Les lumières de l’Inconnaissable. (Texte no.1)

J’entreprends cette nouvelle série de textes en étant conscient que les idées fondamentales sur le mystère de l’existence ont déjà été exprimées au long des siècles. Tout comme le soleil demeure le même quels que soient les rayons perçus par les uns et les autres, les expériences spirituelles sont des ouvertures sur une même Totalité, mais exprimées de différentes façons selon les époques et les lieux. De nos jours, alors que la science a fait des pas de géant, force est de constater que les interprétations théologiques qui ignorent la dimension mythique ou symbolique des textes sacrés, provoquent un mouvement de recul. Au plan sociopolitique, depuis deux mille ans, d’un abus de pouvoir à un autre, d’un mirage idéologique à un autre, les choses n’ont pas tellement changées. Les êtres humains sont toujours mus par des pulsions ancrées en l’inconscient qui les poussent à se comporter d’une certaine façon [marquées par des millions d’années d’évolution], et animés par une mystérieuse énergie psychique. Jacob Boehme pose à l’origine une « Liberté initiale », l’Ungrund, le Sans-fond, enraciné en le néant. Le propre du néant étant l’absence de toute chose, il aurait donc fallu qu’une mystérieuse racine de désir s’allume en la Déité pour que surgisse l’être du non-être. Étant absolument indéterminée, la « Liberté initiale » rend possibles le bien et le mal. « Elle ôte en tout cas à Dieu la responsabilité du mal dont le jaillissement ne peut être empêché… » (Alexis Klimov). « L’esprit ne procède pas seulement de Dieu, mais encore de la Liberté originelle, pré-ontique, de l’Ungrund. C’est là le paradoxe fondamental de l’esprit humain : il est une émanation de Dieu, mais il peut répondre à Dieu sans que sa réponse provienne de Dieu » (Nicolas Berdiaeff). Toujours et encore, entre l’ombre et la lumière, il y a confusion entre la simple nouveauté (ce qui bouge) et le progrès véritable (ce qui élève). Par exemple, devant les perspectives désastreuses du changement climatique, de la pollution et de la perte de la biodiversité, les présentes générations prennent douloureusement conscience d’une vérité pourtant connue depuis des millénaires : l’être humain n’est pas le maître absolu de la nature. En sous-estimant « l’intelligence de la nature », ces forces que plusieurs cultures traditionnelles appellent des esprits, les civilisés modernes ont joué les apprentis sorciers comme des prédateurs convaincus de leur supériorité et ont rendu de plus en plus difficile notre rapport à l’environnement. La science a pourtant largement documenté que non seulement les animaux mais aussi les bactéries, les mousses, les champignons et les plantes en général ont des capacités de perception et une forme d’intelligence les rendant capables d’actions et de réactions complexes, parfois spectaculaires, favorisant l’évolution de la vie.

Dans les Temps modernes, certains désirs de changement radicaux ont été vécus avec une ferveur faisant penser à une sorte de fanatisme religieux. Par exemple, inspiré par une sensibilité humanitariste, le marxisme a lutté contre le capitalisme sauvage de la fin du XIXe siècle, mais pour finalement inspirer un antihumanisme qui, avec la révolution communiste, a fini par considérer l’être humain comme l’instrument d’un totalitarisme étatique. Le véritable humanisme défend fondamentalement la dignité de l’être humain et refuse que celui-ci soit soumis à ce qui lui est inférieur. L’État doit être au service des personnes et non l’inverse, sous réserve de lois votées dans le cadre de démocraties multipartistes et de mesures exceptionnelles et temporaires en cas de crise nationale. Chaque être humain en chair et en os participe à une réalité qui le transcende (est « à l’image de Dieu », pour reprendre l’expression de la Genèse), et tout système étatique, avec certaines limites raisonnables favorisant le « vivre ensemble », doit défendre la liberté et les droits. À défaut de la reconnaissance d’un lien divino-humain, où l’être humain est reconnu comme étant libre et créateur, l’idée de « l’image de Dieu » a faussement pris figure de faiblesse et de rabaissement aux yeux de matérialistes à tous crins. Pourtant, l’Histoire montre clairement que sans une Vérité s’élevant au-dessus du monde, la personne est inévitablement condamnée à être entièrement soumise à la société et à l’État. Incidemment, l’idée de « l’homme à l’image de Dieu » a pu servir de prétexte à celle de « l’homme maître de la nature », comme si elle consacrait une sorte de droit absolu à manipuler la nature pour des profits immédiats. On dit que le lion est le roi de la jungle du fait qu’il se situe au sommet de la chaîne alimentaire grâce à sa puissance, sa détermination et son agilité, et non parce qu’il va à l’encontre des équilibres naturels. Au fond, « l’image de Dieu » suggère que l’être humain a la dignité d’une personne, qu’il n’est pas quelque chose mais quelqu’un, qu’il est l’habitacle de l’Esprit, certes capable de faire le mal, mais aussi des choix libres par amour. L’âme est la partie spirituelle de la personne concrète alors que l’Esprit est une réalité transcendante, personnifiée dans le christianisme par le Saint-Esprit. Celui-ci se manifeste par le Verbe en nous [Christ en nous], plus nous-mêmes que nous-mêmes. C’est seulement dans le mystère du Verbe incarné que le mystère de l’être humain trouve sa vraie lumière. Malgré nos manquements, les énergies déifiantes sont en surabondance comme une pluie bienfaitrice, mais qui tombe souvent sur une terre imperméable et stérile qui ne profite pas de ses bienfaits. Incidemment, prier ne consiste pas à demander des faveurs, à négocier et encore moins à défier Dieu, mais à élever notre esprit, à disposer notre âme à participer le plus possible aux énergies divines.

