//François Charron, une voix possédée

François Charron, une voix possédée

Ricardo Langlois
Il y a longtemps, au carré Saint-Louis, je rencontre un poète merveilleux, François Charron, que j’admirdepuis le CÉGEP.  Il avait écrit un essai sur le poète Saint-Denys Garneau. Cela m’avait impressionné.

François Charron enseigne de 1973 à 1977 au CÉGEP Montmorency puis décide de se consacrer uniquement à la poésie et à la peinture. J’ai eu le bonheur de lui parler par un bel après-midi d’automne, le temps d’un échange avec un poète associé aux Herbes rouges. Il a été de son temps. Les années 70, c’était les années dexpérimentations, du rejet de toutes formes de tabou. L’apogée de la contre-culture.

Notre rencontre a eu lieu en 1990, à l’époque de La beauté des visages ne pèse pas sur la terre (1). Poésie d’une extrême douceur. En quatrième de couverture : l’échange amoureux, le don de soi, l’émerveillement face au dehors… je vous glisse quelques mots de ce livre fondamental :

« Écrire est bleu un autre jour commence à poindre on laisse le soleil nous sécher au loin un taxi venu d’on ne sait où longe la plaine durant quelques secondes la nudité de la terre me ressemble. »


Une densité spirituelle se dessine. Le langage poétique est un laboratoire de recherche. Je vous parle de
« L’herbe pousse et les Dieux meurent vite » sorti en 2018 (2). Nous avions un ami commun : Jean-Marc Fréchette. Avec le temps, le néant s’évapore. Sa poésie : des pratiques de la vie simple. L’expérience de Soi.

« Au seuil de la révolte sous le rond patient. De ma lampe j’écris : Je jure Ô mon Dieu de ne pas t’en vouloir là-bas je donne au combat impossible » (p55)

Apprendre à lire avec des thèmes plus familiers avec une poésie plus hybride. Une réciprocité. Un regard neuf sur l’état des lieux. Un délire quasi mystique.

« Penché sur ma nuit parallèle j’ai su que le moindre mot se prenait Pour Dieu Monter et descendre, sortir et rentrer continuellement » (p. 58)

Second niveau d’écriture : l’intimité se dessine dans l’instauration des intuitions de la vie. Chercher un équilibre (un autre niveau de la mémoire à l’immédiat). La parole ruisselle sous le fragment. François Charron devient prophète malgré lui. Par de courts fragments. Après la révolte du jeune marxiste, ici, le jeune homme s’en va vers un discours presque lumineux. Une sorte de révolution. Il y a des métamorphoses. Des aphorismes se multiplient. Flux alchimique entre l’ancien et le nouveau.

« Le temps s’approche de moi dans ma cage d’illuminé » (p. 142)

L’imaginaire et l’intérieur de Soi. Un atelier s’ouvre pour le poète chercheur. Une leçon de vérité s’offre à ses nouveaux lecteurs. François Charron intériorise l’existence avec un petit sourire en coin. Corps et âme dans un espace défini. L’état du monde paraît quand même incertain : « j’ai barré le mot frayeur au centre du texte » (cf. La beauté…) On traverse le temps. Sur les illusions d’une autre époque, il dit : « Aujourd’hui c’est hier cet enfant c’est mon père» (p. 148). Le poète est resté jeune d’esprit. On s’est vus pour mon premier livre « Nirvana » suivi de « Crépuscule » (3) à la Place des Arts. On s’est parlé et il m’a confié que c’était probablement son dernier recueil. J’ai su quelques mois plus tard qu’il avait adoré mon premier livre. Pour moi, c’était une forme de consécration, même si le mot semble dissonant. La mémoire des grands poètes, je veux me souvenir d’eux comme de mes groupes rock préférés. Revenir au temps d’or, « dissiper le syndrome du mauvais monde (wicked world syndrome). »(4)  La poésie pour dissiper le territoire, le ciel gris sur le ciel toujours gris…

Notes

1. « La beauté des visages ne pèse pas sur la terre », Écrits des Forges, 1990. Grand prix de la poésie de la Fondation deForges.
2. François Charron, « L’herbe pousse et les Dieux meurent », Les herbes rouges, 2018.
3. Ricardo Langlois, « Nirvana » suivi de « Crépuscule », (2018), deuxième édition.
4. Théorie de Matthieu Ricard : « Plaidoyer pour le bonheur », Pocket, 2016.
Le Gustave
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