Introduction à la philosophie spirituelle. (Texte no. 27)

Sans qu’il ne s’agisse d’un autre monde, comme celui où nous évoluons, un autre ordre de réalité peut s’ouvrir à l’expérientiel et à la pensée. Par la puissance transfiguratrice de la conscience symbolique, l’expérience de la beauté peut faire ressentir l’éternité dans l’instant et inspirer l’amour. Cependant, pour accéder à l’idée de dépassement du temps, il faut paradoxalement exister dans le temps, dans un présent sensible, à la fois objectif et relationnel. La temporalité se distingue de l’éternité (qui n’a ni commencement ni fin), mais celle-ci n’est pas que de la non-temporalité. Le théorème de Pythagore était valable avant que son auteur ne l’eût découvert, et il l’est encore lorsque personne ne le pense. Alors que sa découverte et l’action de penser sa signification se produisent dans le temps, la réalité signifiée par celui-ci est intemporelle. La non-temporalité peut être imaginée à partir de significations sur lesquelles le temps n’a pas de prise, comme dans les mathématiques et la logique pures. L’éternité transcende et unifie le présent temporel et l’intemporel. Elle ne peut être pensée qu’à partir d’une expérience existentielle intense, dont aucune science ne peut rendre compte. L’expérience de l’éternité suppose en effet un dépassement de la scission sujet-objet vécu par l’être intégral. Elle est indissociable d’une intuition de l’Un, comme un puissant ressouvenir surgissant de l’âme, la plupart du temps inconscient. Elle peut aussi se produire à l’occasion d’une sorte d’ébranlement de la quotidienneté, comme à la mort d’une personne aimée. Nous sommes mortels, mais, de par notre âme, nous participons à l’éternité. Sous l’effet d’une mystérieuse présence et d’un mystérieux amour (donc dans la liberté), nous pouvons nous réaliser dans une perspective qui ne se limite pas au temporel. N’étant pas de nature scientifique, ce discours sur l’éternité peut rejoindre fortement certains et ne rien vouloir dire pour d’autres. Les idées permettant d’envisager l’immortalité n’impliquent pas la certitude de l’Un ou de l’éternité. Elles témoignent d’un expérientiel que l’on peut interpréter de plusieurs façons. Celui-ci, dont la communication exige une communauté d’expérience, participe de l’unicité irremplaçable de chacun, et ne résulte pas de la transmission d’un corps de connaissances objectives. Par-delà une foi d’enfant envers certains héritages culturels issus de l’imaginaire, la personne intégrale est habitée par l’idée de la vie éternelle, comme une signature de l’âme. La paix en face de la mort ne procède pas du fait de l’ignorer. La conscience de la mort peut précipiter dans un abîme où tout semble insensé, dramatiser l’importance de projets temporaires ou encourager le déni et l’indifférence, mais il est rationnellement possible de penser que la mort définitive n’est pas. Et cela, pas nécessairement par attachement à l’égo, mais par la découverte de ce que nous sommes vraiment, indissociable du Divin auquel nous avons gardé l’image et qui nous unit dans une fraternité transcendante. Cependant, nous sommes plongés dans l’inconnu et la vie est une aventure. Si nous étions froidement sûrs de l’immortalité, dépourvus de tout tressaillement intérieur, ne serions-nous pas privés d’une partie de notre nature ?

La philosophie spirituelle exprime l’immortalité par des idées et des images qui, à la manière des grands mythes, ont une valeur symbolique dont l’efficacité psychique est réelle. Sur un fond de docte ignorance, elle rend compte d’expériences ayant conduit à des choix libres par amour. La beauté matérielle ouvre sur l’immatériel, le visible sur l’invisible. Mais comment dépasser l’ordre des phénomènes et la sphère de la connaissance scientifique qui demande à exclure le sujet dans ses résultats ? La réponse s’inscrit à la fois dans les traditions socratique et kierkegaardienne : en choisissant l’existence authentique, en vue de découvrir ce que nous sommes vraiment. En d’autres termes, en devenant des aventuriers de l’esprit, ouverts à tout ce qui se trouve en nous. L’énergie divine agit dans le monde d’une façon chiffrée par la transparence indicible de la beauté, mais elle agit surtout dans l’âme où l’image est en tension vers son origine. La spiritualité est vécue dans la multiplicité, tout en étant tendue vers l’unité. La condition séparée et la tension vers l’unité sont deux dimensions antinomiques inhérentes à la condition humaine, d’où son caractère tragique. L’intelligence spirituelle est traversée par une mystérieuse lumière, seule libératrice de l’esclavage de la nécessité. La création spirituelle résulte d’un acte d’amour électif relié à l’ineffable Déité. Selon Boehme, la volonté divine constitue un principe encore plus fondamental que l’être comme tel : Dieu engendre toute réalité, y compris la sienne, selon sa libre volonté enracinée en le Néant. Moteur de la vie divine, cette volonté est également le moteur de la vie du monde, acte pur de création par lequel Dieu s’engendre comme être et rend la conscience possible en créant la multiplicité des « étants ». La conscience est nécessairement celle de quelque chose par rapport à quelque chose d’autre, les choses étant toutefois connaissables de par leur lien avec l’Un. Chez l’être humain, la liberté permet de se fourvoyer, mais les errances permettent la réalisation de soi. L’énergie amoureuse révèle la nostalgie d’une intégralité, d’une continuité et d’une unité, que tend à démentir la multiplicité et la séparation. Cette nostalgie s’accompagne d’un désir et d’une souffrance, et ce n’est qu’en mourant à quelque chose pour renaître à quelque chose d’autre que ce désir peut être comblé et cette souffrance soulagée. Une discontinuité des êtres s’expérimente entre les individus, mais aussi, et surtout, de soi-même à soi-même. Les désirs émergent d’un moi changeant, différent d’une période à l’autre de la vie, en quête d’une continuité et d’une intégralité que le sens de la beauté inspire. Les épreuves nous placent douloureusement devant l’abîme de ce qui nous manque, sans combler ce vide. Mais, si l’épreuve ne nous détruit pas, des horizons élargis se présentent. La souffrance ne doit pas être valorisée, mais, inhérente à l’existence, elle favorise un éveil de la conscience, comme une étincelle divine, dans une sorte d’éclatement de la quotidienneté avec ses masques et ses artifices. Par une spiritualité assumée, l’existence humaine devient en tension vers sa propre vérité à découvrir et à vivre. Entre l’ombre et la lumière, il n’y a pas d’autre issu que d’assumer les contradictions de l’errance. Le motif symbolique fondamental de la spiritualité est de penser Dieu comme « Aimant » et les êtres humains comme « Aimés », appelés librement à une vocation autocréatrice.

