//Philosophie spirituelle, pour des temps nouveaux (Texte no. 1)

Philosophie spirituelle, pour des temps nouveaux (Texte no. 1)

Robert Clavet

En touchant à des sujets diversifiés, le magazine LaMetropole.Com fait preuve d’une belle audace, mais il ne faut pas s’en étonner outre mesure. C’est en effet le même être humain qui s’intéresse tantôt aux arts, aux sports, aux tendances sociales, à l’art de vivre, à la gastronomie, aux voyages, à l’immobilier et, pourquoi pas, à la philosophie, qui concerne l’être humain en tant qu’être humain. Cette dernière st une discipline qui ne contredit ni les faits ni la science sur son plan, mais, en tant qu’art expressif particulier, fait appel à une raison ouverte à un approfondissement sans limites des questions, et tient compte de tout ce qui se trouve en l’être humain, le sujet concret de la connaissance. Il s’agit de pousser la pensée rationnelle jusqu’à ses limites, là où apparaissent les questions auxquelles la science ne peut répondre, où, dans l’étonnement, apparaît la grande question du sens de l’existence. Le lien entre les nombreux textes qui vont suivre au hasard des semaines ne sera pas tel que chacun de ceux-ci découlera directement du précédent : il va s’agir de recommencements, mais toujours dirigés vers un même centre. La philosophie spirituelle s’intéresse à une mystérieuse totalité, à un ineffable fondement. Les savoirs sont illimités, et personne ne peut tout connaître. C’est pourquoi nous allons utiliser des éléments du savoir pour repérer le fil d’Ariane qui mène au fond des choses. Pour cela, il faut consentir à une manière de penser faisant appel non seulement à l’intelligence, mais à tout ce qui se trouve en nous. Les questions fondamentales ne visent pas l’acquisition de savoirs, mais l’ouverture à un fondement, ressenti comme une exigence amoureuse. Trêve d’introduction, lançons-nous dans l’aventure.

Après la Première Guerre mondiale, dont on a pu croire qu’il s’agissait de la dernière, la science connut un essor important. Déjà, en 1905, Einstein avait fait connaître sa théorie de la relativité restreinte, qui s’applique aux objets en mouvement uniforme, sans accélération. En 1915, en incluant cette fois les objets en accélération ainsi que la gravitation, ce fut le tour de la théorie de la relativité générale. En 1919, lors d’une éclipse de Soleil, une expédition anglaise fit la preuve que, conformément aux prédictions d’Einstein, loin d’être à trois dimensions, l’univers est un espace courbe, sans limites, mais fini. Contrairement à la seule théorie, qui avait pu paraître comme un jeu de l’esprit, ces observations rejoignirent cette fois un grand public, admiratif et fier de si grands développements de la science. En 1945, on avait entendu parler depuis longtemps de l’idée d’Einstein selon laquelle les atomes contenaient une énergie gigantesque, mais, comme on ne savait pas encore comment libérer celle-ci, on avait cru, cette fois encore, à une pure théorie. Soudain, sur Hiroshima, la bombe atomique devint une stupéfiante réalité. À la même époque, on prit conscience que la Voie lactée comportait des milliards de soleils, et qu’il y avait des milliards d’autres « voies lactées », prises naguère pour des nébuleuses. On apprit aussi que la Nébuleuse d’Andromède, seule visible à l’œil nu, n’était que l’une parmi des milliards d’autres. Mais, bien que spectaculaires, il ne s’agissait encore que de différences quantitatives. Toutefois, l’univers sensible se révéla bientôt n’être que le premier plan d’une réalité qui ne pouvait être pensée que par des formules mathématiques, et encore de façon provisoire. Les dimensions de l’univers tel que conçu par Einstein étaient calculables, mais on commença à parler d’un monde en perpétuelle expansion, dont on ne pouvait calculer que le début dans le temps. Confrontée à cette « immensité » sans limites, aucune nouvelle hypothèse mathématique n’arrivait plus à expliquer l’univers dans sa globalité.

