Tanger fait son cinéma

Tanger fait son cinéma : zoom sur la cinémathèque et son nouveau directeur, Hicham Falah. Par Laurent Beurdeley
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Tanger fait son cinéma : zoom sur la cinémathèque et son nouveau directeur, Hicham Falah. Par Laurent Beurdeley

Tanger est une ville à part au Maroc, son effervescence doit à son emplacement géographique stratégique sur le détroit de Gibraltar (vigile située à 13 kilomètres des côtes andalouses), à son passé lié à son statut de zone internationale entre 1923 et 1956 [1]. Antre de prédilection des romanciers de la Beat génération (dont Paul Bowles [2], Jack Kerouac, Allen Ginsberg) qui fuyaient le maccarthysme et l’Amérique puritaine pour rejoindre un espace où toutes les transgressions pour les étrangers étaient autorisées : alcool, drogues hallucinogènes, héroïne, cocaïne, relations homosexuelles tarifées (par ailleurs, la liste des hommes de plume qui séjournèrent à Tanger tout au long du XXème siècle est impressionnante avec entre autres, Pierre Loti, Paul Morand, Joseph Kessel,  Gore Vidal, Tennessee Williams, Saint Exupéry, Jean Genet, Truman Capote [3] …).

Dans ce Tanger interlope, que William Burroughs surnomma « l’interzone », se mêlaient, il y a plus d’un demi-siècle, marins, fugitifs, espions et malfrats ; une coexistence éminemment propice à tous les excès qui alimenta longtemps la réputation de stupre de la cité. Ville romanesque et fantasmée, Tanger continue de surfer sur ce passé qui attire de nombreux touristes en quête de ce monde révolu, cherchant à visiter les places tels que le mythique café Hafa [4] ou encore l’hôtel Muniria [5] où s’attablait et s’installait l’intelligentsia de l’époque qui se souciait d’ailleurs bien peu du sort des autochtones  (« Les beats affichaient un mépris souverain à l’égard des indigènes décrivant invariablement les Marocains comme débauchés. Capote trouvait Tanger trop étranger, décrivant les hommes comme des barbares bruyants et les femmes comme des paquets de linge anonymes [6] »). Quant aux nostalgiques des Rolling stones, ils  se retrouvent  au « Baba café » où trônent quelques photos des musiciens ainsi que l’une des guitares de Keith Richards qui fréquenta le lieu.  D’aucuns sont encore sûrement à la recherche des vampires de Jim Jarmusch dans  les venelles de la médina. A chacun ses fantômes ou ses reliques. Tanger et sa lumière ne manquèrent pas également de séduire les peintres voyageurs, Eugène Delacroix,  Henri Matisse,  Edgar Degas et bien d’autres qui en tirèrent une multitude de dessins, de croquis, de tableaux ; la cité fut une inépuisable source d’inspiration pour tous ces artistes qui  l’immortalisèrent.

Plus tard, ce furent les cinéastes du monde entier qui y posèrent leurs caméras. Tanger servit ainsi de décor à de nombreuses productions à partir des années 1930 et dans les deux décennies qui suivirent avec des films noirs ou des polars de série B, à l’instar de « Mission à Tanger » d’André Hunebelle (1949) avec des dialogues de Michel Audiard ;  « Guet-apens à Tanger » de Riccardo Freda (1957)…. Plus récemment, André Téchiné affirma être fasciné par ce village cosmopolite qui est à la fois l’Orient de l’Occident et l’Occident de l’Orient [7]  et il  y réalisa deux longs métrages, « Loin » (2001) et « Les Temps qui changent » en 2004 (avec Gérard Depardieu et Catherine Deneuve). Jim Jarmusch, qui y tourna son onzième long métrage, « Only Lovers Left Alive » en 2013, déclara également son amour inconditionnel pour la ville appréciant tout particulièrement d’y observer ses habitants et son architecture [8] : « Je dis parfois à ma famille que je vais simuler ma mort et aller vivre à Tanger [9]».

Mais peut être que celui qui mit le plus en valeur la ville du Détroit fut Bernardo Bertolucci dans « Un thé au Sahara [10] » en 1990 (adaptation du roman éponyme de l’écrivain Paul Bowles qui tient le rôle du narrateur dans le film).  Certaines scènes furent tournées dans le labyrinthe des ruelles étroites du quartier du Petit Socco, au mythique hôtel Continental[11] (qui offre une vue magnifique sur la baie de Tanger) ou encore au café Colon. Tanger est ainsi devenue au fil des années une ville de cinéma comme peuvent l’être Paris, New York ou encore Tokyo. Dans les années  1930, on recensait dans la ville du Détroit de nombreuses salles obscures ; ce fut  un âge d’or avec pas moins de 14 cinémas (L’Alcazar, le Capitol, Al Mabrouck,  le Goya, le Mauritania, le Rif,  le Paris, Cinélux,  le Vox,  Le Roxy, le Flandria,  le Tarik [12] …). Chaque  salle avait sa programmation particulière, il y en avait pour tous les goûts.  