La philosophie appartient au monde spatiotemporel. Toutefois, en reliant le présent et l’éternité, la philosophie spirituelle en brise les cadres et cimente la libre communauté de ceux qui y reconnaissent l’essentiel de leur propre expérience. Elle agit dans le monde, mais ne pourrait devenir une institution sans perdre la liberté de sa vérité, essentiellement existentielle. Le philosophe spirituel n’a aucune confirmation de faire partie de cette communauté, mais il peut en avoir la conviction intime, secrète ou divulguée. La philosophie est enseignée dans les collèges et les universités, mais souvent comme une spécialité qui rebute, et non comme un ensemble de tentatives courageuses pour répondre aux questions fondamentales de la vie. À cela s’ajoute la crainte de se remettre en question, de réexaminer ses jugements dans le but d’élargir ses horizons et de se réaliser. Quant à ceux qui veulent manipuler les masses, qui recherchent les intelligences bien dressées, ils se réjouissent que la philosophie libre soit étouffée. L’habitude de considérer le bien-être matériel comme une raison suffisante de vivre, l’appréciation des sciences seulement en fonction de leur utilité, la volonté de puissance, le fanatisme idéologique, le désir de certains de se faire un nom à tout prix, tout cela s’affirme dans l’antiphilosophie dont Jankélévitch disait qu’elle servait à fabriquer des gens dociles et manipulables, n’ayant d’égal que ceux qui s’opposent à tout sans réfléchir. La philosophie spirituelle aborde la réalité entière sans exclure le sujet concret de la connaissance ainsi que les questions de liberté et de responsabilité. Comme elle recherche une vérité unifiée, son discours demeure nécessairement inachevé, car une vérité qui tend à tout englober ne peut être complètement contenue dans quoi que ce soit. Cette vérité révèle l’être humain non pas comme la partie d’un tout, comme un élément de la collectivité, mais valant pour lui-même. Il s’agit d’une quête de la vraie liberté, la liberté spirituelle, indissociable de la réalisation de soi. La philosophie spirituelle invite donc à lutter pour la dignité de l’être humain, à se battre contre les forces voulant soumettre celui-ci à des entités étatiques issues d’idéologies qui rabaissent la personne concrète. Comme la Vérité est Une, nous passons forcément à côté si nous érigeons un ensemble de savoirs objectifs en absolu. Malgré le succès de certains gouvernements totalitaires, nous sommes convaincus que les êtres humains finiront toujours par se lasser d’être des matériaux pour les tyrans, de n’être que des instruments.

La philosophie spirituelle trouve sa force de persuasion à partir de témoignages. Sans l’affirmation de la Transcendance, la défense de la liberté ne peut résister à la critique. Selon la vocation de chacun, le fait de promouvoir la liberté autocréatrice a un impact sur le monde. Cependant, le sentiment de liberté intérieure s’accompagne la plupart du temps de celui d’une impuissance, qu’il faut toutefois assumer avec patience et confiance, car cette lumière pointe vers les fins ultimes. Celle-ci amène à accorder une prééminence du qualitatif sur le quantitatif. Quantitativement, la Terre, avec tous ses habitants, est moins qu’un grain de poussière dans l’Univers ; l’esprit n’est qu’une manifestation secondaire de la matière ; et un individu compte pour bien peu au regard d’une multitude abstraite, au bien de laquelle se réclament les dictatures. Qualitativement, chaque être concret doté d’une âme spirituelle est ce qu’il y a de plus précieux. Pour qui en juge autrement, ayant succombé à la tentation de faire un absolu du quantitatif, il y a renonciation en un sens personnel de la vie, par delà la mort. Dans la diversité des choses, il y a une identité et une continuité infinies. En portant attention à nos vies intérieures, animées par une mystérieuse relation, l’être humain peut appréhender l’unité du réel appartenant à la fois au temps et à l’éternité. De nos jours, la philosophie scolaire est souvent définie comme un discours dont l’objet est les questions fondamentales, la méthode la rationalité et le projet une certaine orientation de l’agir. Mais ce n’est que secondairement que la philosophie est un discours, car elle est d’abord une quête passionnée. De droite ou de gauche, qu’ils découlent de l’instrumentalisation du nom de Dieu, du suprématisme nationaliste et raciste ou d’une idéologie collectiviste, les systèmes étatiques autoritaires font toujours appel à une forme tronquée d’absolu. Dans les idéologies matérialistes, il s’agit du collectif social où le divin prend la forme d’une société parfaite à venir dont la personne en chair et en os n’est qu’une composante abstraite. L’affirmation d’une relation divino-humaine axée sur la liberté, l’amour et la création, est la justification intérieure de la lutte contre les pouvoirs oppressants.

Robert Clavet    LaMetropole.Com

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Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.