//Suzhou, la Chine dont vous rêviez…

Suzhou, la Chine dont vous rêviez…

Aline Apostolska

La Chine est une destination prisée des Québécois mais bizarrement, la ville de Suzhou (prononcez Soujo) située à quelque quatre-vingt kilomètres à l’est de Shangai, ne figure pas toujours sur l’itinéraire. C’est vraiment dommage, car Suzhou cumule plus de 2,500 ans d’histoire, compte les plus anciens jardins classiques chinois, demeure la cité la plus riche du pays et la capitale mondiale de la soie (et de la robe de mariée), est connue comme un haut lieu de gastronomie et surtout, offre le charme de ses innombrables canaux bref, offre un concentré de tout ce que l’on imagine et espère en se rendant dans ce que les étrangers nommaient jadis L’Empire du milieu. Suzhou est en effet un rêve de Chine, et d’abord pour les Chinois eux-mêmes qui souhaitent avoir visité la ville au moins une fois dans leur vie, attestant ainsi du haut patrimoine historique et culturel de celle-ci autant que de son bel art de vivre au quotidien. Un dicton local dit : « Au ciel, il y a le paradis, sur terre, il y a Suzhou. » Allons-y voir.

Direct par le pôle nord

C’est d’autant plus simple dorénavant qu’Air Canada a inauguré il y a un peu plus d’un an, un vol direct qui passe par le pôle nord, évitant l’ancien transit par Vancouver puis la traversée du Pacifique. Grâce à l’un des derniers modèles de Boeing, on rallie désormais Shangai en un agréable vol de quatorze heures qui joue entre les couchers et les levers de soleil. Douze heures de décalage horaire, exactement, douze heures de plus. Avec un avantage, celui de ne pas avoir à bouger les aiguilles de sa montre… Arrivée le lendemain à Shangai la trépidante et son siècle d’histoire. Du 40ème étage du luxueux hôtel Longemont et son architecture design, des milliers de points lumineux rappelle que l’on se trouve dans une des métropoles les plus productives du globe, la plus grande richesse et donc sans doute la plus grande pauvreté, s’y côtoient. Il faudrait des jours entiers pour se perdre dans ses quartiers traditionnels et ses artères les plus higtech, mais on y passe une seule matinée. Assez pour apprécier le Bund, un kilomètre et demi de promenade en bordure du fleuve Huangpu et son festival de gratte-ciels plus singuliers les uns que les autres qui de loin jouent à rappeler Manhattan.

Derrière le quartier de la French Concession, ses cafés, restaurants et boutiques de marque, se trouve la gare centrale de Shangai. En une demi-heure de bubble train, nous voici rendus à Suzhou. Lorsqu’ils le peuvent, étant donné le niveau de vie et de coût de Suzhou, certains habitent donc à Suzhou et travaillent à Shangai. La situation inverse, en revanche, ne semble séduire personne : « Lorsqu’on a la chance de vivre à Suzhou, on y reste, dit Wendy, notre guide, et nombreux sont ceux qui espèrent y prendre leur retraite.» Mais qu’a-t-elle donc cette ville de tous les superlatifs ? On comprend vite ce qui la rend unique aux yeux des Chinois mais aussi des touristes, surtout Japonais, Sud-Coréens et Européens, qui se mêlent aux habitants du cru.

Une ville d’eaux et de ponts

Marco Polo, au 13ème s., affirmait que Suzhou comptait 6000 ponts. De deux choses l’une : ou bien ceux-ci se sont depuis lors effondrés ou plus vraisemblablement, il a exagéré… En vérité, Suzhou compte 180 ponts, plus ou moins anciens mais tous construits selon ce modèle spécifique en forme d’arc élevé qui fait que l’on ne voit la rive adverse que lorsqu’on parvient en son milieu. C’est que Suzhou est avant tout une ville d’eau. Située dans à l’embouchure du delta du fleuve Yangtsé et entourée de grands lacs naturels, son histoire s’est bâtie autour de cette interpénétration de l’eau dans les terres. Sur le Grand canal qui borde l’impressionnante muraille de la ville – construite au 16ème s. pour empêcher l’entrée des migrants pauvres d’envahir cette richissime cité -, passent de très nombreuses péniches, rappelant que le fleuve a toujours constitué un axe commercial majeur. Ces ponts rappellent que les Chinois se distinguent depuis des millénaires par leur expertise dans le domaine, une excellence qu’ils perpétuent puisqu’ils viennent tout juste d’inaugurer le plus long pont du monde ( en verre, il relie désormais Macao à Hong Kong) ainsi que le plus haut pont du monde ( il traverse la rivière Beipan dans la province du Guizhou).