Depuis la fin du XIXe siècle, la découverte de la radioactivité et les analyses de l’atome avaient représenté une révolution intellectuelle pour les spécialistes. Bientôt, d’autres découvertes allaient transformer la conception que les gens en général avaient de la matière. Sans se douter qu’il ne s’agissait que d’un début, les physiciens se rendirent compte que, loin d’être d’ultimes particules élémentaires, les atomes sont composés de protons, de neutrons et d’électrons. On découvrit que les particules élémentaires ne pouvaient être imaginées concrètement, que l’onde et le corpuscule, alors qu’ils sont contradictoires sur le plan de la représentation, sont en réalité des phénomènes complémentaires, saisissables uniquement par les mathématiques. On n’a cessé par la suite de découvrir de nouvelles particules, comme les mésons, considérés comme étant virtuels, tant leur durée est courte. Certains physiciens se mirent à penser qu’il est impossible d’atteindre la structure ultime de la matière, qu’il n’existe pas de matière de base à l’origine de toutes choses. Le cas échéant, tous les corps seraient des apparences, non des réalités essentielles. Tout comme l’univers dans sa globalité, l’essence de la matière serait inimaginable et indéfinissable. Toutefois, bien que perçue désormais comme un grain de poussière perdu dans une immensité sans vie, notre bonne vieille Terre, en tant que berceau de la vie, conserva toute son importance. Elle semblait présenter une dimension inassimilable à la compréhension nouvelle qu’on avait de la matière et du reste de l’univers. Depuis l’Antiquité, on avait cru que la réalité procédait d’une grande unité faite de niveaux dont chacun émanait du précédent : la matière inerte, la vie végétale et animale, l’intériorité psychique, la conscience psychologique et la pensée. Associée à l’idée d’une évolution dans le temps, cette vision unifiée avait permis l’élaboration d’un panorama de l’histoire terrestre et universelle ayant l’être humain comme achèvement. Mais, désormais, en ne croyant plus à cette unité, les « niveaux » ne s’expliquaient plus l’un par l’autre ; et aucun ne semblait pouvoir s’expliquer par lui-même. Il n’y avait plus de lien entre toutes choses ni unité de l’ensemble. Cette démythisation de la réalité ouvra toutefois la possibilité à de nouveaux mythes, mais, cette fois, d’inspiration scientiste.

La vraie science invite à une grande humilité devant le mystère de la vie. Ainsi, au XIXe siècle, Louis Pasteur a démontré qu’il n’y a pas de génération spontanée, que tout ce qui vit surgit de la vie, contredisant ainsi la croyance en la possibilité de créer de la vie à partir de la matière, de passer de la non-vie à la vie. Dans les débuts de la chimie organique, en quête d’un lien entre la matière et la vie, des chimistes purent, à partir de corps non organiques, produire synthétiquement des corps organiques, comme l’acide urique. On découvrit aussi un grand nombre de corps organiques, mais ceux-ci n’étaient pas des êtres vivants comme tels, c’est-à-dire capables de croître à partir de leurs structures propres et de se reproduire. Mais bien des gens ne renoncent toujours pas à croire qu’un jour, on pourra engendrer la vie elle-même à partir de la matière. Or, un corps vivant a une structure morphologique si complexe, qu’on pourrait l’analyser à l’infini. Il ne s’agit pas d’une machine dotée d’un ensemble fini de composantes, et que l’on pourrait construire, mais d’un corps impliquant un dedans (dont on peut observer le fonctionnement, mais dont on ignore la nature profonde) et un dehors adapté à un milieu. Les éléments d’un organisme vivant et ses composantes chimiques ne sont pas encore la vie elle-même dans son unicité. Les savants peuvent fabriquer différentes formes biologiques, prendre de l’ADN synthétisé et modifier un être vivant, mais ils ne peuvent pas créer un être vivant à partir de la non-vie. Même pour la bactérie au génome synthétique de Venter et Smith, élaborée vers la fin du XXe siècle, on est parti d’une séquence d’ADN connue et d’une cellule vivante déjà formée. Incidemment, Einstein reconnaissait l’extraordinaire complexité de la vie. En 1947, alors qu’une maladie l’avait récemment frappé, il écrivit : « Je m’étonne que ce mécanisme incroyablement complexe puisse fonctionner un seul instant ». Mais il n’était pas moins philosophiquement prisonnier du principe selon lequel la réalité répond à un ordre mathématique, et que celle-ci peut conséquemment être déchiffrée de façon absolue par les mathématiques. C’était seulement parce que l’état de ces dernières n’était pas suffisamment avancé, pensait-il, qu’on n’y était pas encore parvenu. Pour la philosophie spirituelle, le mystère de la vie réside dans la réalité elle-même, qui comporte une dimension nouménale, dont le monde phénoménal est l’image apparente et mobile. Emmanuel Kant a apporté une importante contribution en distinguant le monde phénoménal (plan de la multiplicité, de la spatiotemporalité, de la finitude et de la quantité) et la réalité nouménale (plan de l’unité, de l’éternité et de l’infini). Cette dernière est inaccessible à la science, car celle-ci implique une séparation ontologique où les objets connus sont, pour ainsi dire, placés devant un sujet qui les connaît.

