Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 26)

La spiritualité n’est pas une superstructure, et la libido n’est pas notre réalité fondamentale. La valeur scientifique de la sociologie et de la psychologie est pervertie si, au lieu d’examiner isolément les phénomènes humains, on prétend pouvoir prendre pour objet la totalité de l’être humain, celle-ci étant irréductible à une addition d’objets pouvant être étudiés scientifiquement. En s’éloignant de la méthode scientifique, le marxisme et un certain freudisme deviennent des caricatures de la philosophie, laquelle éclaire et inspire par l’approfondissement des questions, en évitant d’objectiver ce qui ne peut l’être. Avec un discours plus militant que scientifique, et en faisant un mariage de raison, le marxisme et un certain freudisme s’associent pour vaincre l’aliénation, mais en réduisant l’être humain à n’être qu’une chose parmi d’autres. L’un des motifs de la philosophie spirituelle consiste à lutter contre l’objectivation abusive, à la manière du combat qui a été mené contre l’anthropologie biologique transformée en système raciste chez les nazis. La prétention à pouvoir connaître la totalité de l’être humain nourrit un sentiment de supériorité qui tend à justifier l’exercice d’un pouvoir despotique. Plusieurs découvertes scientifiques permettent d’améliorer de nombreux aspects de l’existence, mais vouloir manipuler et dresser l’être humain sur la base d’une connaissance prétendument exhaustive de la réalité humaine, résulte d’une volonté de puissance qui conduit à ériger le mensonge et la ruse en système. Les gouvernements, les partis, la fonction publique et beaucoup d’organismes cultivent le secret. Celui-ci est parfois nécessaire pour prévenir des injustices, favoriser la solidarité ou la simple cohésion, mais, d’une façon générale, la liberté d’expression implique la plus grande accessibilité possible à une information la plus complète possible. L’opinion publique révèle des intérêts conflictuels dont certains peuvent nuire au bien commun, c’est pourquoi un grand politicien agit en fonction d’une hiérarchie des intérêts au nom de certaines valeurs déclarées. Même s’ils peuvent donner l’impression de prêcher dans le désert, les intellectuels y jouent un rôle important. Ce n’est pas sans raison que les gouvernants des peuples non-libres tendent à contrôler la vie intellectuelle : ceux-ci louent l’esprit, mais un esprit servile au service d’une idéologie dominante, sous peine de la plus dure répression.

