Le droit d’écrire

Fêtez-vous le 8 mars ? Ou plus exactement, que fêtez-vous le 8 mars ?  Certains offrent fleurs, cartes et chocolat, moi-même je souhaite Bonne fête à mes amies réparties sur la planète, mais cela ne doit pas nous faire oublier l’essentiel. Le 8 mars est une journée de lutte. Une journée pour se souvenir des luttes menées autant que pour ne pas perdre de vue l’ampleur des combats à poursuivre.

Cette journée puise en effet ses origines dans l’histoire des luttes ouvrières et des manifestations de femmes au tournant du XXe siècle en Amérique du Nord et en Europe. Les luttes des Américaines socialistes dès 1909. L’appel de l’Allemande Clara Zetkin en 1910 à Copenhague lors de la deuxième Conférence internationale des femmes socialistes. Celle de la Journée internationale des ouvrières célébrée par les ouvrières russes le 3 mars 1913 puis le 8 mars 1914, qui donnera le coup d’envoi de la future Révolution soviétique. Après la Seconde Guerre mondiale, le 8 mars est célébré dans de nombreux pays. C’est en 1977 que les Nations Unies officialisent la Journée internationale des femmes, incitant ainsi tous les pays du monde à fêter les droits des femmes.

Droits civiques, droits juridiques, droits à l’égalité des salaires, droit aux soins, droits humains fondamentaux. Droit à avoir droit d’être ce que l’on est, telle que l’on est, droit à exister en plus qu’à celui de simplement survivre, droit à choisir sa vie, droit à être libre de choisir sa vie sans risquer forcément sa vie et souvent, celle de ses enfants. Droit à être un humain à part entière. Droit à écrire ? Plus compliqué, le droit d’écrire… Beaucoup plus compliqué. Et — non pas obtenu —, mais imposé de haute lutte, le porte-plume brandi comme une dague, après avoir été frappé d’interdit, onze longs siècles durant.

Aut liberi aut libri

Des livres ou des enfants, mais pas les deux, que diable ! Que se passa-t-il dans la tête de ce pape romain — par ailleurs nouvellement autoproclamé… — pour qu’au milieu du 9e siècle il émette cette bulle interdisant l’écriture féminine ? Aut liberi aut libri ou des enfants ou des livres —, Mesdames choisissez votre camp, comme si la vie ne devait être qu’organique Il faut y lire en vérité une conception littérale de la notion de Verbe créateur qui se trouve au cœur du christianisme, comme d’ailleurs au cœur des trois monothéismes, tous trois fondés sur un livre originel : la Torah (puis le Talmud), la Bible, le Coran. Dans nos civilisations dites du Livre, l’être humain est une Créature du Verbe, mais ce Créateur, Un et Unique, est masculin. Seul le Verbe de Dieu est créateur, alors comment une femme, dont le rôle est, au mieux, d’incarner le fruit de ce Verbe, pourrait-elle prétendre à être tout à la fois créatrice et porteuse de la création ? Chacun, et chacune, peut y réfléchir par lui, et par elle-même.

Mon propos, en cette semaine du 8 mars 2021, est de rappeler que cet interdit, aussi absurde qu’il nous paraisse aujourd’hui, fut plus que très respecté. Longtemps, celles qui souhaitaient écrire en paix devenaient religieuses (Catherine de Pise, Hildegarde de Bingen, Marie de l’Incarnation) ou simplement se conformaient à l’interdit, au nom de la liberté, vraiment ? ou par une forme insidieuse d’obéissance inconsciente ? Toujours est-il qu’il faut attendre les Anglaises du 19e siècle (Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot, Elisabeth Gaskell, Beatrix Potter…), par ailleurs non-papistes, pour affirmer une écriture romanesque, bien quelles — et jusqu’à Virginia Wolf, sans oublier l’Américaine Édith Wharton, mon écrivaine préférée, même elles opposèrent de fait fécondité de la plume et fécondité de la chair.