Inspirée par certaines idées issues du marxisme, la révolution communiste a toujours eu pour but de remplacer le capitalisme mondial. Il s’agit d’une révolution prolétarienne qui appelle tous les travailleurs du monde à s’unir pour se libérer de l’oppression capitaliste. Son but déclaré est que la classe ouvrière en vienne à prendre le pouvoir pour mettre en place une dictature du prolétariat, phase transitoire qui devrait aboutir à une société sans classes, au rêve humanitariste d’une société communiste idéale. Mais le rêve marxiste a plutôt conduit à d’effroyables révolutions et à des régimes politiques qui ne respectent pas la liberté et les droits. De plus, on sait qu’en Russie le pouvoir politique est en lien avec des oligarques [qui se sont enrichies à l’occasion des privatisations qui ont fait suite à la dissolution de l’Union soviétique] et avec « les nouveaux riches », aussi appelés « les nouveaux russes ». C’est aussi au nom d’un idéal humanitariste que la première guerre mondiale a fait des millions de morts. La fleur au fusil, on rêvait d’une guerre (peut-être la dernière, disait-on) qui allait délivrer les peuples de jougs millénaires et assurer les droits de l’homme. Mais, quinze ans plus tard, cette catastrophe mondiale accoucha plutôt d’un Hitler qui, à son tour, vint incarner une nouvelle idéologie et un nouvel espoir. En effet, dans les débuts des années trente, plusieurs intellectuels ont vu dans le nazisme une affirmation des vraies valeurs, des « vertus nobles » de Nietzsche, qui allaient enfin s’imposer. On a cru encore une fois à une révolution qui allait renouveler la face du monde. Mais, des millions de morts plus tard, les Allemands ont plutôt connu la honte des massacres militaires, des crimes de guerre, des camps de la mort et de l’holocauste. Combien d’artisans de combien de révolutions ont cru opérer une transformation souhaitable et durable, mais qui n’ont abouti qu’au pire ou à la confirmation du proverbe voulant que « plus ça va, plus c’est pareil. ». En contexte spirituel, les mythes sont des histoires sacrées comportant des aspects poétiques et symboliques ayant lieu dans un temps primordial, mais pouvant être associées à des événements historiques, qui proposent un sens au monde, une valeur à l’existence et des modèles de comportement. Ainsi, le mythe du Paradis terrestre, écrit aux alentours du XVIe siècle av. J.C., a gardé toute son actualité. Dans le Jardin d’Éden, apparemment déjà marqué au sceau de la déchéance, rôde un serpent qui symbolise une entité démoniaque. Dieu prescrit de ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le faire implique de connaître la mort. Après la consommation du fameux fruit, Dieu ferme à jamais le Jardin (de telle manière que l’être humain ne puisse pas cueillir de l’arbre de vie qui l’aurait rendu immortel). Les auteurs de ce mythe, en suivant la tendance générale des mythologies, font reculer l’origine du mal jusque dans l’Absolu, puisque le mal est là dès l’origine. Ce mythe rend compte d’une conscience lucide des contradictions de la condition humaine, qui demandent à être exprimées et décantées, alors que la raison spéculative n’arrive pas à les expliquer.

Le Saint-Esprit est en nous (1 Corinthiens 6.19-20), mais force est de constater la présence généralisée du mal en nous et autour de nous, actuellement et dans l’Histoire. Quelle chance ont les chrétiens qui croient vraiment à la rédemption ! Le mot rédemption signifie « rachat ». Il était employé essentiellement pour l’achat de la liberté d’un esclave. Idée déjà connue des gnostiques, l’ajout par saint Paul de « Christ » au nom de Jésus (homme et Dieu, mort et ressuscité en gloire), que saint Jean associera au Logos issu de la philosophie grecque, signifie notamment que, par une initiative divine, nous sommes réconciliés avec Dieu, que nous avons été « gratuitement justifiés par sa grâce… » (Romains 3.24) Malgré notre imperfection foncière [qui a incidemment amené saint Augustin (354-430) à introduire le concept de « péché originel » pour qualifier la consommation du fruit déconseillé par Dieu dans le Jardin d’Éden], les chrétiens croient que la foi en Dieu (avec la bonne volonté et la contrition implicites) suffit pour que les péchés soient pardonnés. Ainsi libérés, nous pouvons aspirer à la vie éternelle (Apocalypse 5.9-10), être adoptés dans la famille de Dieu (Galates 4.5), faire la paix avec Lui (Colossiens 1.18-20). Mais encore faut-il nous disposer à profiter des bienfaits de la rédemption, alors qu’une méconnaissance de notre âme, et possiblement l’orgueil, nous amène à négliger ou à refuser de le faire. Léon Bloy parlait de la « faillite apparente de la rédemption ». Contre toute évidence, par une grâce spéciale, on peut avoir foi en un Bien absolu et ne pas désespérer de la misère humaine. Loin de rechercher la soumission, la spiritualité est une puissance libératrice. Et cela est particulièrement vrai pour qui, ayant été privé de la destinée qu’il croyait être son dû et frustré par le silence de Dieu devant ses prières, retrouve enfin la lumière en son âme et éprouve une espérance qui échappe à l’empire de la mort, sans déni de ses limites ni faux-semblants.

À la semaine prochaine, pour le texte no. 2. Par Robert Clavet, PhD

Le Pois PenchéMains Libres

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.