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Joyce

Marie Desjardins

Je suis blanche. À seize ans, j’ai été frappée par une voiture, alors que je marchais sur un trottoir. Le conducteur était soûl, ou plutôt en état d’ébriété, si l’on veut s’exprimer politiquement correctement… À l’hôpital, on constate une fracture ouverte. Le péroné et le tibia sont cassés et sortent de la jambe ensanglantée. Une semaine de traction est nécessaire avant toute intervention, pour replacer les os. La jambe est ainsi constamment élevée par un appareillage genre poulie, supportant des poids. En dépit de l’administration fréquente de Démérol et autres fabuleux narcotiques, la douleur est très vive, surtout la nuit…

Le personnel de nuit arrive, toutes les lumières s’éteignent, les patients doivent dormir. Mais je geins, parce que j’ai mal. Je n’ai aucune position, je dois rester immobile. C’est si douloureux que je pleure. Comme je n’en peux plus, j’active une manette pour appeler quelqu’un. Le préposé, un jeune, met du temps à venir et, lorsqu’enfin il surgit dans la chambre obscure, il beugle : « Eille ! As-tu fini de brailler ? »

Cela se passait en 1977. Au Québec. Sur la Rive-Sud.

La vulnérabilité n’a pas de couleur. La violence non plus.

Depuis ce temps, la technologie a bien évolué, et Joyce Echaquan, en dépit de ses souffrances, a été à même de documenter la mauvaise volonté, la méchanceté, la brutalité, l’odieux à l’état pur. Quelle force tu as eue, Joyce, alors que tu te tordais de douleur et de détresse — alors que tu mourais ! Ce que tu as enregistré en pensant aux autres bien plus qu’à toi-même, ça j’en suis convaincue, atteste une réalité sociale qui a toujours eu cours, de tous les temps. Grâce à toi, on a une preuve irréfutable de l’abus de certains qui, en position d’autorité, agressent ceux qui n’en ont pas. Le fort attaque le faible. Pourquoi tant de cruauté ? Tant de mépris ? À force d’être mécontents, bien des gens deviennent des monstres d’insatisfaction et en font payer les frais partout autour d’eux.

Cette femme attikamek, Joyce, a été maltraitée. Cassée dans sa douleur. Rejetée dans son cri. Acculée à sa mort. Rappelée à l’ordre ! Tais-toi câlice !

Comment réagir à cela quand on ressent au plus profond de soi-même une infinie tristesse — celle de l’impuissance ? Car combien de Joyce, partout dans le monde, sont à la merci de ce genre d’horreur ? Combien de vieillards ont expiré ces derniers mois — seuls, immensément seuls — dans leurs déjections ? Est-ce humain ? N’est-ce pas le mot, l’unique, dont il faut se rappeler ?

Des humains il y en a partout, heureusement. Bons, généreux, dévoués, à l’écoute. Je me souviens, plus récemment, d’être arrivée aux urgences d’un hôpital de la région du Suroît avec un mal d’une telle intensité que je pouvais à peine parler. Le médecin de garde, sans doute excédé pour toutes sortes de raisons, me traita comme une merde. Peu après, une préposée aux malades écouta très attentivement ce que je lui demandai, en balbutiant : ce jour-là, je devais aller nourrir un chat chez une amie partie en voyage. Parce que je me retrouvais à l’hôpital, ce chat aurait faim et soif. Cette garde pouvait-elle m’aider ? Je connaissais le nom du frère de cette amie, seulement son nom, et la ville dans laquelle il habitait. La préposée m’écoutait et m’apaisait, me disant : « Je vais m’en occuper. » Plus tard, elle revint à mes côtés et m’annonça que tout était arrangé ; elle avait trouvé le numéro de téléphone du frère, elle l’avait appelé ; il irait nourrir le chat…

Pas de comparaison possible, bien entendu. Sauf celle-ci : Joyce, elle, n’a pas eu la chance (car il ne s’agit ni d’un droit ni d’un privilège) d’être entendue, encore moins écoutée. C’est difficile, la souffrance de l’autre, quand soi-même on souffre, et que cette souffrance devient toute la vie. Quelles que soient les circonstances — celles qui expliquent les choses — la mort de Joyce est un désastre, un autre à ajouter dans l’histoire des Autochtones d’Amérique, un autre à ajouter dans l’histoire de tous les humains. Pas une loi, pas un règlement ne peut contrer cela. Seul le cœur le peut.

Le cœur de Joyce, par exemple.

Qui nous ramène à l’essentiel.

Carnaval des couleurs 3e éditionLe Pois Penché

Auteur de romans, d’essais et de biographies, Marie Desjardins, née à Montréal, vient de faire paraître AMBASSADOR HOTEL, aux éditions du CRAM. Elle a enseigné la littérature à l’Université McGill et publié de nombreux portraits dans des magazines.

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