Dans la culture occidentale, en donnant force et cohésion à l’intuition d’une mystérieuse unité, le Dieu unique a remplacé le polythéisme. Souvent en désaccord, les dieux reflétaient symboliquement l’homme naturel et ses conflits. En servant certains dieux, il était inévitable d’en offenser d’autres, aux exigences irréconciliables. Avec une énergie surprenante, la puissance de l’Un s’est affirmée et a éveillé une volonté qui a une autre origine que la simple nature. Dès lors, il devint spirituellement inopportun d’embrigader Dieu dans un camp, ce qui n’a évidemment pas empêché plusieurs de le faire. Les dix commandements bibliques ont pour but de poser les conditions d’une vie commune pouvant être vécue dans la confiance. On y trouve une sagesse qui, en substance, est exprimée ainsi dans l’impératif catégorique de Kant : agis comme si, par ton action, tu créais un monde dans lequel le principe de celle-ci serait valable toujours et pour tous. Sous réserve de la loi et du droit, l’idée d’un Dieu unique a favorisé la recherche d’une forme communautaire de la liberté qui s’actualise dans les démocraties libérales, ces systèmes politiques garant des libertés individuelles, multipartistes, pluralistes et basés sur le suffrage universel, avec une séparation et une limitation des différents pouvoirs. Bien qu’imparfaits, ces systèmes sont les moins mauvais en leur fondement, car ils sont congruents avec l’idée d’une participation des individus à une réalité qui les transcende et les unit, tout en favorisant l’affirmation et la réalisation de soi. L’aspiration au divin suppose une adhésion libre basée sur la confiance, ce qui implique une docte ignorance comme ouverture à la Transcendance. Nous pouvons avoir l’impression de savoir qui nous sommes, mais nous pouvons aussi éprouver le sentiment d’être des étrangers en ce monde, comme si nous avions quitté une patrie lointaine. Au contraire des faits vérifiables, qui se caractérisent par leur solidité, c’est un sentiment puissant mais énigmatique qui emporte l’adhésion dans l’expérience spirituelle, en tension vers une mystérieuse unité qui éclaire la voie de la liberté. Le mot « Dieu » peut donner une impression de solidité et de sécurité, mais combien de fois contredite par nos expériences de vie et par l’Histoire. En 1976, en visitant le camp d’Auschwitz, je me suis demandé comment il était possible de concilier Dieu avec ce que je voyais. Comme jamais, j’ai compris que ce mot suprême désigne une réalité qui dépasse ma capacité de comprendre. Cependant, paradoxalement et mystérieusement, comme jamais aussi, muet de saisissement, j’ai ressenti puissamment la présence de Dieu. Il ne faut jamais identifier la Transcendance à quoi que ce soit appartenant au temps et à l’espace. Dieu est Tout parce qu’il n’est rien (ni ceci ni cela), et Il n’est rien (de ceci ou de cela) parce qu’Il est Tout. Aucun système rationnel ne peut enfermer les Idées issues d’une expérience de la Transcendance, mais la philosophie spirituelle l’exprime à la manière d’une symbolique de l’expérience.

On sait que l’amour est un élan vers quelque chose. En français, on peut parler aussi bien parler de l’amour sexuel que de l’amour pour ses parents, pour ses enfants, pour ses amis, pour son peuple, pour sa patrie, pour l’humanité, pour des personnes admirées, pour une catégorie de choses, pour telle source de plaisir, pour les fraises ou de l’amour de Dieu. Selon Platon, l’Éros est la force qui permet l’activité philosophique. Dans l’Ancien Testament, le Cantique des Cantiques traduit l’amour pour Dieu en poèmes d’une sensualité débordante. La littérature mystique est une longue suite de discours amoureux. L’être humain partage le destin biologique des autres animaux, mais, doté de l’autoconscience et de la parole, il connaît des sentiments qui ne semblent pas être le fait des autres espèces. Par exemple, il fait montre de pudeur et obéit généralement à une éthique sociale. Plusieurs se sentent offensés s’ils ont l’impression que leur partenaire sexuel les utilise comme un instrument. Par l’érotisme, l’esprit humain peut donner une grande diversité de formes à la sexualité, et même en faire un art. Le mariage et l’union de fait sont des bases de la société : par la reconnaissance d’obligations légales entre conjoints, il met de l’ordre dans la sexualité brutale et anarchique, en particulier lorsque des enfants sont en cause. Il y a aussi l’amour possessif, cette passion qui peut réveiller des sensations enfantines d’impuissance et d’abandon, dont il faut se libérer. Il y a l’amitié, la tendresse et l’érotisme passionnel (toujours plein d’illusions, mais pouvant mener à une relation complice et enrichissante). Il y a enfin l’amour agapè, qui est inconditionnel, confiant et plein de gratitude, par lequel, au-delà des élans de l’instinct et des états affectifs colorés par la culture, on vibre à un désir fondamental d’accomplissement de soi, surnaturel et sans limite. Socrate parle d’une scission originelle responsable du sentiment de vide qui accable l’être humain, et de l’amour ressenti au ressouvenir de cette partie manquante. La réalité de notre âme peut être pressentie à partir d’expériences existentielles, en particulier celles du « manque » et de l’énergie amoureuse qui accompagne celui-ci. Alors que le désir charnel est dirigé vers le corps, un autre niveau de l’amour est tourné vers l’âme. Selon Platon, l’érotisme implique la conjonction de deux réminiscences : celle de la beauté idéale à partir d’une image corporelle, et celle de l’image divine telle qu’elle se présente en notre âme. La cause de la passion amoureuse serait ainsi reliée au souvenir de la Beauté, au cœur du Soi, provoqué par son image chez la personne admirée. Le grand philosophe grec parle de se connaître soi-même en plongeant son regard dans la meilleure partie de l’âme d’autrui.

