//LE VIN DU PAPE BONIFACE

LE VIN DU PAPE BONIFACE

Roger Huet
Jour 4 d’isolement.

Vous connaissez la comptine qui dit : «sur le pont d’Avignon, on y danse on y danse, sur le pont d’Avignon on y danse tous en rond». Je vais vous présenter une histoire pleine de fraicheur d’Alphonse Daudet qu’il a appelée «le vin du Pape Boniface» et, qui se passe justement à Avignon.  

« Qui n’a pas vu Avignon du temps des papes n’a rien vu. Ah l’heureux temps, ah l’heureuse ville ! Des hallebardes qui ne coupaient pas, des prisons d’État où l’on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette, jamais de guerre. Voici comment les papes du Comtat savaient gouverner leur peuple. » Il y en a un surtout, un bon vieux qu’on appelait Boniface. Oh celui-là! Que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort! C’était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut de sa mule! Et quand vous passiez près de lui, fussiez vous un pauvre petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville, il vous donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d’Yvetot, mais d’un Yvetot de Provence, et pas la moindre Jeanneton. La seule Jeanneton qu’on ne lui ait jamais connue, à ce bon père, c’était sa vigne. Une petite vigne qu’il avait plantée lui-même, à trois lieues d’Avignon, dans les myrtes de Châteauneuf.

Tous les dimanches, en sortant des vêpres, le digne homme allait lui faire sa cour, et, quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule près de lui, ses cardinaux tout autour étendus au pied des souches, alors, il faisait déboucher un flacon de vin du cru, – ce beau vin couleur de rubis qui s’est appelé depuis le Châteauneuf-des-Papes, – et il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d’un air attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement à la ville, suivi de tout son chapitre, et lorsqu’il passait sur le pont d’Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis que lui-même, il marquait le pas de la danse avec sa barrette » ce qui scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple:  » Ah le bon prince! Ah le bon pape! »

En fait, il n’y a pas eu de pape Boniface à Avignon, quoiqu’Avignon ait bel et bien été le siège de la papauté de 1305 à 1415. Neuf papes y ont résidé car la ville de Rome était jugée trop dangereuse.

Les fêtes de la cour d’Avignon étaient brillantes, surtout lorsqu’il s’agissait de recevoir dignement des hôtes comme le roi de France, l’Empereur germanique, les rois d’Espagne, du Danemark, de Chypre et tant d’autres souverains illustres. Lors d’un banquet offert par Clément V en 1308, le service était fait par quatre chevaliers et soixante-douze écuyers ; le menu comprenait vingt-sept entrées différentes, entre autres une pièce montée composée d’un cerf gigantesque, d’un sanglier, de chevreuils, de lièvres et de lapins. Il y avait une fontaine surmontée d’une tour et d’une colonne dont s’échappaient des torrents de vins fins ; des arbres étaient couverts de fruits confits.

Parmi ces Papes, le plus brillant était Clément VI qui a régné de 1342 à 1352, qu’on surnomma Le Magnifique!

Jugeant le premier palais indigne de la majesté pontificale, il en a fait bâtir par son architecte Jean de Louvres, « le Palais Neuf », juxtaposé au premier et a confié à Matteo Giovanetti la décoration de l’ensemble des bâtiments. De nombreuses équipes y ont travaillé. En 1348, la Pape Clément VI achète la ville d’Avignon à la reine Jeanne de Naples, comtesse de Provence qui avait besoin d’argent.

Le jour de son couronnement qui a eu lieu le 19 mai 1342. Le sacre se déroule devant des milliers d’invités et en présence des princes du sang. En tête se trouvaient Jean de Normandie et Eudes IV, duc de Bourgogne, ils étaient suivis de Pierre 1er de Bourbon, cousin du roi de France, et du Dauphin Humbert II. Au cours de la cérémonie, on put remarquer que la tiare de Clément VI était surmontée d’un diamant semblable à une flamme.

Le banquet qui a suivi, a été servi à plus de cinq mille convives. C’était normal car les grands seigneurs qui s’y rendaient par des routes peu sûres se faisaient accompagner d’une petite armée de chevaliers et des courtisans qui les protégeaient.  Il y a eu neuf services et vingt-sept plats. Pour cela quatorze bouchers ont été  engagés.

Les invités d’honneur ont eu droit à des douceurs spéciales dont le « cani diatricon », les « tabulis deauratis », les « zucari rosacei » et la « manus christi» une sorte de pouding fait de pétales de rose qui était une merveille.  Au cours de ce somptueux festin, on s’étonna que le nouveau Souverain Pontife manie si bien une fourchette d’argent, instrument alors méconnu.

Au cours de ce banquet furent servis cent dix-huit bœufs, mille vingt-trois moutons, cent un veaux, neuf cent quatorze chevreaux, soixante paons, soixante-neuf quintaux de lard, quinze esturgeons, trois cent brochets, mille cinq cent chapons, dix mille quatre cent soixante et onze poules et poulets, mille quatre cent quarante-six oies, douze canards, deux grues, un faisan, vingt-quatre tourterelles, trente-six cailles, six cent litres de sauce cameline et six cent litres de sauce verte, treize quintaux de châtaignes grasses, quarante-six mille huit cent cinquante-six fromages frais pour les pâtés, trente-neuf livres de gingembre, trente et une livres de poivre, treize livres de cannelle, huit livres de girofle, six livres de safran, six quintaux d’amandes brutes, deux quintaux et demi d’amandes écorcées et vingt-trois quintaux et demi de sucre, trente-huit mille neuf cent quatre-vingt œufs, trente-six mille cent pommes, et quatre cent poires pour les cinquante mille tartes. Les invités avaient bon appétit et ils étaient cinq mille !

Le train de maison des papes, leur famille, comme on disait, comprenait environ trois cents fonctionnaires ou serviteurs de toute nature, depuis le maréchal de justice jusqu’aux sergents d’armes, portiers,  palefreniers, sans oublier le gardien des cerfs!

Cela nous étonne?  La cour vaticane avait un poids politique alors comparable à celui de la Maison Blanche aujourd’hui, où les banquets sont cependant moins spectaculaires.  

Roger Huet

Chroniqueur

Président du Club des Joyeux

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Le Gustave

Ce Québécois d’origine sud-américaine, apporte au monde du vin, sa grande curiosité, et son esprit de fête. Ancien avocat, diplômé en sciences politiques et en sociologie, amoureux d’histoire, auteur de nombreux ouvrages, diplomate, éditeur. Dans ses chroniques Roger Huet parle du vin comme un ami, comme un poète, et vous fait vivre l’esprit de fête.

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