Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes

Ce livre est une fontaine jaillissante.

Il confronte le réel et l’imaginaire. Nous sommes au flanc de l’infini. Le jeune auteur s’amuse dans son petit labyrinthe. Le sens de la trame historique. La qualité de l’écriture. La beauté de la langue française. J’ai lu ce livre lentement. Jeune écrivain d’origine sénégalaise, Mohamed Mbougar Sarr suit les traces laissées par TC Elimane (le Rimbaud nègre). L’homme d’un seul livre ? J’ai pensé à Proust et sa “Recherche du temps perdu” (1). Mohamed M. Sarr rend hommage à un écrivain oublié. Le livre-culte. Le livre maudit. De la fin du XIXe siècle à 2018, de la colonisation à nos jours. On évoque le passé glorieux de nos ancêtres. Les tirailleurs sénégalais à la Shoah. La dictature Argentine aux révoltes du XXe siècle en Afrique. De belles dissertations. TC Elimane se moque de la bourgeoisie française. Il est animé par le Souffle de la création. Corps et âme (de manière délibérée), il fait diversion sur ce qui deviendra l’œuvre de sa vie, rejetant tous les beaux principes.

Le labyrinthe de l’inhumain

Je lisais pour la première fois “Le labyrinthe de l’inhumain”. “Je le lisais sous le manguier en face du cimetière, comme si je voulais, en ce lieu, m’imprégner d’une part de l’histoire d’où ce livre avait jailli. J’ai lu ce livre un nombre considérable de fois” (2). Pour l’auteur, c’est un trésor. Il parle de sexualité (sexe froid, la terrible ambiguïté ). La mémoire sexuelle de notre société. Qui était vraiment le “Rimbaud nègre” ? Le chapitre III, “ni plus ni moins qu’un mythe cosmogonique que l’auteur avait plagié” (3). Il fait le ménage dans le monde corrompu de la littérature contemporaine, la lecture clonée, l’absence de style, l’historiographie. Faire de l’écriture un art pour transfigurer le monde. Une réflexion profonde sur la création littéraire. Trop de monde, trop de bruits. Démystifier les bibliothèques. Apprendre le plaisir de lire une lettre (celle du 4 juillet 1940) pour mieux comprendre “Le labyrinthe de l’inhumain”. Le souffle de l’imaginaire (passer d’un registre calculé). Les nazis. Les poètes en exil. L’écrivain et la grande œuvre ( salut “Madame Bovary”).

Le pouvoir de l’écriture

Dans l’écriture de Mohamed M Sarr, l’inconscient collectif n’est pas, comme on l’a souvent dit, universel. Il est même très particulier.
“Il nous réserve bien des surprises et ses leaders charismatiques en font grand usage et entrent ainsi en résonance avec les images qui structurent les individus” (4). “Le temps est assassin” ? (5 ) pour reprendre l’expression de Rimbaud. “Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l’impasse; mais c’est dans cette impasse que la littérature a le choix de naître » (6).

L’écrivain prodige

L’écrivain est né au Sénégal, mène à Paris une vie d’étudiant brillant puis est couronné écrivain prodige. Elimane nous mène sur un chemin d’errance. Une quête sur deux guerres, deux continents. Il cherche la tombe de son père. Même si le roman est écrit par un africain, c’est avant tout un roman historique et moderne ancré dans le nouveau siècle avec la voie féministe et le pouvoir de la littérature. Les femmes y ont un grand rôle. Un roman miroir (disait la critique). Un roman de mémoire (j’évoque Proust, encore), de généalogie, d’émotions à fleur de peau. Une écriture multiple, à la fois au temps narratif qu’aux différents impératifs romanesques. La célébration du livre (l’objet du désir, la métaphore ultime ). “Il veut rejoindre sa patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres : les livres lus et aimés, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres qu’on ne lira jamais” (7).

Notes

1. Je compare ce livre à l’œuvre de Proust. “À la recherche du temps perdu” est une mine inépuisable, une œuvre qu’on pourrait ouvrir tous les jours pour y découvrir une nouvelle matière à réflexion. Des fragments qui, bout à bout, forment un tout signifiant. L’œuvre comprend sept tomes.
2. Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes. P. 205
3. Idem. P.220.
4. Jean-Yves Leloup, Manque et plénitude, p.184.
5. Le temps est assassin est une référence au poème Matinée d’ivresse d’Arthur Rimbaud.
6. Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, p. 319.

Mohamed Mbougar Sarr, jeune prodige des lettres africaines a écrit un roman splendide sur l’homophobie au Sénégal avec De purs hommes. La plus secrète mémoire des hommes a reçu le prix Goncourt 2021 à l’âge de 31 ans.


Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes . Éditeur Philippe Rey-Jimsaan.  41.95$.

Librairie Gallimard Montréal https://www.gallimardmontreal.com/catalogue/livre/plus-secrete-memoire-des-hommes-la-sarr-mohamed-mbougar-9782848768861

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Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com