//Vivre de la mer écologiquement.

Vivre de la mer écologiquement.

Roger Huet
À l’occasion de l’ouverture de la pêche du homard en Gaspésie, le Biologiste Jean Côté, directeur scientifique du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie (RPPSG) m’a accordé cette entrevue :

RH. – Monsieur Côté, la pêche au homard évolue grandement au Canada; en Gaspésie vous vous alignez maintenant vers la pêche écologique et durable.

JEAN CÔTÉ. – Les Pêcheurs ne veulent plus être vus comme des chasseurs-cueilleurs, mais comme des fermiers ou des agriculteurs de la mer. Une de leurs idées, pour y arriver, c’est de compenser une partie du homard qu’on prélève dans l’eau, soit environ 5% des homards pêchés.

RH. – Par quel procédé faites-vous cela?

JEAN CÔTÉ. – Par l’ensemencement en mer de jeunes homards que le RPPSG produit en écloserie à Grande Rivière, au Centre de recherche MERINOV qui est équipé d’une salle de bassins et de toutes les installations requises.

RH. – Qu’est-ce que c’est qu’une écloserie?

JEAN CÔTÉ. –  C’est un gros laboratoire humide où on récolte les larves de homardsuite à l’éclosion des œufs portés par des homards femelles. Ces larves sont ensuite élevées pendant une douzaine de jours dans plusieurs bassins. Ensuite elles sont transférées dans un système de pouponnière appelé Aquahive pour une douzaine de jours additionnels avant de les ensemencer sur le fond marin.

RH. – Qui fait ce travail?

JEAN CÔTÉ. –  Le RPPSG a un personnel saisonnier permanent composé de moi-même et de deux techniciens d’expérience auquel s’ajoutent annuellement de 2 à 4 stagiaires provenant de l’École des Pêches et de l’Aquaculture du Québec (ÉPAQ). Il faut s’assurer que tout le personnel a une bonne formation pour bien faire le travail. Le programme coûte entre 100 et 150 mille dollars annuellement, une somme que le RPPSG assume en totalité ou en partie selon les années; le financement de certains projets de recherche étant parfois subventionné par des programmes gouvernementaux.

RH. – Comment débute la production ?

JEAN CÔTÉ. – Le RPPSG demande à Pêche et Océans Canada (MPO) de délivrer à quelques pêcheurs un permis scientifique les autorisant à capturer et conserver des femelles œuvées qu’ils m’apportent à l’écloserie.

RH. – C’est quoi une femelle œuvée?

JEAN CÔTÉ. – C’est une femelle mature qui a pondu, donc qui a déposé les œufs sous sa queue à la fin de l’été précédent sa capture par le pêcheur. Les femelles ont la carapace de la queue plus large que les mâles pour y retenir les œufs. Les plus précoces ont 6 ans d’âge au moment de leur première ponte et sont vraiment de très petites femelles œuvées. Les pêcheurs pensent qu’il y a probablement des changements dans la nature, comme le réchauffement des eaux qui font qu’elles soient matures si tôt.

RH. – Qu’est-ce qui se passe une fois que les pêcheurs vous remettent les femelles œuvées?

JEAN CÔTÉ. – Nous les déposons dans des bassins où la température de l’eau est contrôlée. Certaines iront dans une eau plus chaude pour induire rapidement une éclosion des œufs, d’autres dans une eau à la même température que dans la nature et enfin certaines en eau froide pour retarder l’éclosion des œufs.

Quand les œufs d’une femelle sont proches de l’éclosion, je la transfère dans un bassin d’éclosion conçu pour qu’on puisse récolter les larves qui vont éclore de ces œufs.

RH. – Comment sait-on que les œufs sont prêts à éclore?

JEAN CÔTÉ. – La couleur et la dimension des œufs changent avec leur stade de maturité. Quand ils sont peu matures, ils sont plutôt petits et noirâtres, puis ils prennent une teinte jaunâtre et deviennent translucides quand ils sont prêts. On peut même voir les larves au travers des œufs quand ils vont éclore dans les jours qui viennent. Les petites femelles d’une livre et quart, qui correspondent approximativement à la taille minimale de capture, vont pondre 5 000 à 8 000 œufs alors que les très grosses femelles peuvent avoir jusqu’à 100 000 œufs !

RH. –  Qu’est-ce qui arrive après que les œufs ont éclos dans le bassin d’éclosion?

JEAN CÔTÉ. – Une fois que les œufs ont éclos, les larves nagent et sont aspirées par un courant d’eau vers un bassin de récolte. Là, un technicien viendra les ramasser avec une puise pour les transférer dans un bassin d’élevage de l’écloserie.

