//Rock’n blues – Jim Zeller en jette plus que jamais

Rock’n blues – Jim Zeller en jette plus que jamais

Marie Desjardins
Le 7 mai dernier, au Rosewood, dans le Vieux-Montréal, Jim Zeller lançait son tout dernier album : Blues From Another Planet.

C’était bien plus qu’un lancement, mais un véritable happening. Une sorte d’hommage. Le bar était plein. Fans, fidèles, pairs, tous fascinés par l’harmoniciste et son band. Jim Zeller semble avoir toujours été là. On a souvent rappelé que, comme harmoniciste, il a joué avec les « plus grands » : Michel Pagliaro, Nanette Workman, Jean-Pierre Ferland, Mahogany Rush, Bob Dylan, pour ne nommer que ceux-là. Depuis sa jeunesse passée à Sainte-Agathe, ses nombreuses tournées en duo avec Alan Gerber dans les années soixante-dix, sa parution dans le film Renaldo & Clara, Jim en a fait, du chemin. Son séjour à New-York en 1982 aura été marquant. Survivre comme bluesman n’est pas toujours évident dans la ville de tous les possibles. Il passera deux ans à la prison de Riker Island pour une affaire de trafic de drogues. À son retour à Montréal, accompagné du guitariste Jammer, qui porte bien son nom, Jim est enveloppé d’une aura de survivant. Presque une légende. Il envahit les bars. Sur les scènes du Grand Café, de L’Ours qui Fume, du Bistro à Jojo, des Francofolies, en passant par Saint-Étienne, en France, lors d’un festival du blues, Jim et son harmonica, son blues d’une autre planète – c’est vrai – font partie intégrante d’un paysage musical qui ne semble appartenir qu’à lui.

Zeller. La seule évocation du nom et l’image jaillit. L’harmoniciste virtuose, il faut bien le dire, est versatile. Est-il rock, punk, blues, metal, folk, country, maître du spoken word? Jim est tout, un artiste complet, à la fois intellectuel et cool, drôle et profond, et toujours une sorte de petite bête de scène. Lou Reed n’est pas loin, quand, au Rosewood, un souffle newyorkais flotte sur un band bleui par les spots. Une sophistication dont Jim a gardé le secret. Les volutes de l’harmonica – un prolongement de la voix – sur des rythmes maîtrisés, le passage du temps n’a pas touché sa modernité. Cheveux hirsutes noirs corbeau, assortis à ses yeux soulignés de khôl – le punk vit toujours– veste noire et chemise bleu électrique (cols remontés bien entendu), c’est toujours lui, Jim, qui se décrit parfaitement lui-même dans « Black and White », première chanson du nouvel album : « I never grew up… »

Accompagné de sa fiancée choriste, Bella Godmer, et de ses musiciens, Jim bouge comme il a toujours bougé, de la même manière ensorcelante, conviant immédiatement la salle à sa transe, autant dire sa marque de commerce. Tout à coup, devant tous, il est seul. En lui-même. Sa passion n’a pas pris une ride. Au contraire, elle a rajeuni, elle s’est raffinée. Un résultat tight comme on dit dans le jargon, et avec raison. CHOM et autres médias auraient dû être là, le 7 mai, pour ce happening… C’est peut-être mieux ainsi – Zeller a toujours fait briller l’underground – là où, souvent, ça se passe vraiment. Et avec ça un sens de l’humour inimitable. Jim aime conter, c’est un poète, un troubadour ceinturé d’harmonicas, un saltimbanque surgi d’une nouvelle d’Oscar Wilde. La chanson « C’est Long », la sixième de l’album, est une véritable pièce. Sept minutes treize de bonheur. Paroles impayables sur harmonies lancinantes. Jim se moque de la Ville de Montréal et de ses institutions avec intelligence. L’hiver atroce à peine terminé l’aura inspiré. Par ailleurs, Jim se réclame du « spirit world ». Bien sûr. Sur cet album parfaitement monté, soigné, tout simplement bon, c’est la chanson « Brother From AnotherPlanet » qui illustre le mieux cette inspiration de l’au-delà, de l’ailleurs. Bowie et son Major Tom l’aurait enviée à Jim qui, au Rosewood, a donné de cet opus une interprétation qui aurait convenu au centre Bell.

Ce 7 mai au Rosewood est mémorable. Certains vieux de la vieille, comme on dit – hélas – étaient là pour en témoigner : John Mc Gale ou encore Carl Tremblay, l’harmoniste qui a toujours été proche de Jim. Pas de rivalité, de compétition. L’union vaut bien mieux. C’est pourquoi Jim peut chanter « Life Is Good ». L’artiste n’a pas le talent prétentieux, même s’il sait ce qu’il vaut. Il a du cœur. Il aime. Et il est lucide. Parfaitement. « On a bien vieilli, me déclare-t-il avec un sourire; ça dépend de la lumière… »

Avant que le band commence, alors que les invités entraient par grappes dans le bar, les harmonies de « The Man With The Harmonica » fusaient dans la salle. Cette pièce instrumentale de cet album aussi riche que varié est poignante, un petit chef-d’œuvre d’interprétation. Quant au titre, qui sonne comme celui d’un western, il est parlant. Même entouré, aimé, Jim est un peu un cow-boy solitaire. On peut dire de lui qu’il était une fois dans l’Ouest… Si Ennio Morricone avait eu ce flamboyant marginal à ses côtés pour interpréter ses compositions, Sergio Leone en aurait eu le cœur retourné.

Les éperviers planent dans un ciel bleu étale – comme la chemise de Jim. Zeller a un petit côté éternel. Les méchants ne l’ont pas abattu. Les bons l’honorent depuis ses débuts.

Blues from another planet est un CD à se procurer. Et il faut peut-être commencer à rappeler que Jim aussi, est un « grand ».

Auteur de romans, d’essais et de biographies, Marie Desjardins, née à Montréal, vient de faire paraître AMBASSADOR HOTEL, aux éditions du CRAM. Elle a enseigné la littérature à l’Université McGill et publié de nombreux portraits dans des magazines.

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