//Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 21)

Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 21)

Robert Clavet

L’univers peut être interprété comme un enchaînement causal nécessaire, mais il peut aussi être considéré comme un défi à relever, une liberté à conquérir. Ontologiquement parlant, il n’y a qu’un monde, mais la réalité manifestée peut être imaginée comme le mystérieux éclatement d’une Totalité, du Divin, rendant le monde apparent transfigurable. Dans la culture chrétienne, la Résurrection, expression d’une corporéité pneumatisée, exprime symboliquement l’espérance en « un nouveau Ciel et une nouvelle Terre ». Seule la « conscience primordiale », qui transcende la scission sujet/objet, peut rendre compte de ce que nous sommes vraiment. Le sujet intégral est une créature de Dieu alors que l’objet (issu d’une « conscience secondaire ») est une création du sujet. Ni l’objet connu ni le sujet connaissant mais la personne en chair et en os comporte une dimension nouménale. Sous réserve de la simple confiance, l’être humain intégral peut, sans déni de la mort, espérer en un sens de la vie. Même si la science s’intéresse au comment et non au pourquoi, Louis Lessard, physicien à l’Université de Montréal, fait remarquer que, en regard de l’exigence d’intelligibilité de l’univers physique et des différents êtres qui le constituent, les questions les plus importantes gravitent toujours autour de la question du sens appliquée à l’être humain, et font souvent appel à des problématiques étrangères à la démarche scientifique. Il en donne comme exemples : « Y a-t-il nécessité du sens (ou d’un sens) ? S’agit-il d’une exigence logique qui découle de l’existence d’un être doué de conscience ? Quel lien y a-t-il entre le sens et l’explication scientifique de la venue à l’être d’une espèce donnée (ou d’un individu de cette espèce) ? Pour qu’il y ait sens, faut-il qu’il y ait plan préétabli, une finalité des espèces ou de l’homme ? L’exigence du sens entraîne-t-elle la nécessité d’un sens de l’univers ? Un univers qui est le fruit du hasard peut-il « engendrer » des « créatures » douées de sens ? Pour qu’il y ait sens, est-il nécessaire qu’il y ait préexistence du sens (comme Platon l’entendait) ? Peut-on donner un sens ? Un sens peut-il être donné après coup ? Y a-t-il un lien entre sens et importance ? »

La recherche scientifique fondamentale tend vers une théorie du « grand tout », mais la Totalité est inaccessible à sa méthode. Devant la complexité du réel, la spiritualité s’affirme par un acte de confiance. Maxime le Confesseur parle d’une « identité par la grâce » rendue accessible par le charisme de la saisie de la Présence. En y ajoutant les perspectives de la transfiguration et de la déification, les Pères orientaux ont retenu de la philosophie grecque celles de la réalisation de soi et de l’affirmation du statut ontologique de la réalité sensible (considérée comme reflet mobile des Idées (des Archès)). En réduisant le possible à ce que peut saisir l’entendement dans les limites du principe de non-contradiction et de l’identité formelle, on s’enferme dans un labyrinthe de miroirs où la dimension spirituelle tendue vers l’unité ne peut apparaître. Le seul critère de la connaissance spirituelle est son évidence intérieure. En assumant une docte ignorance dans la confiance, l’être humain intégral peut surmonter l’opposition de l’homme logique et de l’homme vivant. Nous avons perdu la ressemblance, mais l’image divine habite notre âme en force et en qualité. Au plus profond des choses, la Vérité, c’est Dieu, objectivement inconnaissable, mais participable dans ses énergies. L’intellect arrive péniblement à se représenter le Cosmos dans son unicité. Une mystérieuse réalité persiste dans une continuité créatrice, alors que le monde apparent se révèle dans l’espace-temps par la limite. Notre monde familier ne se présente pas comme une mosaïque d’ondes et de particules ni comme un cumul de formes géométriques, mais résulte d’une relation sentie comme présence et absence, plénitude et limite. Rendue possible par la limite, la vue des choses en leur splendeur et en leur ombre présuppose la lumière du logos. Tout en s’étendant immensément et indéfiniment, l’univers manifeste une Totalité infinie. Le visible est l’épiphanie d’un autre plan du réel. Bien que voilée, la lumière du logos subsiste dans les choses : elle advient d’elle-même et par elle-même, par pure donation de présence. L’être humain expérimente des « possibilités ouvertes » (Heidegger). Il n’existe pas d’abord isolément pour ensuite entrer en relation avec quelque chose d’extérieur sous un mode représentatif, mais se rapporte d’emblée au Monde. Il n’est auprès des choses, d’autrui et de lui-même que parce qu’il se tient déjà sur un autre plan. Il est l’éclairé qui éclaire, l’être incarné qui actualise la Présence.