En définitive, l’éros n’a pour véritable objet ni le corps ni l’âme, mais « l’Idéal », vécu comme Présence au plus profond du Soi. L’amour peut assujettir et faire souffrir, il peut exacerber le pire en tant que passion dévorante, mais il est aussi le moteur de la grande quête. Tout au long de l’existence, à travers de multiples transformations motivées par un sentiment d’incomplétude, nous éprouvons la nostalgie d’une plénitude. Le moi, cette réalité psychique éloignée de son lieu d’origine, doit progressivement s’ouvrir et intégrer les contenus inconscients propres à élargir le siège de la conscience. Durant l’enfance, généralement, tout se passe comme si nous avions toujours été là, comme au lendemain d’un sommeil sans rêve. Avec le temps, selon les circonstances, nous prenons conscience que nous sommes tous promis à la mort, mais en continuant la plupart du temps à vivre comme si de rien n’était, bien que nous luttions contre le vieillissement et soyons reconnaissants à la médecine. Nous savons que ce qui naît est appelé à mourir, mais ce fait biologique ne répond pas aux questions fondamentales qu’il sous-tend. L’expérience de la mort d’un proche peut provoquer un état de conscience inhabituel faisant pressentir, à la manière de certains instants sublimes, une sorte de présence invisible et intemporelle. La mort fait partie de la vie, mais elle peut faire peur, surtout si on l’associe à une agonie ou que l’on anticipe sa propre mort comme si on pouvait en être témoin. Pourtant l’agonie n’est pas la mort, car un mort ne voit ni ne ressent quoi que ce soit. La mort se soustrait à l’expérience : cela est évident dans le cas d’une mort instantanée ou pendant le sommeil, mais, en fin de compte, c’est aussi le cas au terme d’une agonie. L’angoisse qu’inspire le fait de mourir ou d’être mort est liée à l’instinct de survie, mais elle est aussi modulée par différentes croyances. Sur ce dernier plan, la science n’a pas de réponses : nous n’avons aucune expérience directe de l’au-delà. Personne n’en est revenu. C’est pourquoi certains peuvent dire : « en fin de compte, la mort est tout simplement un néant et, de ce fait, la peur de la mort est la peur de rien ». Mais d’autres peuvent imaginer l’état d’être mort comme un autre état d’être. Par ailleurs, on peut toujours se consoler en se disant que l’on survivra dans le souvenir d’autrui, de notre descendance, à travers nos œuvres, ou même, à propos de certains grands destins, dans une gloire se prolongeant sur plusieurs générations. Mais, avec le temps, tout finit par sombrer dans l’oubli. Toutefois, les pythagoriciens concevaient le temps d’une façon cyclique, et non linéairement. À leurs yeux, l’immortalité consistait en ce qui se répète dans un éternel retour, qui, à tout instant, rattache la fin au commencement. La distance qui sépare la fin (la mort) et le commencement (la naissance) fut-elle grande, elle n’est rien si la vie est revécue un nombre infini de fois. Le cycle des jours et des saisons symbolise la temporalité, mais son caractère cyclique peut aussi exprimer l’éternité et l’immortalité. Faut-il donner raison à un Nietzsche qui voyait dans la croyance en l’éternel retour, la plus énergique affirmation de la vie ? En fin de compte, n’est-il pas souhaitable de remplacer l’angoisse par la confiance, surtout si c’est possible sans avoir à se repaître de chimères ?

Robert Clavet    LaMetropole.Com

Le Pluvier

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.