Ainsi, par exemple, à l’Alcazar, c’était les films hispaniques qui étaient à l’affiche, tandis qu’au Rif on projetait essentiellement des films égyptiens puis plus tard ce furent des productions Bollywood. Dans les années 70 et 80, la flamme cinéphile est entretenue par l’existence d’une floraison de cinéclubs implantés dans l’ensemble du royaume appuyés par la fédération des ciné-clubs dont Noureddine Saïl (critique de cinéma et directeur du Centre cinématographique marocain entre 2003 et 2014 [13]) fut le fondateur. Puis s’amorça un inexorable déclin dans la décennie 1980 avec le développement des chaînes de télévision satellitaires, puis dix ans plus tard avec l’essor des DVD piratés vendus à la sauvette ou dans des boutiques ayant pignon sur rue. Les salles obscures devenues vétustes ne présentaient plus aucun attrait pour les Marocains qui perdirent l’habitude de se rendre au cinéma. Peu à peu la plupart des exploitants baissèrent le rideau. 

A Tanger, c’est un cinéma en voie d’abandon, le Rif, qui va incarner un renouveau et être le point d’orgue d’un projet innovant, audacieux, unique en son genre dans le monde arabo musulman, devenu en quelque années une véritable institution au service de la cinéphilie.  C’est un collectif d’artistes conduit par la photographe, Yto Barrada [14] (native de Tanger, elle vit désormais à New York), les producteurs Cyriac Auriol (français) et  Latif Lahlou (marocain), rejoints plus tard par Bouchra Khalli (une artiste vidéaste) qui fut à l’origine du sauvetage de cette salle mythique tombée en désuétude. La rénovation et la transformation de l’immeuble fut conçue par l’architecte français, Jean-Marc Lalo, qui avait déjà à son actif la restauration du cinéma Ariana à Kaboul en Afghanistan après l’intervention américaine (il a également érigé plusieurs cinémas à Abidjan en Côte d’Ivoire [15]). Ce qui s’intitule désormais la Cinémathèque ouvrit ses portes en 2008 après 18 mois de travaux. L’architecte veilla scrupuleusement à conserver « la façade dans son jus » et ceci « pour donner le sentiment de continuité » souligne-t-il [16]. Le coût de l’opération estimé à un million d’euros, fut financé par l’Etat marocain, le réseau Europa Cinémas et le mécénat (la Fondation Ford, le Fonds néerlandais Prince Claus [17] …).

Contrairement à la Cinémathèque nationale de Rabat (dirigée depuis sa création en 1994 par la réalisatrice Narjiss Nejjar [18] avec Martin Scorsese comme  parrain officiel) et dont les missions consistent à conserver et restaurer le patrimoine cinématographique national  (une activité qui fut longtemps à la peine ces dernières années [19]), la Cinémathèque de Tanger qui préserve également la mémoire audiovisuelle n’est pas une institution gouvernementale. C’est un cinéma indépendant géré par une association à but non lucratif. C’était le seul exemple existant dans tout le pays ; toutes les autres salles, peu nombreuses d’ailleurs, étaient jusqu’alors gérées par des entreprises privées. La grande salle compte 300 fauteuils (qui proviennent d’un cinéma qui a fermé ses portes à Milan [20]); parmi ceux-ci certains portent la plaque du nom d’illustres donateurs  à l’instar de Pierre Bergé, Yves Saint Laurent, Agnès B, Claude Berri …….  Une seconde salle disposant d’une cinquantaine de places permet la diffusion d’œuvres plus intimes, des courts métrages…. Outre ces deux écrans, il existe un espace de consultation d’archives. La cinémathèque recèle également une riche collection de films où le Maroc apparaît en toile de fond ainsi qu’une collection d’affiches de films ;  certaines peintes à la main par des artistes Tangérois ont déjà été exposées au Walker Art Center de Philadelphia et à La gaité Lyrique à Paris. Lieu de culture où souffle un vent de liberté,  la Cinémathèque de Tanger est incontestablement un  espace de convivialité et de mixité où se côtoient entre autres, étudiant(es) qui pianotent sur leur clavier d’ordinateur, touristes, expatriés ; c’est un mélange de nationalités et de diverses générations  -ce qui n’est pas si commun. 