Lorsqu’un grand malheur frappe, les profondeurs de notre être s’ouvrent sur un abîme, et la vie ordinaire se métamorphose soudainement. Nous devenons alors intensément présents à nous-mêmes, présence qui parle d’elle-même au plus profond de notre âme. Certains états intenses ravivent un désir fondamental corrélatif à un vide, à un manque, à la conscience de ne pas être ce que nous sommes vraiment. Ils mettent en présence une mystérieuse lumière dont notre âme se souvient. Lorsque nous revenons sous les lumières de la raison raisonnante, s’imposent à nouveau des problèmes insolubles que le déni et la distraction soulagent tant bien que mal. En l’absence de notre soleil intérieur, nous le cherchons vainement à l’extérieur. Le chemin sinueux de la vie spirituelle consiste à passer d’un état à un autre, selon un rythme propre à chacun. L’éveil de la conscience spirituelle, qui passe par le chemin de croix de l’égo, amène une diminution en importance de l’emprise du quotidien et favorise l’ouverture au « lieu de Dieu », qui se soutient de lui-même au cœur de notre âme. Comme ce que nous signifions par le mot « Dieu » dépend de notre état d’être, il est prudent de ne pas réduire « Dieu de notre cœur et de notre amour » à ce que nous croyons en savoir. Même en définissant Dieu comme « un pur esprit infiniment parfait », nous n’enlevons pas l’exigence d’une docte ignorance associée à une ouverture confiante, car Dieu est irréductible à un assemblage de mots, aussi sublimes soient-ils. C’est par une conscience fondamentale et immédiate de soi que l’être humain comme microcosme entre en rapport avec l’image macrocosmique qui se tient en lui, sans laquelle un sentiment de dualité et d’étrangeté est inévitable. C’est à partir de l’intériorité que la connaissance unitive se révèle. En se faisant poète, Jésus a dit : « Le royaume des cieux est au-dedans de vous ». Le Soi manifeste une Présence qui transcende les oppositions propres à la multiplicité. La spiritualité se situe à l’opposé des systèmes aux prétentions d’objectivité qui alimentent l’esprit d’inquisition et justifient l’autoritarisme étatique. Elle résulte d’un choix libre par amour répondant à un soupir venant de plus loin que nous, à cette hauteur où l’amour et la raison se rencontrent. Inhérente à la conscience primordiale, le désir de réalisation de soi et la soif d’éternité font de chacun un centre dramatique d’initiative. La passion peut tyranniser et assujettir, mais la spiritualité n’invite pas moins à une quête passionnée où le conscient et l’inconscient se rencontrent. Malgré le caractère tragique de l’existence, malgré nos faiblesses et nos manquements, une spiritualité assumée fait de notre vie une prière, un mouvement de l’âme vers Dieu, soutenu par la confiance et la gratitude. Le prédicateur de Galilée a témoigné d’une puissance de transformation à l’œuvre dans la vie de tous les jours rendant possibles une identité et une liberté nouvelles dans un monde où toute personne est reconnue comme son prochain. Il enseignait que la vie est un don qui s’adresse à la liberté, faisant de chacun un être responsable. La proximité du Royaume résulte de la présence réelle, transcendante, gratuite, sans médiation cléricale obligée, qui fonde et recrée le réel grâce à l’ouverture générée par la confiance. Le Soi (le Logos, le Verbe) est au cœur de notre âme. Il est la donnée a priori dont naît le Moi en processus de réalisation. Il traduit l’intuition de la Totalité, la soif de Sens et l’espérance contre toute espérance.

