//Réal Benoit, un ouvreur d’espace et d’envol

Réal Benoit, un ouvreur d’espace et d’envol

La Métropole
Réal Benoit a toutes les chances d’être un parfait inconnu pour le lectorat de notre douce France. Une raison suffisante à cet état de méconnaissance généralisée, il n’est pas français, mais canadien. Nationalité qu’il partage avec Marie Desjardins.

Marie Desjardins est davantage connue par chez nous. Romancière, nous invitons les lecteurs à se procurer toute affaire cessante ce chef-d’œuvre absolu qu’est Ellesmere, et pour rester dans une sphère culturelle plus proche de notre passé immédiat, Sylvie Johnny Love Story, dans les deux cas une cruelle dissection du cœur humain sans commune mesure. Elle est aussi biographe. Elle a même publié Biograffiti et Chroniques hasardeuses, deux essais théoriques — n’ayez pas peur de ce dernier mot, les deux ouvrages sont totalement dénués de tout jargon universitaire, employons plutôt pour les désigner l’expression d’expérimentations subjectives de la vie d’autrui — et notamment, parce qu’il est important de mettre en pratique ce qui nous interroge, car roman et biographie ne sont-ils pas de faux jumeaux incestueux, une biographie de Vic Vogel, sommité jazz canadienne.

​Donc Réal Benoit. La notion d’avant-garde est ici à préciser, Réal Benoit n’est pas un iconoclaste, son but n’a pas été de détruire des formes artistiques surannées, nous ne sommes pas en France où par exemple le Surréalisme s’était donné pour mission de remettre en cause l’héritage poétique du siècle précédent, Réal Benoit apparaît en des temps de production artistique prisonnière de la double chape d’un conservatisme politique archaïque et d’une rigueur religieuse étouffante. Réal Benoit est de la race des défricheurs, un pionnier, un ouvreur d’espace et d’envol. Comme beaucoup de précurseurs son rôle a été sous-estimé, il a été quelque peu oublié, c’est là une des raisons qui a poussé Marie Desjardins à rappeler son action.

​Une longue enquête a permis à Marie Desjardins de réunir les documents, les faits, les gestes, les dates, les témoignages, tout ce qui est nécessaire pour reconstituer le squelette d’une biographie. N’y aurait-il que cela, qu’il manquerait l’essentiel ? L’analyse des processus mentaux au sens valérien(1) de ces mots, le fonctionnement intime, qui détaille les mécanismes affectifs et pulsionnels qui font qu’un individu selon les circonstances parvient par les choix inhérents à sa volonté et à ses faiblesses à construire l’individualité qu’il est en devenir, à incarner son propre destin pour employer une sémantique des plus romantiques.

​La vie de Réal Benoit se résume en deux mots : écrivain et cinéaste. Un écrivain qui décadenasse la littérature ampoulée de son temps et lui ouvre la porte de la modernité, un cinéaste qui fonde le rapport de la caméra au monde conçu en tant que langage du réel. Un travail d’initiateur, il n’a pas appris à lire et à écrire aux générations suivantes, il leur a fourni l’alphabet qui les mettrait en prise directe avec leur propre opérativité.

​Il est temps de plonger dans l’homme. Tout pour être un enfant heureux, famille aisée et aimante. Le malheur n’est pas loin, il surgit très vite, une espèce de poliomyélite lui tord la jambe, toute sa vie il sera un canard boiteux. Pas du tout le petit vilain volatile délaissé, l’enfant préféré de la famille, on lui passe beaucoup, il court partout, n’en fait qu’à sa tête, sa mère, ses sœurs, ses tantes le gâtent. Le nid affectif est douillet, en sera-t-il toujours ainsi quand il lui faudra voler de ses propres ailes. Il a compris d’instinct sans l’avoir lue la leçon nietzschéenne, il faut se surmonter, se construire une personnalité affirmée, ne pas avoir peur, il devient un passionné de disques de jazz et de littérature. Sait que dans un groupe il doit devenir moteur, sinon imposer ses vues, du moins les agiter à la manière d’oriflammes, il écrit ses premiers articles, donne quelques proses dans les journaux, tout va bien.

