Les lumières de l’Inconnaissable. (Texte no. 2)

Les lumières de l’Inconnaissable. (Texte no. 2) Par Robert Clavet, PhD

L’Histoire est le témoin de nombreuses luttes contre la tyrannie et l’injustice qui ont entraîné d’importants bouleversements de l’ordre établi, pour le meilleur et pour le pire. C’est pourquoi il est important de distinguer entre ce qui est souhaitable et ce qui est possible, entre la pureté des principes et le bourbier des conséquences. Il faut se méfier de trop d’optimisme face à la nature humaine. Hitler, Staline et Mao Tsé-Toung ont promis un monde nouveau et régénéré. Les crimes de grande ampleur sont toujours commis sur un air de « lendemains qui chantent ». Dans un monde imparfait, il faut rechercher le subtil équilibre entre l’idéal et le réalisable, sans qu’il ne s’agisse toutefois d’un prétexte pour vivre seulement dans la complaisance des exigences mondaines. Malgré les illusions et les clameurs du monde, il est indispensable de ne pas perdre contact avec notre âme, de cultiver notre être intérieur en intimité avec ce qu’il y a de plus beau en nous, source d’un idéal commun d’ordre spirituel. Grâce à cet ancrage, nous pouvons mieux contribuer à l’existence d’embryons de société au sein desquels les individus peuvent nouer des rapports libres et fraternels. De plus, la richesse intérieure rend plus sensible à la beauté de la nature. Le respect des équilibres naturels est l’un des plus grands défis de notre époque. Il faut s’attendre à des changements en profondeur qui vont modifier la façon de vivre de la plus grande partie de l’humanité. Plus que jamais, il va falloir se méfier de l’extrême droite et de l’extrême gauche, car les extrémismes ont en commun de justifier la violence, comme si le meilleur devait nécessairement advenir du chaos où conduisent les idéologies du jusqu’au-boutisme et de la « table rase ». Ce n’est pas parce qu’un monde est fait par des êtres humains qu’il est automatiquement fait pour l’être humain. Il faut savoir composer avec le monde extérieur, mais sans se laisser décomposer par lui. C’est pourquoi il faut s’ancrer en ce qui est immuable en nous et prendre conscience de notre propre nature sans déni ni refoulement, avec la certitude d’être aimé de Dieu. De par notre âme, nous participons à la vie divine (tel qu’exprimé dans le christianisme par le symbole de Jésus-Christ dont la nature humaine s’associe à la deuxième Personne de la Trinité). Séparé de sa nature, qui comporte un aspect lumineux et un aspect obscur, et sourd aux appels de l’Infini, l’être humain ne peut trouver d’aliments que dans des illusions conduisant à des issues fatales, car l’absence d’absolu est fomentatrice d’idoles [de choses relatives élevées au rang d’absolu]. L’ancrage en notre âme, siège de la vie spirituelle, se prolonge dans une manière d’être pouvant tantôt conduire à l’action, tantôt au non agir éclairé. L’homme nouveau, au sens paulinien du terme, n’achève jamais de naître. Il s’agit de tout individu qui trouve une identité nouvelle par sa confiance en l’amour inconditionnel de Dieu, vécu comme une ouverture à la transcendance et au prochain. À l’opposé, en oubliant que le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde, « l’homme nouveau » du communisme est l’ensemble des individus devenant des camarades du seul fait de leur appartenance à une société socialiste, celle-ci étant soi-disant apte à transformer les individus en une nouvelle race surhumaine rendant possible l’avènement d’une société idéale.

À mesure qu’elle s’est intériorisée, la notion de Dieu a perdu graduellement ses attributs anthropomorphiques. Conçus sur le modèle des souverains temporels, les anciens dieux ne demandaient que des marques extérieures de respect comme des rites, des offrandes et des immolations. Mais quand Dieu a pénétré plus à fond dans l’âme humaine en s’affirmant Esprit, Vérité et Amour, quand Il n’a fait qu’un avec sa créature par l’Incarnation, la réalité transcendante de Dieu a alors prévalu sur l’anthropomorphisme. Mais pour l’être humain, instinctivement porté à vivre dans le sensible et le social, rien n’est plus mystérieux que l’intériorité, que cette expérience existentielle appréhendée immédiatement dans la solitude de l’âme. La foi en un Dieu inconnaissable, au-delà de toutes images et de toutes pensées, peut certes conduire au rejet des faux dieux, mais elle peut aussi créer une sorte de vide qui invite à passer du Dieu-Homme à l’homme-dieu, à un théomorphisme conduisant à toutes sortes d’idéologies empreintes d’une religiosité idolâtre dont le caractère sacrificiel prend figure de fanatisme. Le sentiment du sacré traduit la profondeur de l’être humain. Il manifeste la présence de Dieu en nous (Verbe et Esprit), mais le mystère peut s’inverser et donner place aux idoles avec le long cortège de sacrifices que ceux-ci réclament. Le Divin ne saurait pénétrer en nous sans le sacrifice d’une partie de notre nature, mais, contrairement aux idéologies idolâtres, le sens du sacré qu’Il inspire se trouve dans la lumière et dans l’amour. La rencontre de la foi et de l’intelligence est toujours souhaitable, mais notre regard peut manquer à la lumière et donner dans la confusion. La raison peut être mise au service de plus grand qu’elle, mais elle peut aussi servir à construire des idéologies conduisant à des cruautés sans nom, à contribuer au surgissement du monstre tapi dans « l’ombre » [au sens jungien du terme], cette partie ténébreuse de l’inconscient pouvant soudainement étendre son empire sur une collectivité.

