L’homme inutile

La question du sens profond de la vie appelle celle de ce que l’homme considère utile pour lui. Alexis Klimov* (1937-2006) prend au pied de la lettre cette question des Possédés de Dostoïevski : tout est de savoir si Shakespeare est supérieur à une paire de bottes.

Pour Klimov, il ne saurait y avoir vérité sans que le confort intellectuel, la routine, les certitudes tranquilles parce qu’habituelles, sans que tout cela ne soit ébranlé. Tout homme doit se défier d’une double putréfaction : « celle du cœur, propre au bourreau, et celle de l’esprit, propre au mandarin ». En ce sens, pour le philosophe trifluvien, rien ne doit plus rendre suspect l’amant de la vérité que les systèmes, car ils nous déchargent de la responsabilité de penser par nous-mêmes, de prendre le risque de la vérité et donc, avec lui, de l’erreur, de la faillite intellectuelle, de la tragédie aussi. Toute théorie est sèche et l’arbre de la vie est fleuri, disait Goethe, et Klimov suit cette voie, stigmatisant de son ironie ceux qui passent leur existence « à sauter, pousser par le vent, de théorie en théorie, de système en système, d’idéologie en idéologie, sans jamais réussir à pénétrer le sens même de la vie ».  Alexis Klimov est donc l’ami des philosophes du risque, de ceux qui côtoient l’abîme : Pascal, Jacob Boehme, Kierkegaard, Dostoïevski.

Comme eux, Klimov croit que le rôle véritable de la philosophie n’est pas de construire des systèmes, mais de bâtir des hommes. À cet égard, celui qui s’achemine vers la vérité n’est bien pas le disciple fidèle, mais plutôt l’insoumis, le révolté, l’artiste qui « trouble le sommeil des braves gens et qui fait trembler les obsédés du pouvoir ». Le philosophe s’assimile à la figure du « veilleur de nuit », dont Klimov étudie la figure dans un essai éponyme. L’humanité a besoin de veilleurs de nuit, car « nous ne pouvons nous passer de philosophie — quête de sagesse — sans tomber dans une barbarie dont nous pouvons nous faire une idée au lamentable spectacle des peuples privés de liberté (…) et soumis à la double pression de la propagande et de l’idéologie ».

Klimov reconnaît, dans le philosophe, celui qui a comme seule certitude l’angoisse de l’incertitude et du doute. C’est l’homme inquiet qui, au regard de la vie pratique, du monde et de ses conventions, n’est propre à rien. Le philosophe, c’est l’homme inutile par excellence, mais qui, par cette inutilité même, parvient à transfigurer l’humanité, à lui donner une grandeur. L’homme inutile nous tend les clés pouvant ouvrir ces portes intellectuelles fermées trop souvent à double tour par notre lâcheté et nos insuffisances. L’homme inutile est une réponse à l’objectivation.

Alexis Klimov. Éloge de l’homme inutile. Québec, Éditions du Beffroi, 1989, 96 p.

  • Photo principale, Alexis Klimov, professeur de philosophie.
Mains Libres

Alain Clavet

Carrière à Patrimoine canadien, au Commissariat aux langues officielles et aux Archives et Bibliothèque Canada. Conférencier à l'UNESCO-Paris, à l'Internet Society à Washington, à l'Université de la Sorbonne à Paris et à l'Internet Society au Japon. Maîtrise de l'École nationale d'administration publique et M.A en histoire canadienne de l'Université de Sherbrooke.