//À l’ombre du château. [Conte] (Texte no. 9)

À l’ombre du château. [Conte] (Texte no. 9)

Robert Clavet

Nékolia savait que l’ancien mendiant allait encore vivre des peurs, éprouver du ressentiment et subir des montées de colère, mais, selon ses croyances, la présente incarnation du jeune homme était une occasion de se reprendre, de ne pas répéter le même scénario que dans une vie antérieure. Sans ménagement, il demanda : « Vas-tu respecter le souhait de Charles, de Marguerite et d’Érinée ? » Décontenancé, Ésiom ne pouvait imaginer un roi ayant le cœur habité par de la hargne.

Le vécu du mendiant de Tréblinor n’avait pas disposé celui-ci à la collaboration, encore moins à consacrer sa vie aux autres. Toutefois, Nékolia se disait que, en plus d’être animé par un puissant désir de donner un sens à sa vie, le jeune homme avait le cœur agrandi par les épreuves. Même si, après la mort d’Érinée, ce fut au défi des autres qu’il avait dû batailler pour survivre, il n’avait pas moins été marqué par l’amour de sa mère. Nékolia envisageait que la même fougue ayant permis au petit orphelin de survivre puisse maintenant servir à combattre Ribot et Gauzelin, le roi fantoche. C’est pourquoi il enseignait que ce ne sont pas tant les faits bruts de notre histoire personnelle qui nous déterminent, mais l’opinion que nous nous en faisons, que la réalité peut toujours être vue sous différents angles, envisagée selon d’autres points de vue.

Comme il percevait la présence d’un grand poids sur l’âme du jeune homme, Nékolia lui demanda un jour :

— Quel est ton souvenir le plus pénible ?

— C’est la mort de ma mère, répondit Ésiom, sans hésiter.

— Raconte-moi comment ça s’est passé, demanda l’homme aux étranges yeux verts.

Ésiom raconta qu’Érinée s’était empoisonnée avec des champignons et que, du fait qu’elle était une experte, c’était probablement de sa faute.

— Où étais-tu lorsque c’est arrivé ? demanda l’homme en blanc.

— J’étais près d’elle…

Après un moment, sous l’effet d’une sorte de transe, il ajouta :

— Je venais tout juste d’apporter un fagot de bois, comme elle l’avait demandé.

— Et pourquoi avait-elle demandé du bois ?

— Parce qu’elle s’apprêtait à cuisiner… Elle ne mangeait jamais de champignons sans les faire cuire ! cria presque le jeune homme, les yeux tout ronds. Alors, si elle ne les avait pas encore cuisinés, ce n’est donc pas leur consommation qui a provoqué sa mort !

Nékolia raconta alors une anecdote qui lui avait été rapportée il y avait plusieurs années.

À chaque fois qu’il était ivre, comme pour se confesser, un mercenaire de Ribot balbutiait toujours la même histoire : « Comme je n’ai pas trouvé le courage de m’enfuir et qu’elle allait finir par tout révéler, je n’avais pas le choix. Je l’ai empoisonnée. C’était moi ou elle. » Ésiom comprit qu’il s’agissait du sbire qui avait trahi Ribot en acceptant de maquiller l’assassinat du bébé royal. En relâchant bruyamment son souffle, les joues en feu et les mains moites, il ressentit à la fois de la colère et un grand soulagement, car ce n’était pas à la suite d’une maladresse de sa part que sa mère avait été empoisonnée.

Un jour apparemment comme les autres, Ésiom confia :

— En fin de compte, ce ne sont pas tous les Tréblinorois qui ont été malintentionnés à mon égard. Si aucun ne m’a adopté, c’est parce qu’ils étaient écrasés par les taxes et les impôts, et avaient à peine de quoi nourrir leurs propres enfants.

— Heureux d’entendre cela, dit le Maître, que désires-tu maintenant ?

— À Tréblinor, il m’arrivait de vouloir m’enfuir dans la forêt, mais j’avais trop peur. Aujourd’hui, j’y habite, grâce à vous, et je voudrais vivre ici pour toujours.

Nékolia resta silencieux : ce n’était pas la réponse qu’il avait souhaité entendre. Le jeune homme progressait, mais il était encore sous l’empire d’émotions qui le détournaient de sa destinée. Comme la situation du royaume se dégradait rapidement, le Maître décida de prendre les grands moyens.

Le lendemain, en suivant un rituel pratiqué depuis un temps immémorial, Nékolia demanda à Ésiom de s’asperger à tous les matins durant sept jours avec l’eau du petit étang et de garder le silence le reste de la journée. La semaine suivante, après l’avoir revêtu d’une tunique en lin et de sandales en cuir, il le conduisit à une première source ayant la vertu de faire oublier les opinions passées, puis à une seconde, ayant celle de faire retenir ce qui allait être vu et entendu. Il l’amena ensuite au pied d’un grand arbre où il lui demanda, en aspirant, d’imaginer un rayon de lumière rouge en provenance du centre de la Terre qui monte et se diffuse dans tout son corps puis, en expirant, qui retourne à sa source abyssale. Ésiom était maintenant prêt pour l’étape ultime. À suivre.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Nous vous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de ce conte.

Lyrique 2020Le Gustave
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