Jusqu’au XXe siècle, la totalité de l’existant était considérée comme allant de soi : c’était « le monde ». Mais « le monde » dans son unicité a éclaté. Par le prisme de la science, les aspects de l’univers n’embrassent pas la totalité du monde, autant du point de vue de la matière que de la vie. Il y a des « sauts » qui obligent la science à étudier les phénomènes séparément, et non comme un tout. La science échoue lorsqu’il s’agit de considérer la totalité du monde. Pour la connaissance scientifique, le monde se présente d’une façon fragmentée, et cela d’une manière encore plus marquée lorsqu’il s’agit des spécialités. La démythisation du monde a entraîné d’importantes avancées dans l’explication scientifique de la réalité. La science et ses prolongements techniques nous ont notamment libérés de la magie, et nous ont permis d’avoir une vie beaucoup plus facile au plan matériel. Les pratiques magiques sont désormais impensables et constituent une trahison de la raison. Mais les avantages de cette démythisation sont mitigés par certains réflexes de la pensée, hérités de la pratique technique. Ainsi, les utilisateurs d’appareils et de véhicules sophistiqués qui ne comprennent pas comment ces outils fonctionnent, tout en sachant que des inventeurs et des techniciens le savent, peuvent être amenés à penser qu’il en va de même de toute chose. On peut en effet être ainsi encouragé à penser que, même s’il reste beaucoup à comprendre, tout est théoriquement compréhensible en ce monde par quelque savant, quelque part. Dans cet état d’esprit, on peut croire par exemple que même si la science ne peut pas encore créer des êtres vivants, ce n’est qu’une question de temps, et, qu’un jour, elle le pourra. L’ancienne magie semble avoir été remplacée par une autre pensée quasi magique, mais beaucoup moins imaginative et créatrice. Dans les impressions suscitées par la beauté du monde, par l’infinie richesse des phénomènes, jusqu’à la conscience de la nature dans son énigmatique immensité, nous vivons une expérience qui pointe vers une ineffable unité, et qui n’est pas qu’un simple sentiment subjectif. À la suite de Nicolas de Cues, la philosophie spirituelle ne voit dans les mathématiques qu’un élément de la nature et des modes de connaissance. En mathématiques, une équation est une relation (en général une égalité) contenant une ou plusieurs variables. Elle vient dire que ce qui est à gauche du signe « égal : = » est équivalent à ce qui se trouve à droite. Une démythisation sans référence existentielle entraîne une cécité de l’âme, une fermeture à ce que nous sommes vraiment en tant que personne concrète. Le « connais-toi toi-même » de Socrate veut dire « sache qui tu es vraiment ».

Les phénomènes sont connaissables, et la véritable science s’en tient à ce qu’il est possible de connaître. Mais ce qui est connu scientifiquement n’embrasse pas la totalité de l’être. Ce n’est que par une grande indigence de la pensée que certains, plutôt qu’une simple contrainte méthodologique, en viennent à considérer comme étant fondamentalement non-existant ce qu’on ne peut pas connaître scientifiquement. Il s’agit d’une sorte de superstition qui, sous le masque d’une pseudoscience, constitue une idéologie obtuse. En nous éloignant de la vraie science et des sources profondes de la philosophie, nous ruinons notre conscience d’être. La philosophie spirituelle tend à ramener l’être humain à lui-même, dans sa mystérieuse unicité. Nous sommes dans le monde, mais un monde que nous ne pouvons pas objectiver dans son entièreté. Il ne faut jamais cesser de tendre vers l’infini, au fondement de notre conscience d’être et de notre liberté créatrice. La connaissance objectivante fait état d’un monde éclaté, même si la science tend vers les frontières de l’infini. La connaissance unitive du monde passe par une expérience existentielle intégrale qui précède la faculté d’objectiver. Il y a des limites à la science, mais la pensée est ouverte sur l’infini. L’unité de la nature universelle, du Tout-Un, passe par l’expérience de l’amour du monde, que la science ne peut ni prouver ni réfuter.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Le Gustave
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