//Francis Catalano, Qu’il fasse ce temps

Francis Catalano, Qu’il fasse ce temps

Ricardo Langlois
Pour Heidegger, l’Être est constitué de temps. Pour la première fois, la question de l’Être et celle du temps sont liées en une seule problématique. (1)

C’est peut-être à partir de ce constat que Catalano se pose en observateur par ces courts textes ludiques (sept nouvelles). Explorer des images, « être le miroir de l’image dans le tableau ou être regardé dans les yeux » (p51).

Le mystère des apparences (2)

Errer comme dans un musée, la troisième nouvelle, est celle qui représente le mieux ce livre. Attraction, hyperréalisme, fascination, univers laïque. Le terrible et le fascinant, les apparences anthropomorphiques de l’être humain (conditionné par le temps, son espace-temps). Faire son cinéma, analyser les limites de l’Inconscient.

« Voir ces figures en contre-plongée, être étiré. Porter les sensations à la limite de la cassure, rompre le bâton du berger » (p54).

Catalano s’exprime d’un point de vue philosophique. L’auteur (également poète) se veut moderne et psychanalyste. Tout est à redécouvrir (Nietzsche, Heidegger). Créer dans l’instant présent. Il y a Kant aussi dans ce portrait imaginaire. Celui qui critique et représente ses limites.

Le temps est une illusion

Revenir au temps d’or. Sommes-nous à ce point endurcis et insensibles ? Sommes-nous des êtres blessés dans de futiles divertissements ? Francis Catalano regarde à l’intérieur pour comprendre l’extérieur. Cultiver le fonctionnement de l’Esprit. Suis-je trop ésotérique d’avoir cette pensée à la lecture de ses nouvelles ?

« Que les heures d’ensoleillement aillent tranquillement se recoucher !

Qu’au moins le bruit que fait la pluie au contact de la matière soit aussi beau ! »(p. 70).

Une forme d’intolérance surgit. C’est la fatalité, l’instant présent, l’investigation d’un monde sans pitié. Vivre dans le temps présent (avec un gros casque d’écoute sur la tête), être dans sa bulle. Il y a une réflexion sur la nature éphémère des sentiments. Penser, méditer. observer et désespérer de ce 21siècle, il va sans dire.

Une plage de prépositions

En lisant Une plage de prépositions, la sixième nouvelle du livre, j’ai imaginé l’auteur s’inventant un personnage du nom de Tex, un oiseau qui survole le monde. Tex est aussi « sable, mer, ciel, horizon, montagnes, courbes de niveau » (p74).

Le Cogito interruptus

C’est le poète avec l’alchimie du verbe (Rimbaud), le moteur et la machine (Roland Barthes), la renaissance de l’homme et le karma (Kerouac). Il est dans son monde magique hors du réel. Un stratège, une duperie, je ne sais pas. Je ne peux pas dire qu’il poursuit un idéal logique. Il est dans un Cogito interruptus. (3)  Le temps d’un autre temps. Aller où ? Avec quelle histoire ? L’auteur s’amuse. Il réinvente le procédé de l’écriture. L’œil occidental ? Contemporain ? Oriental ? Interprété à l’infini pour raconter son histoire. Je pense au poème de Borges :

« Pas de salut pour moi, chose fortuite

Du temps qui est matière périssable » (4)

« Qu’il fasse ce temps », ce temps où le poète expérimente, réinvente le monde… Chapeau, monsieur Catalano!

Photo principale : Francis Catalano.

NOTES

1— Le cas Heidegger dans Le Point références, numéro septembre-octobre-novembre 2020
2— Dans le paragraphe Le mystère des apparences, j’ai repris l’idée d’Umberto Eco dans La guerre du fauxLivre de poche, 1985
3— Idem.
4— Le Sablier, poème de Jorge Luis Borges dans La proximité de la mer – Une anthologie de 99 poèmes, NRF, 2010

Francis Catalano est poète et traducteur. Il a été finaliste aux grands prix littéraires du Gouverneur général pour son recueil Qu’une lueur des lieux

Qu’il fasse ce temps, Francis Catalano, Éditions Druide, 2020.

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