Avant le transfert, le technicien va assécher un peu les larves puis les peser pour estimer leur nombre approximatif.

RH. – Comment sont les bassins d’élevage ?

JEAN CÔTÉ. – Ce sont des bassins à fond conique où l’eau arrive en continu, à une température constante de 19 degrés Celsius. Il y a un bullage constant pour garder la nourriture en suspension, mais aussi pour éviter le cannibalisme entre les larves durant la période de 12 à 13 jours où elles vont grandir dans ces bassins… Le homard est un prédateur dès son plus jeune âge!

Pour nourrir les larves de homard, on fait une production de crustacés microscopiques, les Artémies. Avec cette nourriture vivante en abondance et une température d’eau élevée, les larves se développent rapidement.

RH. – Il paraît que vous avez un système d’élevage très sophistiqué.

JEAN CÔTÉ. – Nous avons en effet adopté un système de pouponnière développé spécifiquement pour la culture du homard et qui s’appelle Aquahive. Ce système repose sur l’utilisation de plateaux divisés en plusieurs cellules, comme les alvéoles d’une ruche d’abeilles (en anglais, on parle d’ailleurs de Bee Hive) dans lesquelles on place individuellement chaque petit homard. C’est comme si chacun d’eux avait droit à son condo, où il est logé, chauffé et nourri ! On va les élever pendant une période de 10 à 15 jours, jusqu’à ce qu’ils effectuent une cinquième mue (quatre ont été faites dans le bassin d’élevage). De cette façon ils seront plus gros, plus costauds et plus résistants au moment de l’ensemencement.

RH. – Comment déposez-vous les petits homards en mer?

JEAN CÔTÉ. – Lorsqu’ils sont prêts, on sort les plateaux qui sont empilés dans l’Aquahive, puis les alvéoles de chaque plateau sont recouvertes d’un essuie-tout mince et biodégradable pour garder les petits homards en place. On attache ensuite un poids et un couvercle avec les mêmes divisions que le plateau, appelé squelette, pour maintenir l’essuie-tout sur le plateau. Ainsi préparés, les plateaux sont mis dans un bac isolé qui est apporté à un pêcheur qui lui ira les déposer sur une filière, un cordage qui va reposer au fond de l’eau. Les plateaux vont tomber à l’envers, l’essuie-tout va se dégrader ou les homards vont le percer pour se dégager et se libérer, de préférence la nuit. Cette façon de faire permet d’obtenir un meilleur taux de survie, car les petits homards peuvent éviter les prédateurs. Après dix jours, le pêcheur va aller récupérer ces plateaux et en remettre des nouveaux, avec d’autres petits homards.

RH. – Combien de homards vont être relâchés de cette sorte?

JEAN CÔTÉ. – Les pêcheurs veulent compenser 3 à 5 % de leurs captures annuelles de homard. Pour y arriver, on veut donc relâcher environ 200 000 à 250 000 petits homards par année parce qu’on estime que le volume des homards capturés en Gaspésie est d’environ 5 millions de homards.

RH. – Est-ce que vous ciblez des zones de pêche en particulier?

JEAN CÔTÉ. – Chaque année nous ensemençons une à deux sous-zones de pêche différentes de façon à couvrir, au fil des ans, la majeure partie de la Baie-des-Chaleurs exploitée par nos pêcheurs de homard.

RH. – Une fois en mer comment faites-vous le suivi de la croissance des homards?

JEAN CÔTÉ. – En fait, je n’ai aucune idée de comment la nature et l’instinct d’un petit homard vont lui permettre de survivre, grandir et arriver à la taille adulte. Il faut savoir que ça prend de 6 à 8 ans pour qu’un homard atteigne la taille commerciale. Un petit homard ensemencé a déjà une longueur d’avance sur ceux qui vont naturellement se déposer sur les fonds marins, mais il aura accès au même garde-manger et aux mêmes conditions environnementales que tous les autres. Et comme eux, il va être petit longtemps et il sera la proie pour bien d’autres  animaux, y compris des homards.

RH. – Quel est le taux de survie d’un homard produit en écloserie?

JEAN CÔTÉ. – Le taux de survie entre l’œuf et le homard ensemencé est d’environ 20 à 25 pour cent. En comparaison, on estime que ça ne sera qu’un sur mille en milieu naturel. On augmente donc de 200 à 250 fois le taux de survie initial des larves de homard. Dans les années qui suivent, le homard va grandir et atteindre une certaine taille dite « refuge », une taille où il n’aura d’autre prédateur que l’homme.

RH. – À quel moment votre travail se termine cette année?