​Non tout va mal. Il séduit les jeunes filles, il les intéresse, il les captive, ne les laisse surtout pas indifférentes, oui, mais au moment de sauter le pas, elles se refusent. Finira tout de même par trouver l’âme sœur, Marthe jolie fille qui l’adore qui possède un père fortuné, ce qui ne gâte rien, et lui permettra de se lancer dans une aventure maritime picaresque de haut vol. Rien ne se passe comme prévu, mais Réal est un chat qui retombe toujours sur ses pattes, ce voyage l’initie à lui-même, il comprend qu’il faut savoir s’adapter aux aléas, ne jamais céder au découragement, faire feu de tout bois, tirer parti des circonstances défavorables. Louvoyer, mais tenir le cap.

​C’est un autre homme qui entre au Québec. Il a assez grandi pour tailler son chemin dans la jungle du monde. Il publie son premier livre, Nézon, un assemblage de tout ce qu’il a été, une espèce de coquille vide dont l’escargot insouciant se serait enfui sans trop se poser de questions. Il lui faudra vingt ans pour atteindre une maturité introspective. Son roman Quelqu’un pour m’écouter qui sera couronné en 1965 par le Grand Prix du Livre de Montréal lui confère une assise intérieure dont il ne se départira plus. Il habite enfin son personnage.

​Son existence sera à l’image de ses passions, il aime les bouleversements de la peinture moderne, il se sent en osmose avec cette déstructuration du réel qu’elle opère et en même temps il se passionne pour l’architecture, cet art qui recompose et redéfinit l’agencement des volumes des villes et des maisons dans lesquels se loge et se construit votre intimité. Sa vie s’inscrit dans cette nécessité ambivalente, en ordonner toutes les pièces pour une fois un équilibre atteint se dépêcher de mélanger tous les éléments du puzzle. Toute défaite se doit de se résoudre par une renaissance.

​Réal Benoit connaîtra des hauts et des bas terribles. Il donne trop et il prend trop. Sans compter. S’engage-t-il dans un projet, il brûle les étapes. N’en prévois pas les conséquences. Il s’en tire vers le haut, mais les mutations sont douloureuses. Donne l’impression d’être maîtrisé par les évènements qu’il engendre. D’être à l’étroit dans toutes ses activités professionnelles ou amoureuses. Ce jeune homme curieux qui s’est acheté une caméra pour apprendre à s’en servir, montera une maison de production de film, fera faillite, deviendra un producteur irremplaçable de la télévision canadienne, pour finir par être évincé avec tact de la direction de son service, il fatigue son monde, ses amis, ses collaborateurs… mais il fascine tout autant, il croque la vie, boit sec, ne se ménage pas, reçoit des coups, la trahison ne l’épargne pas, il passe outre, et lorsque la blessure irréparable de la perte d’un enfant l’abat, il s’effondre sur lui-même, mais n’en continue pas moins à avancer…

​Marie Desjardins le suit pas à pas, elle ne décrit pas, elle n’empile pas les anecdotes, elle réussit à nous faire comprendre le comportement de cet être humain complexe qu’est Réal Benoit, elle a su faire parler ceux qui l’ont connu, elle ne juge pas, l’homme possède ses failles abyssales, un peu m’as-tu-vu, et beaucoup chevalier blanc indomptable arpenteur du chaos. Celui du monde. Celui de son âme. Elle ne joue surtout pas à la psychanalyste de service et de pacotille. Essaie de toucher à ce que dans son traité De l’Âme Aristote nomme l’entéléchie(2). L’essentiel irrémédiable de l’être. Biographe émérite elle tient le rôle de Pénélope, elle est celle qui défait la trame des jours que Réal Benoit a patiemment tissés afin de nous dévoiler l’agencement de son existence, et par cette décomposition même elle vole aux Parques le fil d’une vie humaine pour nous en restituer la texture fatidique. Qu’elle en soit remerciée ! Elle est une passante d’immortalité, arrachant à la glaise de l’immémoire, la haute figure de ce vivant que fut Réal Benoit.

​Un grand merci également à Réal Benoit, homme de plume et de pellicule, il a su soigner son final, les dernières années de sa vie atteignent à une comédie noire à la Giraudoux…

Collaboration spéciale :  André MURCIE

Une biographie de Marie Desjardins, Éditions CRAM, février 2021, par André MURCIE

N. B. Cet article a d’abord paru dans Chroniques du Cygne noir, en mars 2021

(1) Paul Valéry

(2) Tradition aristotélicienne. Principe créateur de l’être, par lequel l’être trouve sa perfection en passant de la puissance à l’acte.

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