Le 6 juin 1944, un devoir de mémoire

« Leur nom vit pour les générations »
Débarquement de Normandiie, 6 juin 1944, un devoir de mémoire Débarquement de Normandiie, 6 juin 1944, un devoir de mémoire
Débarquement de Normandiie, 6 juin 1944, un devoir de mémoire

« Leur nom vit pour les générations »

J’ai emprunté cette phrase à l’écrivain Rudyard Kipling en hommage à son fils tombé au combat lors de la Première Guerre mondiale. Et elle conclut aussi le formidable ouvrage de l’historien Frédéric Smith : Des Québécois en Normandie. Du jour J à la libération de Paris, Éditions du Boréal.

Ah le jour J. C’est d’abord une des photos de Robert Capa, embarqué sur un chaland au petit matin, direction Omaha la sanglante. Puis, ce fut Le jour le plus long (1966) et bien après la scène d’ouverture de : Il faut sauver le soldat Ryan. Presque dix minutes de terreur et d’épouvante où ces jeunes hommes allaient subir le feu de l’ennemi meurtrier et bien préparé. Malgré un « enfumage » des services secrets : le débarquement qui devait se faire au Pas de Calais, la machine de guerre allemande était loin d’avoir perdu de sa force et les alliés en firent durement les frais, tout comme ces Québécois, du Régiment Chaudière qui déboulèrent à Juno Beach.

Du Jour J à la libération est un essai formidable qui se lit comme un roman, profondément humain. Frédéric Smith à travers les différents chapitres nous fait revivre le quotidien de ces soldats engagés pour la liberté (Régiment de La Chaudière et de Maisonneuve), qui affrontèrent le feu de l’ennemi pendant la journée fatidique du 6 juin et bien après.

Du soldat Leo Major, tireur d’élite d’exception qui fera beaucoup parler de lui, aux Pays-Bas, aux frères Rousseau, dont Phillipe sera le premier Québécois tué le 6 juin 1944, en passant par Paul Sauvé, les reporters René Lévesque/Marcel Ouimet, le tankiste Leo Garipey à la tête de son char Bucéphale ou le capitaine Pierre Vallée, présumé disparu, mais qui sera finalement capturé par les Allemands. Tout l’art de l’historien est de nous faire revivre ces moments fatidiques ou alterne : le sang-froid, le courage, la peine et la mort qui les attend au détour d’un bosquet. Comme dans l’enfer de Carpiquet. 

En relisant ces chapitres, j’ai immédiatement songé à Roland Dorgeles (Les croix de bois) ou Pierre Closterman (Le grand cirque).  Avec le temps qui fuit et tous ces jeunes hommes partis rejoindre leurs frères d’armes au paradis des soldats, il devient impératif de transmettre aux nouvelles générations, cet ouvrage que nous considérons comme essentiel. Un devoir de mémoire dont nous pouvons être fiers en tant que Québécois.

Professeur titulaire à l’ÉNAP où il enseigne la politique étrangère et la politique de défense, Stéphane Roussel est l’un de nos rares spécialistes de la culture stratégique. Collègue et ami sur les bancs d’école en sciences politiques à l’UQAM, je ne pouvais passer sous silence son petit livre introductif sur certains aspects de la Seconde Guerre mondiale  : Allemands et Canadiens face à face, Septentrion, 152 p.

Dans un esprit tout à fait collégial et grand public, il raconte ces années de plomb et d’acier avec des symboles aussi intrigantes qu’Erwin Rommel, le renard du désert, la toute-puissance maléfique des SS ou l’histoire du char Tigre qui fit des ravages dans les rangs des alliés. Plus troublant encore, l’exécution pure et simple de prisonniers canadiens entre le 7 et 17 juin 1944. Un crime de guerre qui restera presque impuni, surtout Kurt Meyer, la figure centrale. Sur une note, disons plus réjouissante, nous retrouvons l’étonnant sergent Leo Major lors de la libération des Pays-Bas. Héros outre-Atlantique, mais oublié ici. Quelle misère !

Et nous conclurons cette chronique du 6 juin, avec un livre fondamental, accessible à tous : L’Amérique en guerre (1933-1946), Éditions Perrin de l’historien au Mémorial de Caen : Christophe Prime.

À l’inverse des idées reçues, l’Amérique de Rossevelt fut très réticente à entrer en guerre, et ce malgré les signaux d’alarme. Le portrait de cette puissance finement analysé par l’historien est aussi la vie d’une nation, relativement repliée sur elle-même et qui se remet du moins au tout début, de la crise de 1929. Des milliards $ investis (Le New Deal), un peuple qui renaît en empêchant une crise intérieure. Donc, pourquoi faudrait-il se placer le bras dans le tordeur et envoyer « nos boys » combattre ? Pour bien des politiques américains, qu’ils furent démocrates ou républicains, ces vieux pays, n’avait aucun intérêt stratégique et très peu économique, du moins pour l’instant présent.

Au fil des chapitres, nous allons comprendre que peu de politicologues saisissaient les bouleversements qui arrivaient à grands pas et le président Roosevelt sait très rapidement que l’entrée en guerre est inévitable. Détournant les lois du congrès, il y aura d’abord le prêt-bail, surtout à l’Angleterre, des pièces d’avions détachées à la France, un soutien massif à la Russie de Staline. Il faudra, le jour de l’infamie, soit l’attaque sur Pearl Harbor où furent concentrées, les forces navales américaines, pour que cette jeune nation, réquisitionne tous les industriels et son pays vers la victoire totale. 

Une véritable épopée de la guerre qui est autant sociale avec les bons d’armement, la mobilisation des acteurs/actrices d’Hollywood, mais aussi les erreurs stratégiques (bombardements à outrance), le racisme, l’emprisonnement des Japonais pourtant américains.  600 pages d’analyse et un éclairage important qui s’adresse à tout un chacun, que vous soyez historien ou non.

Mains LibresLe Pois Penché

Journaliste depuis 1990, formation en sciences politiques à l’UQAM( relations internationales). Recherchiste, réalisateur et chroniqueur pendant 20 ans à Radio-Canada, au Journal de Montréal pendant 17 ans( jazz, classique et autres). Couverture du Festival de jazz depuis 1990. Collaborateur à Sortiesjazznights depuis 20ans. Auteur des grands noms du jazz en 2000 ( Éditions de l’Homme) et aussi chroniqueur de livres pour le blogue : C’est livre et du bon