Au cœur de la vieille ville traditionnelle, d’innombrables canaux, étroits et sinueux, rythment la vie quotidienne des suzhounais. Sur les rues Shang Tang et Pingjiang, on flâne en famille, entre amis ou en amoureux, on mange, on prend un verre d’alcool de riz tiédi ou de thé au chrysanthème, on fait ses courses, on baye aux corneilles ou l’on peint, aussi, les bâtiments centenaires alentour, entre les boutiques traditionnelles et les échoppes de food street omniprésentes. Une belle ambiance inspirante qui vaut à Suzhou le surnom de Venise de l’orient, et en effet, comme dans la Sérénissime, ponts et canaux marque le pouls de la ville dans les quartiers aisés comme dans les quartiers plus indigents. Mais comme à Venise, hélas, l’eau est verte et sale, et personne n’imagine se baigner dedans ni y pêcher. Parfois juste remplir un seau pour nettoyer le quai devant sa maison. Mais si la gastronomie locale est très portée vers le poisson, les crustacés ( surtout langoustines et crabe ) et les fruits de mer, ceux-ci viennent d’élevages ou bien de la mer, le Pacifique si proche.

Excentrée par rapport à Suzhou, la banlieue de Tongli, à une demi-heure de voiture, déploie tous les charmes d’un quotidien tranquille et bon enfant avec la beauté d’un poème posé sur l’eau. Beaucoup de raisons qui expliquent que de nombreux films ont été tournés à Tongli qui rappelle une Chine atemporelle. L’eau et Suzhou sont ainsi indissociables pour le meilleur et, on l’espère, pas pour le pire. « On a d’autres priorités pour le moment, mais un jour on va décider de nettoyer l’eau des canaux et des lacs » assure la guide et on peut absolument avoir confiance. Il en va des ponts comme de l’industrie ou du commerce, lorsque les Chinois décident de quelque chose, ils le font, un point c’est tout.

 

Les plus anciens jardins classiques chinois

Ah les jardins de Suzhou !… La ville en compte aujourd’hui 69 qui s’échelonnent du 11ème au 19ème siècle, parmi lesquels 9 sont classés au Patrimoine universel de l’Unesco comme des emblèmes uniques et parfaits du jardin chinois classique. Celui-ci se définit par le souci d’une minutieuse reproduction de la nature en miniature et par un agencement caractéristique entre des bassins d’eaux, des formations de spectaculaires pierres de la région, des arbres et des plantes. Chaque recoin est conçu comme un tableau en soi, toujours en respectant les quatre points cardinaux, nord (hiver), sud (été), est (printemps), ouest (automne) qui offrent des visions et des perspectives différents de la nature. La nature qui dans l’esprit chinois demeure une interrogation métaphysique : rien ne peut l’égaler et encore moins la surpasser. L’artiste peut au mieux, tenter de la reproduire au plus près, et la reproduisant la contrôler. Ainsi chaque angle d’un jardin chinois, tout comme chaque angle d’un bonsai de feuilles ou de pierres, constitue un tableau, une peinture faite d’éléments naturels. On ne peut se rendre à Suzhou sans voir les jardins qui en sont l’emblème, avec leur vibrante perfection qui invite à la méditation. S’y trouve également les maisons des anciens propriétaires, ce qui offre une vision du mobilier de chaque époque. Les cinq plus prisés sont : le Jardin de l’Humble administrateur, le plus vaste (1509), le jardin du Maître des Filets (1180), le plus petit mais enchanteur et où l’on peut assister à des représentations de danse, musique, théâtre et opéra traditionnelles, le Jardin du Bosquet du Lion (1343) avec ses pierres en forme de tête de lion, le Jardin de Persistance (1593) qui regroupe le plus d’étonnantes constructions de pierre, et le joliment nommé Jardin Attardez-vous (fin 19ème s.) qui a la particularité de contenir une pagode mais aussi d’ouvrir sur les jardins privés du sublime hôtel Pan Pacific, luxueux édifice vaste comme un palais impérial, avec ses cours intérieures, ses bassins, ses deux piscines et son spa. Les clients du Pan Pacific ont accès au Jardin Attardez-vous tout comme à la forteresse de la ville, adjacente au jardin.

 

La plus vieille pagode de Chine

Tiger Hill, la colline du Tigre, constitue aujourd’hui l’emblème culturel de la ville de Suzhou. Bel hommage à une légende qui elle-même rend hommage à la pitié filiale si chère au cœur des Chinois. En 496 av JC le roi de Suzhou incinéra son père sur cette colline qui domine la ville. Trois jours plus tard, un tigre blanc serait venu se coucher sur la tombe, avérant la sacralité du lieu. Une pagode fut érigée, des moines bouddhistes s’y installèrent. La vénérable pagode penche comme la tour de Pise mais n’en demeure pas moins l’emblème de la ville. Le lieu est inspiré et inspirant, avec un jardin de bonsaï tout aussi anciens, et parfumé par une micro plantation de thé vert réservée à la consommation des moines. Quant au tigre, la légende veut que son esprit rôde toujours autour de cette pagode sacrée de Yunyan que les Chinois visitent par dizaines de millions.

