//La spiritualité créatrice

La spiritualité créatrice

Robert Clavet

Robert Clavet, PhD. LaMetropole.Com.   

La spiritualité créatrice. (Texte no. 1)

« La Vérité est comme le Soleil. Elle fait tout voir et ne se laisse pas regarder. » Victor Hugo

Comme la pratique religieuse a connu un important déclin au Québec et que nous avons longtemps associé la spiritualité à l’ensemble des croyances et des pratiques de la religion, nous pourrions en déduire que l’intérêt pour la spiritualité a aussi baissé. Mais la perspective change si nous considérons que celle-ci ne dépend pas nécessairement d’une pratique religieuse. Cette rubrique intitulée « la spiritualité créatrice » accorde une grande importance à la vie intérieure et à une connaissance de soi qui va au-delà des apparences, et cela d’une manière non doctrinaire, ni dogmatique. Elle s’adresse à tous ceux qui, insatisfaits de la seule quotidienneté, ont soif d’une réalité plus authentique. Cette spiritualité assume une liberté qui, plus qu’un libre arbitre, est « un pouvoir positif de création » favorisant la réalisation de soi. Exprimée comme une symbolique de l’expérience intérieure, elle témoigne de la présence d’un même Soleil, d’une même Présence, quels que soient les rayons entrevus par les uns et les autres à telle époque ou à telle autre.

« La vie de chaque humain, a écrit Hermann Hesse, est un chemin vers soi-même, l’essai d’un chemin, l’esquisse d’un sentier. Personne n’est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant, tend à le devenir, l’un dans l’obscurité, l’autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. » Nous pouvons avoir l’illusion de savoir qui nous sommes : chaque jour, nous construisons et reconstruisons une identité d’emprunt donnant l’illusion de la stabilité. Pour y parvenir, nous nous adaptons au quotidien et nous colmatons les brèches. Le premier pas vers la spiritualité créatrice consiste à prendre conscience des limites du savoir (afin de se disposer à accueillir tout ce qui se présente à la conscience sans enlever quoi que ce soit à la raison) et à se mettre à l’écoute de son âme. Aussi longtemps que nous vivons dans l’illusion que nous sommes des entités séparées, nous fermons notre esprit et notre cœur à « ce que nous sommes vraiment ».

La science contemporaine ne se prononce pas sur ce qui échappe à la possibilité d’observations objectives de faits et de phénomènes obéissant à des lois vérifiables par les méthodes expérimentales. C’est pourquoi, elle se situe à l’opposé de ceux qui prétendent détenir des vérités scientifiques dans des domaines qui ne peuvent pas s’appuyer sur de telles observations. Mais le scientisme n’est pas la science. Il est une idéologie selon laquelle il faut appliquer dans tous les domaines de la pensée un déterminisme méthodologique comparable à celui qui a fait le succès des sciences. Même si l’idée que le monde phénoménal manifeste une Totalité ne peut pas être prouvée scientifiquement, elle ne contredit pas les plus récentes avancées de la physique et de la cosmologie, plus que jamais tendues vers une théorie du « grand tout ». Comme Uni-totalité, la réalité ne peut pas être objectivée, car le sujet de la connaissance en fait partie. Tant qu’il y a un sujet qui observe et une chose observée, il y a dualité, donc ignorance sur le plan spirituel. La vérité fondamentale, ou la Vérité avec une majuscule, n’est ni objective ni subjective : elle est relationnelle et engage l’intégralité de notre être. Tendu vers l’unité, un discours spirituel authentique n’a pas à entrer en contradiction avec la science sur son plan.

Pour rendre compte de ce qu’il a découvert en explorant son âme, Platon, ce père de la culture occidentale, en est arrivé à la conclusion que le monde sensible n’est pas la réalité telle qu’elle est vraiment, mais un monde d’apparences. À ce dernier, il oppose un monde vrai, celui de la « réalité intelligible ». Selon lui, notre âme est dotée d’une intuition intégrale de cette réalité, mais cette vision a été voilée au moment de l’incarnation. Cependant, nous pouvons nous ressouvenir de ce que notre âme a déjà contemplé. Le grand philosophe grec en est arrivé à penser que ce ressouvenir, aussi appelé « réminiscence », permet d’accéder à une vision unifiée de nature intuitive de Formes intelligibles comme la Beauté, le Bien et la Justice, aussi appelées « Idées » avec une majuscule. Pour devenir accessibles, celles-ci supposent une ouverture, une disposition à accueillir des expériences existentielles impliquant tout ce qui se trouve en nous. Ces expériences de nature intuitive ne s’obtiennent pas par l’accumulation de perceptions, ni par des constructions mentales, mais par la réappropriation d’une connaissance innée, celle-ci passant, dirions-nous de nos jours, de l’inconscient au conscient. Selon cette perspective, l’âme humaine est un intermédiaire entre les choses sensibles et la réalité intelligible ; et la vie incarnée, une médiation entre celles-ci.

Bien que voilée, l’intuition de la réalité intelligible est une dimension tellement constitutive de notre être que sa privation est sentie comme un manque. Avec la puissance de l’instinct, qui est aussi innée, la conscience de ce manque peut être éveillée par des formes matérielles et provoquer une réminiscence puissante à l’origine d’une expérience proprement humaine de nature érotique, irréductible au seul instinct. Rudolf Otto et Jung qualifient l’expérience érotique de numineuse. Le numineux est ce qui saisit l’individu, un tremblement de tout l’être face à une mystérieuse présence, un sentiment de présence absolue irréductible aux formes qui l’ont suscité. Son effet peut être instantané et fulgurant à la manière d’une lampe qui élimine l’obscurité simplement parce qu’elle est allumée, peu importe le temps passé dans l’obscurité. Socrate, personnage central de l’œuvre de Platon, précise que celui qui désire ressent un vide qu’il souhaite combler, et qu’on ne peut désirer sans d’abord se souvenir d’une « abondance ». Ainsi, le désir est aussi une aspiration et un élan vers une réalité dont nous nous souvenons et qui nous manque. Si la perception d’une forme matérielle peut déclencher la réminiscence, ce n’est pas moins l’âme qui se souvient, car ce niveau unifié de la connaissance n’est pas accessible aux seules sensations et aux concepts, ceux-ci résultant de la généralisation d’un ensemble de choses perçues et de l’abstraction des particularités. L’éveil de la conscience spirituelle passe donc par le ressouvenir d’une Lumière et d’une « abondance » déjà présentes en notre âme.

C’est un rendez-vous une fois la semaine pour la suite de notre rubrique sur la spiritualité créatrice. Vous pouvez me faire parvenir vos questions et commentaires à robertclavet@hotmail.com .

La spiritualité créatrice

Texte no. 1

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