Job et le problème du mal. (Texte no. 29)

Jusqu’au 20e siècle, l’idée de « Monde » allait de soi (comme « réalité une »), mais ce n’est plus le cas dans la mesure où le réel est vu par le prisme de la science. En effet, autant du point de vue de la matière que de la vie, les différents aspects de la réalité y sont étudiés séparément et sous différents points de vue, et il en va de même pour l’être humain. C’est toutefois avec une fausse prétention scientifique que le marxisme en est venu à déclarer que la spiritualité est une superstructure, et un certain freudisme, que la libido est notre réalité fondamentale. La valeur scientifique de la sociologie et de la psychologie est pervertie si, au lieu de s’en tenir aux phénomènes humains observables, on prétend pouvoir prendre pour objet l’être humain comme un tout. Avec un discours plus prophétique que scientifique, le marxisme a réduit l’être humain à n’être qu’une chose parmi d’autres, qu’un élément de la collectivité. Sous couleur d’amener cette dernière vers l’avènement d’une société sans classe idéale qui n’aura plus besoin d’État, le communisme justifie en fait la dictature et l’oligarchie. L’un des motifs de la philosophie spirituelle est de lutter pour la liberté, par conséquent, entre autres, de lutter contre les pseudos sciences au service du totalitarisme, tout comme il a fallu lutter contre l’anthropologie biologique transformée en système raciste chez les nazis. La valeur et l’importance de la vraie science est unanimement reconnue, mais vouloir dresser et manipuler l’être humain sur la base d’un ensemble de connaissances prétendument scientifiques est une grave menace à la liberté. La tendance à objectiver l’être humain et la prétention de le connaître totalement témoignent d’une volonté de puissance qui cherche à justifier l’exercice d’un pouvoir totalitaire. Incidemment, et cela vaut pour les pays libres, il est très important de s’assurer de la qualité de l’information et de sa plus grande accessibilité possible pour contrer les mirages entretenus par la ruse et le mensonge. De plus, comme l’opinion publique révèle des intérêts conflictuels, la gent politique est appelée à agir en fonction d’une hiérarchie des valeurs. Aussi, plusieurs intellectuels se font les hérauts de certaines valeurs fondamentales favorisant l’exercice des droits et libertés, même s’ils peuvent parfois sembler prêcher dans le désert. Ce n’est pas sans raison que les gouvernants des peuples non-libres contrôlent la vie intellectuelle : ils louent l’esprit humain, mais un esprit servile au service du pouvoir et de son idéologie, sous peine de la plus dure répression.

On sait que l’amour est un élan qui porte vers quelque chose. On peut parler tout autant de l’amour sexuel que de l’amour de ses parents, de ses enfants, de ses amis, de son peuple, de sa patrie, de l’humanité, de personnes admirées, d’une catégorie de choses, de telle source de plaisir, de la Sagesse ou de Dieu. Selon Platon, l’Éros est la force qui permet l’activité philosophique. Dans l’Ancien Testament, le Cantique des Cantiques traduit l’amour pour Dieu en poèmes d’une sensualité débordante. La littérature mystique est une longue suite de discours amoureux. L’être humain partage le destin biologique des animaux, mais, doté de l’autoconscience, de la parole, de la pensée, du libre arbitre et de l’imagination créatrice, il a des intuitions et éprouve des sentiments qui transcendent l’animalité. L’amour peut assujettir et faire souffrir, il peut exacerber le pire en tant que passion dévorante, mais il est aussi le moteur de la grande quête. Tout au long de l’existence, à travers de multiples transformations motivées par un sentiment d’incomplétude, nous éprouvons la nostalgie d’une plénitude. Le moi, cette réalité psychique éloignée de son lieu d’origine, est appelé à s’ouvrir et à intégrer progressivement les archétypes inconscients propres à élargir le siège de la conscience. Durant l’enfance, nous vivons habituellement au jour le jour, comme si nous avions toujours été là, comme au lendemain d’un sommeil sans rêve. Avec le temps, selon les circonstances, nous prenons conscience que ce qui naît est appelé à mourir, mais ce fait biologique est le plus souvent envisagé distraitement, comme si un mécanisme mental en dissimulait la concrétude. Comme les ardeurs de l’éros, la perspective de la mort fait partie de la vie ; elle peut inspirer une peur accablante, mais peut aussi ouvrir à l’idée d’un autre plan du réel. Par exemple, l’expérience de la mort d’un proche peut provoquer un état de conscience inhabituel faisant pressentir, à la manière de certains instants sublimes, une sorte de présence invisible et intemporelle.