La gastronomie chinoise la plus fine

Quiconque va à Suzhou va bien manger, voilà une certitude. À la table de l’Empereur, le chef devait être de Suzhou et encore aujourd’hui lors de réceptions exceptionnelles, un chef suzhounais est convié à préparer le repas officiel. Et en effet, quiconque mange à Suzhou a l’impression de ne jamais avoir mangé chinois auparavant ! Quelques restaurants à ne pas manquer : le Bai Ma Tou, prisé par les locaux, qui déploie sa carte traditionnelle, le Hong Deng Ji primé meilleur restaurant de la ville à plusieurs reprises, le TDB situé dans le nouveau quartier de Li Gong Di, le Hot Pot végétarien de Tongli, le Crawfish Platter ou le restaurant du Nan Yuan Hotel, les délices se succèdent au fil des conviviales tables tournantes : poisson mandarin en sauce aigre-douce, nouilles au petit déjeuner ou en fin de repas, porc fondant ou en lamelles sautées, tripes caramélisées, haddock ou seiche grillés, soupe de tortue, dumplings farcis, pâtes croustillantes, mini citrouilles aux haricot rouge, liserons d’eau, châtaignes, pousses de lotus, tomates pelées et farcies, champignons, canard laqué, poêlées de langoustines et crabes à la vapeur… arrosés de thé, de vin de fleurs et de fruits, ou d’excellente bière artisanale locale, on ne repart pas le ventre vide. Aucun laitage et aucun sucre rapide, sauf pour les bonbons aux arachides et les gâteaux de lune aux noix que les locaux aiment à croquer dans la rue, entre deux repas. Suzhou ou le festival de saveurs à l’année longue.

La ville la plus riche de Chine

Suzhou n’a pas peur des superlatifs. Capitale mondiale de la robe de mariée ( vous savez, quand c’est écrit Made in China, en fait c’est Made in Suzhou) de la soie (depuis que la soie existe), ville la plus riche de Chine depuis toujours et aujourd’hui de plus en plus (avec 54000$ de revenu moyen annuel), la ville a érigé tout un quartier à la gloire de sa nouvelle prospérité, qui n’efface pas mais au contraire magnifie et double sa prospérité traditionnelle. Sur les bords du lac Jinji, à quelque trente minutes du centre-ville historique, se dresse, fier dans le ciel, le quartier huppé et prisé de Li Gong Di. « Il y a dix ans, il n’y avait rien ici, rien du tout ! C’était des champs de fermiers exactement comme au Moyen-âge. » Oui mais on l’a dit, quand les Chinois veulent quelque chose, point de tergiversations et surtout pas de procrastination : ils le font, ils se donnent les moyens de le faire et le font. Ainsi ont-ils construit un métro flambant neuf, en verre blanc brillant et propre à manger par terre, très peu onéreux et bien organisé qui en quatre lignes quadrille la ville. Et puis, à Li Gong Di, a poussé un secteur de restaurants chics, des immeubles d’habitations pour les jeunes couples enrichis mais aussi des unités de maisons de luxe (à 3 ou 4 M la maison, vendues en une semaine et sans hypothèque), un immense centre culturel, sorte de Place des Arts puissance 10, la plus grande roue du monde, et bientôt le plus haut gratte-ciel du monde, commencé l’année dernière et qui sera complètement achevé dans six mois ! Et au cœur de ce quartier hallucinant et très harmonieux malgré son ostentatoire brillance, l’immeuble fuselé de l’hôtel W, noir comme un trait d’encre de Chine avec son luxe de très bon goût. À défaut d’y descendre, on peut bien boire une coupe de champagne ou d’autre chose sur la terrasse du 37ème étage. Histoire de profiter d’une vue à couper de souffle et se rêver un instant en membre de la jet-set chinoise, laquelle s’est aujourd’hui enrichie surtout grâce à l’export (la Chine est le premier exportateur et le second importateur du monde, encore des records), la manufacture de tout et surtout automobile et technologique, qui remplace les revenus qu’apportait jadis la soie. Mais la soie demeure et on peut même visiter l’Usine n. 1 pour en découvrir les secrets de fabrication.

Conclusion ? Si Suzhou n’est pas dans votre itinéraire, vous pourriez exiger qu’elle y figure. Une ville qui a su garder toute sa tradition millénaire tout en conjuguant la modernité la plus délibérément en marche vers le futur, avec un identique cap immuable fixé sur la prospérité, il n’y en a pas beaucoup. Mais celle-là existe bel et bien, comme un rêve de Chine. Réalisé.

Liens :

Longemont hotel Shangai http://www.longemontshanghaihotel.com/

Pan Pacific hotel Suzhou https://www.panpacific.com/en/hotels-and-resorts/pp-suzhou.html

Hôtel W Li Gong Di https://w-suzhou-jiangsu.hotelmix.fr/

Page de l’Unesco sur les jardins de Suzhou http://whc.unesco.org/fr/list/813

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com

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