et d’étrangeté. C’est à partir de l’intériorité que la connaissance unitive se révèle. En se faisant poète, Jésus a dit : « Le royaume des Cieux est au-dedans de vous ». Le Soi manifeste une Présence qui transcende le jeu des oppositions et des antinomies propres à la multiplicité. La spiritualité résulte d’un choix libre par amour répondant à un soupir venant de plus loin que nous, à cette hauteur où l’amour et la raison se rencontrent. Inhérente à la « conscience primordiale », le désir de réalisation de soi et la soif d’éternité font de chacun un centre dramatique d’initiative. La passion peut assujettir, mais la spiritualité n’invite pas moins à une quête passionnée où le conscient intègre des éléments jusqu’alors inconscients, sous la rayonnante lumière de l’Esprit. Malgré le caractère tragique de l’existence, malgré nos faiblesses et nos manquements, une spiritualité assumée fait de notre vie une prière, un mouvement de l’âme vers Dieu. Au cœur du Soi, vibre le désir de la vie éternelle. La présence de Dieu, transcendante, gratuite, sans médiation cléricale obligée, fonde et recrée le réel. La vie est un don qui s’adresse à la liberté et fait de chacun un être responsable.

Tout comme la multiplication des côtés d’un polygone permet de s’approcher d’une circonférence parfaite sans jamais l’atteindre, les connaissances objectives permettent d’élargir les représentations du monde phénoménal sans jamais accéder à l’Unitotalité. Une approche globale du monde dans son unicité, incluant l’être qui le pense, résulte d’une intuition fulgurante qui anéantit le principe de contradiction, dont Novalis disait qu’il s’agit peut-être là de la plus haute tâche de la logique supérieure. C’est pourquoi, tournée vers la « réalité une », source de toute existence, la spiritualité se déploie toujours parmi les rayons et les ombres, à la fois affirmés et niés dans un discours dont la beauté brille du feu de sa vérité. La réalité étant qualitativement plus riche que tout ce qu’on peut en dire, l’intuition de son unité suppose un « silence ouvert » et une conscience symbolique. En se donnant et se retirant en même temps, la lumière du Logos englobe tout et ne peut être englobée par une partie de ce tout. La limite s’affirme par les efforts mêmes que nous faisons pour parler d’un autre plan de la réalité. Il n’y a pas de lumière sans ombre, l’une et l’autre entrant en contraste au sein d’une dimension préalable qui les ouvre l’une à l’autre. Sur un fond d’ombre et de lumière, dû à l’éloignement de l’Un, la conscience humaine est « ouverture » à ce qui vient-en présence et à ce qui s’absente. La prise de conscience de la fragilité et de la vacuité de nos existences devant l’immensité de l’Univers, est révélatrice de cela seul qui nous appartient en propre, de notre être authentique qui est libre de se choisir et de cheminer selon une dynamique intérieure ouverte et créatrice.

De nos jours, plusieurs théories viennent bousculer les anciennes conceptions de l’Univers. Dans un contexte où le monde quantique est « étranger » au monde étendu tel qu’il apparaît, les phénomènes perçus seraient des expériences vécues, des contenus de conscience permettant d’être en relation avec le cosmos, et entre nous. Les représentations du réel découleraient d’un inconscient global à l’image de l’Univers, qui engendre l’espace-temps à chaque endroit et à chaque instant. L’affirmation d’une totalité présente en tous lieux et à tous moments présuppose que ceux-ci soient comme une sorte de « retombée du global » qui se déploie sans cesse. Il s’agirait d’un espace inconscient absolu dont le Soi est l’archétype, grâce auquel un nombre indéfini d’observateurs contemplent un même Univers, comme s’il s’agissait d’un unique observateur. L’intelligibilité ontologique, révélatrice de notre réalité « d’existants », en partie empirique et en partie transcendantal, ne peut nous être accessible que dans des systèmes épiphaniques vécus dans le domaine de la réalité psychique. Plus l’être humain est conscient, plus il est ouvert à la fois à l’abîme de l’Infini et à l’abîme de sa finitude. Comme une sagesse infuse, la conscience humaine peut être mue par une inspiration qui rend sympathique la perspective d’une Totalité. Confronté à la mort, précipité dans la nuit de tous les savoirs, le passage de notre moi égocentrique à notre être authentique requiert l’accueil d’une mystérieuse lumière, ouverture confiante au désir de Sens et d’Éternité. Tout semble en mouvement et les rêves se tournent souvent vers un futur utopique, mais, dans l’instant, une mystérieuse lumière persiste. La connaissance spirituelle « implique une modification du connaissant basée sur l’analogie du connaissant et du connu. (…) La vérité est éternelle tout en étant dynamique ; située au-delà du sujet et de l’objet, elle est appréhendée à des niveaux différents. Au sommet, la connaissance de la vérité est pénétration de la vie réelle par l’esprit ; or, réaliser un être possible est création » (Marie-Madeleine Davy, « La connaissance de soi », pages 21 et 23).

À la semaine prochaine.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

Photo: Le Microcosme et le Macrocosme (genèse de l’art roman au XIe siècle).

Le Pois Penché

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.