//2019, année de la vérité
Statue de la justice

2019, année de la vérité

Jacques Attali
Jamais la vérité n’a été aussi essentielle à la survie du monde.

Pourtant, nous sommes, plus que jamais, abreuvés de fausses nouvelles et de mensonges. Les anecdotes les plus dérisoires sont aujourd’hui répandues et commentées, sur les réseaux sociaux comme par des médias supposés sérieux ; bien plus que ne le sont les informations les plus déterminantes, les plus rigoureuses, essentielles pour juger de notre présent et de notre avenir.

L’esprit humain préfère les solutions simples, même si elles sont fausses, aux solutions compliquées, surtout si elles ne sont pas intuitives. Il préfère détester des boucs émissaires, croire à des complots, plutôt que de réfléchir à des mécanismes. Un mensonge simple a plus de chances d’être accueilli qu’une vérité complexe. Seulement voilà : la vérité, comme la nature, est complexe.

Et les mensonges sont légion, en ce moment. Par exemple :

Est mensonge le fait de croire ou de faire croire que la nation constitue le meilleur cadre pour régler les problèmes essentiels de ceux qui y vivent. Ce n’est pas vrai ! Il faut avoir le courage de dire, de crier même que, dans le seul cadre national, on ne peut rien de durable contre les migrations incontrôlées, contre les inégalités insupportables, contre le réchauffement climatique, contre les risques nucléaires militaires ni contre les menaces que font peser sur notre avenir les nouvelles technologies (dont l’intelligence artificielle et la biotechnologie). Face à chacun de ces problèmes, il faut des règles internationales contraignantes, donc une réglementation mondiale, et une force mondiale pour les faire respecter. C’est-à-dire le contraire de ce que proclament, à l’extrême gauche comme à l’extrême droite, ceux qui ne rêvent que de pouvoir et non de résultat.

Est mensonge aussi le fait de faire croire que chaque difficulté renvoie à des coupables ; et qu’il suffirait de les dénoncer et de les chasser pour en sortir. Un problème renvoie en général non à des coupables, mais à des mécanismes ; et trouver ceux qui en profitent, ou désigner des boucs émissaires, ne changera rien, dans le long terme, à la souffrance de ceux qui en pâtissent. Par exemple, imposer les plus riches est nécessaire à la réduction des inégalités, mais cela n’empêchera pas des fortunes obscènes de se constituer ou de se reconstituer ailleurs. Pour y parvenir, il faudrait, une fiscalité vraiment mondiale et des moyens de la faire appliquer. Par contre, ressort vraiment du ressort national ce qu’on peut et veut faire pour l’éducation de son peuple, ou par la promotion de sa culture et de sa langue. Tous les efforts pour régler les autres problèmes nationalement ne sont pas vains et ils doivent être tentés. En sachant qu’ils ne seront durablement efficaces que s’ils sont rapidement étendus à l’échelle internationale la plus large possible.

Est mensonge encore le fait de critiquer une situation sans être capable de proposer de solution concrète et réaliste aux problèmes qu’on dénonce. Par exemple, est mensonge le fait de dénoncer (comme le font, dans tous les pays, tous les acteurs de la vie politique [élus, syndicalistes, militants et commentateurs]), la lourdeur des impôts et des dépenses publiques, si l’on n’est pas capable en même temps de nommer très précisément les dépenses publiques qu’on propose de réduire. Pour ma part, je me suis livré à plusieurs reprises à cet exercice ; en privé avec François Mitterrand lorsque je le conseillais ; puis plus tard en public (en particulier en 2008 dans le rapport de la Commission de la Libération de la Croissance). On se rend compte alors que, derrière chaque dépense publique, il y a un intérêt particulier qui fera tout pour continuer à en profiter. Et l’on se heurte alors, comme ce fut à chaque fois mon cas, à la prudence politique. Certains diront à l’habileté ; d’autres diront à la lâcheté.

C’est donc mentir de se plaindre de l’incurie des autres sans avoir soi-même une solution concrète à proposer.

Mentir à soi-même, c’est se mépriser. Mentir à un peuple, c’est le mépriser. Mentir à l’un et à l’autre, c’est être digne du plus grand des mépris.

On ne peut donc que souhaiter un progrès dans l’esprit humain, qui lui ferait enfin préférer affronter la réalité plutôt que de se complaire dans des fictions rassurantes. Qui lui ferait comprendre que seuls le courage, la lucidité, la capacité à affronter les vrais enjeux avec de vraies solutions sont de dignes lignes de conduite en société. Un progrès qui lui ferait avoir le courage de débattre, chiffres à l’appui, des solutions proposées, d’en examiner les conséquences en détail, au 2e, 3e, 4e degré même, pour en juger de toutes les implications.

Ne nous berçons plus d’illusions. Rien n’est pire : En politique, les contes de fées finissent toujours très mal.

j@attali.com

(Avec la permission de l’auteur, Jacques Attali, texte publié dans L’Express et sur son site).

Jacques Attali est né le 1er novembre 1943. Polytechnicien, énarque et ancien conseiller spécial du président de la République François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD et Positive Planet.

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