Critique de Double Murder / Hofesh Shechter Company

Critique de Double Murder / Hofesh Shechter Company
Déglinguée mais persistante : l’humanité.  Par Aline Apostolska.
Hofesh Shechter, c’est d’abord un impact. Frontal, brutal, abyssal et tribal, organique et métaphysique, voire libidinal. Mémorable.

Voyant que la compagnie revenait enfin, pour une quatrième fois, à Montréal où je l’avais découverte en 2016 avec Sun (fulgurant comme se prendre le soleil en pleine poire), j’avais hâte. Et je n’ai pas été déçue. Double Murder, le double programme composé de Clowns et The fix parle sans concessions d’une humanité déshumanisée, à bout de souffle, mais insistante et optimiste, qui continue à panser ses plaies en s’obstinant à penser positif.

Oui bien sûr, on se donne en spectacle, on s’entretue, et puis bon… un câlin avec ça ?

Shechter a débarqué dans la danse contemporaine comme un coup de canon. Après avoir dansé (entre autres) pour la Batscheva Danse Company d’Ohad Naharin (rien de moins), il a investi la scène de la danse contemporaine anglaise (qui, c’est un euphémisme, ne manque pas de coups de canon de calibre exceptionnel, hello Michael Clark, Wayne McGregor, Akram Khan, Sidi Larbi Cherkaoui… ) ) depuis 2002 : un fulgurant succès international qui le conduit à créer sa compagnie en 2008 pour enchaîner succès et distinctions autour du monde. Artiste associé du prestigieux théâtre Sadler’s Wells de Londres et sa compagnie en résidence au Brighton Dome, Shechter créé pour sa compagnie ainsi que pour de nombreuses compagnies internationales.

L’histoire de cette œuvre à deux faces, Double Murder, est singulière néanmoins.  Créée à l’origine pour le Nederlands Dans Theater (rien de moins), l’œuvre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique produite par la BBC et présentée dans de nombreux festivals. Double Murder est donc un film et une chorégraphie. On peut retrouver le film sur la BBC, mais pour vivre l’impact Shechter, c’est comme pour l’amour, il vaut mieux y être en présentiel n’est-ce pas ?

La musique est capitale. Elle est signée Shechter qui compose parfois ses trames sonores. Son impact persuasif, pulsif, propulsif porte à merveille la force tribale, la répétitivité rituelle, la cohésion de groupe qui se déploient sur scène et entraînent avec elles le spectateur. La lumière rase, claire-obscure, chargée de particules de fumigènes réflexifs, ajoute à l’ambiance quelque peu apocalyptique qui prend aux tripes. La gestuelle des bras, bras levés, baissés, propulsés, les demi-pliés des genoux et des dos, une chorégraphie très exigeante qui ne peut se danser à moitié, voilà les signatures de Hofesh et on les retrouve ici, dans les deux pièces, à fond. Alors déglinguée, pauméel’humanité? Qui dirait le contraire ? Shechter nous le fait ressentir dans le ventre, de ventre à ventre. Après un ultime tir dans la nuque, Clowns se finit. Humanité loufoque, mais assassine.

La seconde partie, The fix, commence sur une ambiance plus légère, plus sereine, des couleurs pastel dans la lumière et les costumes, une musique (toujours Shechter) plus apaisante, voire planante. Ici, j’avoue, on se demande où il veut en venir. L’impact de The fix est bien moins poignant que celui de Clowns, mais les deux parties ne se conçoivent pas l’une sans l’autre. Pas plus qu’elles ne se comprennent l’une sans l’autre. Pour conclure, les dix, magnifiques, interprètes de la compagnie descendent dans la salle pour proposer des hugs aux spectateurs. Hum hum… étant donné que j’ai toujours trouvé par trop ridicules et consensuelles les distributions de hugs gratuits qu’on offre parfois dans les rues,  disons que je ne suis pas d’emblée bonne cliente, mais je peux comprendre la portée du geste.

Déglinguée et assassine, l’humanité ? Ouais, ça fait un sacré bout de temps qu’elle l’est, non ? Mais résistante, têtue, sentimentale ? Aussi, oui, bien sûr. Il reste que la création, c’est toujours d’abord une forme. Alors si le message n’est certes pas très original, la singularité créative de Shechter, elle, demeure incomparable. Vivement au prochain impact Shechter à Montréal.

Et en attendant, allez faire un tour sur le site de Danse Danse dont la programmation 2022-2023 en vaut vraiment la peine !

https://www.dansedanse.ca

https://www.dansedanse.ca/fr/hofesh-shechter

Extrait film BBC : https://www.youtube.com/watch?v=w-ComAry0fg&t=132s

Le Pluvier

Aline Apostolska

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com