Sans la reconnaissance d’un lien entre l’esprit humain et Dieu, en ne se contentant pour cause et pour fin que de quelque chose d’indéterminé et d’insaisissable issu du hasard, la pensée se trouve paradoxalement à nier sa propre assise. Et cela vaut pour le matérialisme, car il ne s’appuie pas vraiment sur la matière, mais sur l’idée qu’il s’en fait. La vraie nature de la matière est une question qui a obsédé de nombreux penseurs depuis des siècles : de la théorie de l’atome de Leucippe à l’idée de particules de Newton, du modèle des quatre éléments des présocratiques à l’approche de la mécanique quantique (fondée sur une sorte de dualité entre ondes [qui existent partout sauf aux points qui les créent] et corpuscules [sources de matière qui existent en un seul point], en passant par la théorie d’Eischen et de Silverberg qui affirment que la matière serait intégralement constituée de « fragments d’énergie ». En réalité, nous ignorons ce qu’est la matière. Le philosophe allemand Eugen Fink (1905-1975) affirme même que la question est insoluble et que l’impénétrabilité de celle-ci est le principe même de la matière. Il est convaincu que la volonté de percer ce secret est une facette aussi inévitable que préjudiciable de la volonté de puissance, et traduit une peur fondamentale devant une matière qui ne se montre pas comme elle est. Pour surmonter cette peur, pour dominer cette puissance souterraine tapie à l’intérieur des choses, l’être humain se mettrait à leur prêter une substance, une essence qui, si elle n’est pas accessible par les sens, le serait par la pensée, substituant ainsi à l’obscurité de la matière l’idée d’une transparence totale par les yeux de l’esprit. Que l’on parle d’atome, de particule, d’onde, de corpuscule ou de « fragment d’énergie », la logique est la même, il s’agit de débusquer à tout prix la nature de la matière, de l’objectiver, de la conceptualiser au détriment de sa profondeur originelle avec sa capacité d’apparaître. Pour Fink, l’obscurité de la profondeur de la matière traduit le sens le plus originel de ce qui fait le tissu du monde. Dans la clarté de « l’ouvert », les choses acquièrent leur contour, leur surface, et se distinguent les unes des autres. La physique quantique nous a appris que ce que nous appelons une chose n’est pas un point de départ déterminé et que la totalité de l’univers est présente d’une façon ou d’une autre à tout endroit et à tout moment, conformément à la démonstration du pendule de Foucault et au principe de Mach. Du point de vue de la totalité du continuum espace-temps, l’univers est indivisible et notre manière spatio-temporelle de l’appréhender est une « instanciation » [l’avènement d’une chose particulière] à l’intérieur de cette totalité fondatrice. Les choses possèdent une identité non pas à cause de l’existence d’une substance [d’une essence en soi] ou de quelque autre substrat spécifique, mais résulte d’une « relation » où les propriétés perçues sont psychiquement rattachées ensemble. Une chose comme telle est un ensemble complexe qui possède indéniablement des propriétés, mais qui résulte d’un processus unificateur de nature relationnelle la rendant momentanément identique à elle-même dans l’espace-temps, la faisant exister en tant que chose spécifique pour une conscience. En considérant les larges consensus dans la perception matérielle, particulièrement dans la contemplation des beautés de la nature et du cosmos, tout se passe comme si les entités psychiques étaient connectées à une source commune. Au fond, dire « tout est matière » équivaut à ne rien dire du tout, en tout cas à rien de sensé. À juste titre, par ailleurs, le matérialisme classique a découlé d’une protestation contre les interprétations objectivantes des mythes : plusieurs matérialistes trouvaient en effet plus d’ordre, d’harmonie et de lumière dans l’élucidation des lois du monde matériel que dans des mythologies présentées comme des histoires factuelles (dans l’ignorance de leur dimension symbolique, en confondant la réalité nouménale et le monde phénoménal).

Le christianisme avance cette idée révolutionnaire que Dieu est amour. Mais l’amour tel que vécu par les êtres humains, celui associé à l’instinct et aux pulsions, ne relève-t-il pas de la plus trouble et la plus équivoque de ses facultés ? Dans des textes sacrés non chrétiens, on attribue volontiers à Dieu le visage crispé de l’amour-passion (Dieu jaloux, Dieu manipulateur [en complicité avec le Satan], Dieu vengeur, etc.). Si l’amour dont parlent les chrétiens se situait à ce niveau, il ne pourrait plus s’agir du mystère de l’amour divin à la source d’une espérance qui vainc la mort. L’amour divin est une puissance surnaturelle qui dépasse les capacités de l’intelligence humaine, mais qui peut modifier la perception de notre destin par la seule vertu de la confiance. Il n’est pas facile de distinguer les vérités spirituelles des réalités terrestres. La spiritualité suppose une ouverture à un inconnaissable lumineux grâce à un esprit créateur où la raison accepte son propre dépassement et se met au service d’une Vérité entrevue plus grande qu’elle. Ce voyage dans l’inconnu suppose un dépassement de l’esprit mercantile qui, à partir d’une interprétation étroite des textes sacrés, consent à quelques sacrifices en échange de bénéfices dans l’au-delà. La vie spirituelle n’est pas une invitation à transposer nos petits calculs terrestres au-delà de la mort. Même en changeant le mot par une formule comme le « pur esprit infiniment parfait » du petit catéchiste, ou par des mots en araméen, en hébreu, en grec ou en latin, nous ne savons pas qui est Dieu. Mais, étonnamment, cela n’empêche pas le désir profond qu’Il soit.

À la semaine prochaine, pour le texte no. 3

Photo principale :  L’intelligence de l’Univers

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