JEAN CÔTÉ. – Si tout va bien et que je réussis à retarder l’éclosion des œufs de plusieurs femelles, nous allons  continuer notre labeur en écloserie jusqu’à la fin septembre, puis nous irons récupérer les plateaux et les filières vers la mi-octobre.

RH. – Est-ce qu’il y a d’autres pays qui font de l’ensemencement de homard?

JEAN CÔTÉ. – Les écloseries de homard sont plutôt rares, mais oui il en existe d’autres dans le monde dont nous nous sommes inspirés pour développer notre recette et notre propre façon de faire. Par exemple, en Europe on fait aussi de l’ensemencement de homard en Angleterre, en Écosse et en Norvège. Avant de lancer notre programme, nous avions d’ailleurs visité une écloserie à Orkney, en Écosse, et dans le Maine aux États-Unis. Plus près de nous, Homarus, un organisme de R&D créé par l’Union des pêcheurs des Maritimes, opère aussi une écloserie de homard au Nouveau-Brunswick.

RH. – Est-ce que les pêcheurs sont conscients de l’importance de l’ensemencement du homard?

JEAN CÔTÉ. –  Absolument! C’est une nécessité et une fierté pour eux de pratiquer une pêche durable. En 2000, chaque bateau pouvait pêcher entre 6 000 et 6 500 livres par année, alors qu’aujourd’hui ils débarquent en moyenne plus de 35 000 livres, une quantité en progression constante depuis 2011. On peut dire que la pêche du homard leur permet de bien vivre aujourd’hui.

De plus, les pêcheurs gaspésiens répondent à l’importante préoccupation des consommateurs qui eux aussi veulent acheter des produits de pêche durable. Voilà maintenant 11 ans que les pêcheurs offrent la traçabilité en identifiant leur homard directement sur le bateau en fixant un médaillon rond à l’une des pinces sur chaque homard. Le consommateur qui achète un homard pêché en Gaspésie peut alors retracer l’origine de son homard sur le site www.monhomard.ca, voir une vidéo du pêcheur qui a capturé son homard et savoir exactement dans quelle région il a été pêché. Les homardiers de la Gaspésie sont les seuls à offrir cette traçabilité de leurs captures, du bateau jusqu’à l’assiette du consommateur, avec près de 5 millions de médaillons en circulation pour la saison.

RH. – Une autre préoccupation écologique des consommateurs québécois c’est que des baleines noires, une espèce en péril, meurent suite à une collision avec un bateau ou après s’être enchevêtrées dans les cordages de certains engins de pêche. Est-ce que les homardiers de la Gaspésie prennent des mesures pour éviter ces incidents?

JEAN CÔTÉ. –  Il est important d’abord de souligner que la pêche au homard en Gaspésie est une pêche côtière, en eau peu profonde, où aucun incident de mortalité ou d’enchevêtrement d’une baleine noire de l’Atlantique Nord n’a été signalé au cours de la dernière décennie. Néanmoins, les pêcheurs de homard de la Gaspésie font de grands efforts pour cohabiter avec les baleines.

Depuis deux ans, le RPPSG effectue en région côtière une campagne d’observation de la baleine noire et des autres cétacés pour documenter scientifiquement la présence de ces mammifères marins dans leur zone de pêche. De plus, les pêcheurs de homard testeront dès cette année des modifications à leurs engins de pêche qui réduiront le risque side tels incidents surviennent, mais aussi permettront à une baleine de se libérer facilement.

Enfin, l’éco certification MSC de la pêcherie au homard gaspésienne a été renouvelée en 2021, soulignant le caractère écoresponsable des pratiques de pêche des homardiers gaspésiens. Le RPPSG a d’ailleurs soumis au MSC un plan d’action visant justement à ne pas nuire à la baleine noire et à tous les autres grands cétacés.

RH. – Merci de m’avoir accordé cette entrevue Monsieur Côté. Je rappelle à nos lecteurs que le homard de la Gaspésie sera disponible à Montréal dès la fin du mois d’avril.

Liens :

Jean Côté, M.Sc., Directeur scientifique

Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie (RPPSG)

Roger Huet

Chroniqueur vins et spiritueux

Président du Club des Joyeux

http://lametropole.com/category/arts/arts-visuels/

www.lametropole.com/category/gastronomie/vins  

Mains LibresJGA

Ce Québécois d’origine sud-américaine, apporte au monde du vin, sa grande curiosité, et son esprit de fête. Ancien avocat, diplômé en sciences politiques et en sociologie, amoureux d’histoire, auteur de nombreux ouvrages, diplomate, éditeur. Dans ses chroniques Roger Huet parle du vin comme un ami, comme un poète, et vous fait vivre l’esprit de fête.

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