Pour accéder à l’idée d’éternité, il faut paradoxalement exister dans le temps. La temporalité se distingue de l’éternité, mais cette dernière, mystérieusement, n’est toutefois pas que la non-temporalité. Par analogie, le théorème de Pythagore était valable avant que son auteur ne l’eût découvert, et il l’est encore lorsque personne ne le pense : alors que sa découverte et l’action de penser sa signification se produisent dans le temps, la réalité signifiée par celui-ci est intemporelle. L’éternité transcende et unifie le présent temporel et l’intemporel. Elle ne peut être pensée comme telle qu’à partir d’une expérience existentielle dont aucune science ne peut rendre compte. L’expérience de l’éternité suppose en effet un dépassement de la scission sujet-objet. Elle découle d’une fulgurante intuition, comme un puissant ressouvenir émanant de l’âme, du Soi, habituellement sous le seuil de la conscience. Cette expérience ne se produit qu’après une sorte d’ébranlement de la quotidienneté, comme à la suite de la mort d’une personne aimée, pouvant tantôt pousser au désespoir, tantôt s’accompagner d’une inoubliable impression d’éternité. Nous sommes mortels en tant qu’êtres incarnés, mais aussi immortels comme conscience, qui participe de l’Éternité à la manière d’une réalité quantique. Nous sommes mus par la puissance d’un amour dont la source est intemporelle, c’est pourquoi nous pouvons faire des choix par liberté créatrice, participant ainsi à une Totalité non objectivable. Bien entendu, tout ce discours peut ne rien vouloir dire pour plusieurs. Les idées susceptibles de convaincre de l’immortalité ne peuvent pas se communiquer comme des savoirs objectifs : elles témoignent d’expériences pouvant évidemment être interprétées autrement. L’expérience se trouve dans l’unicité irremplaçable de chacun, et non dans une connaissance froidement transmissible. La paix relative en face de la mort ne découle pas du fait d’ignorer celle-ci, mais procède de la vive impression qu’aucune mort ne peut nous ravir entièrement ; et cela, non par attachement à l’égo, mais par les énergies d’une mystérieuse Présence donatrice de confiance et d’espérance. L’idée de la mort peut néanmoins suggérer un abîme où tout semble insensé. Nous sommes plongés dans l’inconnu et la vie est une aventure pour l’esprit. Si nous étions absolument certains de l’immortalité, nous serions dépouillés de la double nature sans laquelle ni la conscience ni la pensée ne seraient possibles.

L’immortalité s’exprime par des idées et des images qui ont une valeur symbolique et énergétique, comme certains grands mythes dont l’efficacité psychique est notoire. En philosophie spirituelle, il est très important de distinguer les faits des symboles, de manière à ne pas confondre les niveaux de discours et les différents plans de la réalité auxquelles ceux-ci renvoient. Sur un fond de docte ignorance, de nescience, la philosophie spirituelle rend compte d’expériences existentielles conduisant à des choix libres par amour. La beauté matérielle ouvre sur l’immatériel, le visible sur l’invisible. Pour dépasser le plan des phénomènes, il faut aller à la découverte de son âme. Pour y arriver, il faut devenir des aventuriers de l’esprit, ouverts à tout ce qui habite notre âme. L’énergie divine agit en celle-ci, où l’image est en tension vers son origine. Elle est aussi présente dans le monde, d’une façon chiffrée, par la transparence indicible de la beauté. La spiritualité est vécue dans la multiplicité, tout en étant paradoxalement tendue vers l’unité. La condition séparée et la tension vers l’unité sont deux dimensions antinomiques inhérentes à l’existence humaine, d’où son caractère tragique. L’esprit humain accueille une mystérieuse lumière, libératrice de l’esclavage de la nécessité. La création spirituelle résulte d’un acte d’amour électif relié à l’ineffable Déité. Au commencement est la Divinité où s’enracinent la Liberté et la Grâce incréées et, mystérieusement, advint le Désir puis l’existence avec son inévitable part de ténèbres, mais sans que ne soient englouties la Lumière et la Gloire. Principe encore plus fondamental que l’être, la Volonté divine engendre toute réalité et toute vie, y compris sa propre réalité en tant qu’Être. Chez l’être humain, la liberté permet de se fourvoyer, mais les errances favorisent la réalisation de soi. Issue d’un manque, l’énergie amoureuse s’associe à une puissante volonté de dépasser les limites. L’érotisme révèle la nostalgie d’une intégralité que tend à démentir la multiplicité et la séparation en individus particuliers. Cette nostalgie s’accompagne d’un désir et d’une souffrance, et ce n’est qu’en mourant à quelque chose afin de renaître à quelque chose d’autre, que ce désir peut être comblé et cette souffrance soulagée. Cette discontinuité des êtres ne s’expérimente pas seulement entre les individus, mais aussi, et surtout, de soi-même à soi-même. Les désirs émergent d’un moi changeant, différent d’une période à une autre de la vie, en quête d’une continuité et d’une intégralité que l’Idée du Beau inspire. Les épreuves nous placent douloureusement devant l’abîme de ce qui nous manque, sans combler ce vide. Si elles ne nous épuisent pas ni ne nous détruisent, elles peuvent favoriser un essor de la conscience et de la pensée, étincelles divino-humaines provoquant une sorte de transfiguration de la quotidienneté avec ses masques et ses artifices. La souffrance ne doit toutefois pas être valorisée : il faut chercher à se soulager et, en autant que possible, à guérir. Entre l’ombre et la lumière, il n’y a d’autre issu que d’assumer les contradictions de l’errance. Par son ouverture à la vie spirituelle, l’existence humaine est en tension vers sa propre vérité à découvrir et à vivre.

La philosophie spirituelle s’articule au défi des philosophies pseudo-scientifiques dont le prélude en Occident fut la désunion formelle entre la philosophie et la spiritualité, fortement encouragée par la distinction aristotélico-thomiste entre une sagesse naturelle dépendant des lumières d’une raison recherchant des causes et une sagesse surnaturelle dépendant de la foi [Aristote, IVe siècle av. J.-C. – Thomas d’Aquin, XIIIesiècle de notre ère] ; alors que, comme nous l’avons vu précédemment, en matière de spiritualité, l’effort immanent s’unit à une vivante transcendance et la raison s’associe à la foi-confiance en un seul mouvement. Au fond, la philosophie spirituelle a commencé à exister à partir du moment où Jésus a été mythiquement identifié au Logos éternel, et où, dès le IIe siècle, les Pères apologistes ont utilisé la notion de Logos pour articuler leur philosophie. Le Christ est une figure au-delà du temps et de l’espace, métahistorique : une figure mythique, archétypale, présente universellement en l’âme humaine.

À la semaine prochaine, pour le dernier texte et la conclusion.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

Le Pluvier

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.