Nicolas de Cues concevait l’Univers comme l’expression forcément imparfaite et inadéquate de Dieu, qui déploie dans la multiplicité et la séparation ce qui, en Lui, est présent dans une indissoluble unité. En contrepartie, pensait-il encore, tout être concret et singulier « contracte » de sa manière particulière et unique la richesse et la plénitude de l’Univers. Chez Descartes, Dieu ne s’exprime pas dans la nature, mais seulement dans l’âme humaine. Cette vision du monde a certes aidé le célèbre philosophe à combattre une fausse science entremêlée de croyances religieuses contredisant les faits, mais, pour ce faire, il a malheureusement cru nécessaire de rejeter le statut ontologique de la réalité sensible. De nos jours, plusieurs penseurs ont compris que l’affirmation de la lumière de l’être ne relève pas de la science, mais ne demande pas non plus à entrer en conflit avec celle-ci. À l’inverse, encore au 18e siècle, pour justifier la transmission de la force gravitationnelle, Newton confondait le monde phénoménal et la réalité nouménale en parlant d’un éther conçu comme une sorte d’organe sensoriel de Dieu permettant de transmettre les influences d’un corps à l’autre. Au début du 20e siècle, comme nous avons vu dans un texte précédent, la théorie de la relativité générale d’Einstein suppose toujours l’existence d’un éther, d’un medium pouvant transmettre l’interaction gravitationnelle des masses distantes, mais, cette fois, conditionné par ces dernières. Bien que le célèbre scientifique allemand fût profondément sensible à la dimension spirituelle, c’est largement grâce à lui si le concept d’éther a enfin cessé d’entretenir une confusion de plans entre la science et la spiritualité. Le lien entre l’Unitotalité et la multiplicité demeure une énigme qui outrepasse les possibilités de la méthode scientifique. Cependant, il faut dire que, au cours du 20e siècle, la physique a connu un grand bouleversement. Par exemple, on a constaté, comme nous avons aussi vu précédemment, que non seulement la lumière est en même temps onde et particule, mais que toutes les particules sont aussi des ondes, si bien que, conformément à l’expérience de Young, toute matière peut se trouver dans plusieurs états superposés susceptibles d’interférer avec eux-mêmes. On s’est aussi rendu compte que l’acte d’observation d’un électron provoque la réduction de sa fonction d’onde en un seul point, celui de l’observateur. On s’est aperçu encore qu’en essayant de connaître la position d’un électron, l’onde s’étale de telle manière qu’on ne peut mesurer ni sa position, ni sa direction et, partant, ni sa vitesse non plus. On a réalisé que les électrons autour du noyau de l’atome sont constamment à tous les endroits à la fois, mais avec des probabilités de présence quantifiables. Au défi de la nécessité logique, on a découvert que deux photons peuvent constituer, pour ainsi dire, deux « images » d’un même photon, si bien que les mesures que l’on prend sur l’un conditionnent instantanément l’état de l’autre, et que si l’un des deux est polarisé verticalement ou horizontalement, l’autre l’est aussi, quelle que soit la distance entre les appareils de mesure ! Sans contredit, la recherche fondamentale en physique et en cosmologie a récemment révélé une réalité beaucoup plus multidimensionnelle que ce que la science avait établi jusqu’alors.

Robert Clavet    LaMetropole.Com

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