Dans la littérature française figure, on le rappellera, une honorable liste d’écrivaines de talent, mères et écrivaines, qui cependant constituent autant d’exceptions qui confirment la règle. Madame de Lafayette, Madame de Sévigné, la Comtesse de Ségur née Rostopchine, et la plus exceptionnelle de toutes, George Sand… constituent des modèles, mais brillent par leur incongruité. N’est pas Aurore Dupin alias George Sand qui veut, n’est-ce pas, elle qui jamais ne se crut obligée de choisir entre être mère divorcée et autosuffisante, amante fougueuse, voyageuse infatigable, cavalière intrépide, maîtresse femme, jardinière et cuisinière gourmande à la table perpétuellement ouverte à tant d’artistes de son temps…

Peu d’autres, ni Lou Andréas-Salomé, ni Colette, ni Simone de Beauvoir, ni Violette Leduc, ni Carson McCullers pas plus de Gabrielle Roy (qui en parle avec lucidité et émotion dans son dernier livre Ces enfants de ma vie), ne se seront au final inscrites à contre-courant de cet interdit papal érigé au 9e siècle. Il faut attendre les années 1960, Françoise Sagan, Françoise Giroud, Marguerite Duras, et plus tard Élisabeth Badinter, Margaret Atwood, Nancy Huston ou Laure Adler, pour que ce sujet précisément, le ventre ou la plume, fut traité autrement que comme une contradiction, une incompatibilité, voire une coupable inconséquence qu’il faudrait payer du prix du mépris (une mère qui écrit est d’emblée soupçonnée de négligence) sinon du prix de sa vie (Sylvia Plath).

La revanche de l’écriture féminine  

Je n’aime pas parler en termes de revanche. À la suite de Badinter, j’ai le féminisme complémentaire ou non oppositionnel. Mais revanche pourtant il y a… Française, nourrie par l’école de la République et la littérature française, j’ai néanmoins été frappée dès mon arrivée ici, en 1998, par l’importance des écrivaines, au sens du nombre et de l’impact, dans la littérature québécoise. Je demeure incessamment frappée par la constatation, depuis 2003 que j’anime des ateliers de création littéraire, par le fait que mes étudiants soient, à 95 %, des étudiantes. Par le fait que, statistiques à l’appui, se confirme le fait que les lecteurs soient pour les ¾ des lectrices, sans oublier les enseignantes, les journalistes, les éditrices, les participantes au festivals, salons du livre et autres rencontres littéraires.

Quant à moi, écrire et être mère s’est d’emblée avéré indissociable dans mon existence, car j’ai la même année, et je dirai dans le même souffle créateur, féminin, publié un livre et eu un fils, mis au monde un livre et un être humain, puis d’autres. Et liberi et libri. L’idée d’une comparaison, et plus encore d’une compensation de l’un par l’autre, pire de l’un pour l’autre, me semble une profonde méconnaissance et de la maternité, et de la création littéraire. Et quand, enfin ! va-t-on cesser de demander aux écrivaines comment, mais comment diable ! ont-elles eu le temps (l’audace, la sottise, la désinvolture ?) d’être mères, mères aussi, sans que pour autant leurs enfants soient forcément devenus neurasthéniques ou dysfonctionnels ?

Évidemment, loin de moi l’idée qu’il faille être mère quand on naît femme ! Mon propos est d’affirmer qu’être mère et créatrice est autorisé. Les femmes ont fini par s’y autoriser, sans bénédiction ni paternelle (lire l’essai Écrire dans la maison du père de Patricia Smart), ni divine. La lutte, alors, la lutte, en effet, sur ce plan comme sur tant d’autres, a le quoi continuer. Lorsque reviendra le 8 mars, il serait bon de cesser d’oublier le droit d’écrire — comme affirmation personnelle, mais aussi comme mutation civilisationnelle —, et les nombreuses femmes (mais aussi pour le coup les nombreux hommes) qui se battent encore, dans de trop nombreux pays, pour l’exercer, au prix de persécutions, voire pire. Mères terrestres et femmes de lettres, ne vous en déplaise…

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Le Pois PenchéMains Libres

Aline Apostolska

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com