Café Hafa

Cinéma à Tanger

Le café de la cinémathèque possède un indéniable charme suranné avec son mobilier des années 50, ses photos de stars et sa terrasse qui donne sur la place du Grand Socco (où fut prononcé le fameux discours du 9 avril 1947 par le sultan Mohammed ben Youssef qui de retour d’un exil forcé appelait à l’indépendance du royaume), carrefour entre la médina et la ville nouvelle. La programmation fait la part belle aux films de tous genres, de toutes nationalités en version originale et sous-titré en français, anglais, espagnol. 

Depuis lors, un autre ancien cinéma art déco a pu renaître de ses cendres, « L’Alcazar » (à l’origine un théâtre qui est devenu une salle dédiée au septième art en 1917 et qui ferma en 1993). La ville de Tanger sous l’impulsion de Noureddine Saïl se porta acquéreur en 2010 de l’immeuble  qui est situé, rue d’Italie, à deux pas de la Cinémathèque. La rénovation s’inscrit dans le cadre d’un programme de valorisation et de réhabilitation de l’ancienne médina de Tanger. Le cinéma comprend une seule salle de 100 sièges qui est gérée par l’association TanjAflam. Lors de son inauguration officielle, en mars 2022, une master class fut organisée avec le directeur de la photographie espagnol, José Luis Alcaine (qui travailla sur la plupart des films de Pedro Almodovar et également avec Brian de Palma …). Le cinéma dont la programmation est semble-t-il complémentaire à celle de la Cinémathèque privilégie également les séances destinées au jeune public.  

Entretien avec  «Hicham Falah [21] » (14 août 2023)

Producteur et réalisateur, militant pour le droit à l’éducation à l’image pour tous les enfants, Hicham Falah, se confie sans ambages avec une grande sincérité, à travers un jeu de questions, sur l’état du cinéma au Maroc, sur les rencontres cinématographiques qu’il dirige et sur la Cinémathèque de Tanger, institution culturelle majeure dont il présidait depuis juin 2023 les destinées.   En octobre 2023, Hicham Falah fut remercié « pour sa trop grande vision pour la cinémathèque » par le Conseil d’administration.

Bonjour  Hicham,

Il est notoire que le Maroc est devenu le plus vaste studio de cinéma du monde, terre d’élection de nombreuses productions européennes et américaines avec des longs métrages dont la liste est d’ailleurs impressionnante (à l’instar de « L’homme qui en savait trop » d’Alfred Hitchcock (1956) ; « Lawrence d’Arabie » (1962) de David Lean ; « La dernière tentation du Christ » (1988) « Kundum » (1997) de Martin Scorsese ; « Babel » (2005) d’Alejandro Gonzales Irannitu …  En 2023, Ridley Scott était de retour à Ouarzazate [22] et à Ait Ben Haddou après « Gladiateur » (2000) et  « Black hawk down » (La chute du faucon noir) pour le tournage d’un nouveau film (qui est une suite de « Gladiateur ». Mais le royaume est aussi un plateau pour de multiples séries télévisées (« Games of Thrones », « Homeland », « Le Bureau des légendes » …), des publicités. Tous les réalisateurs furent séduits par la lumière, la grande diversité des paysages, la présence d’une population pluriethnique, des coûts de production bien moindres avec de multiples avantages fiscaux.

On ne peut nier que cette activité cinématographique génère une activité économique certaine, source d’emploi pour les techniciens, artisans divers, particuliers qui peuvent être recrutés comme figurants pour quelques scènes (20% des emplois sur les tournages étrangers doivent être confiés à des autochtones [23]) commerçants, hôteliers (en 2022, le Maroc délivra 514 autorisations de tournage de production étrangères [24]). Toutefois la concurrence pour attirer les tournages devient de plus en vive avec Malte, la Tunisie, l’Espagne, le Portugal et plus récemment avec l’Arabie Saoudite (ainsi prévus au Maroc, les tournages de « Desert Warrior [25] » et « Kandahar [26]» se sont finalement déroulés à Neon et à  AL-Ula). Quels sont, selon vous, les atouts du Maroc pour parvenir à garder la main ? Les potentialités cinématographiques de chaque région du royaume sont t-elles suffisamment mises en valeur par le Centre cinématographique marocain ? Quant aux frais de repérage des producteurs, sont-ils pris en charge ?

 « Les tournages dans la région MENA ont débuté dans les années 60 et 70 en Jordanie,  en Tunisie et  au Maroc. A l’international, pour les réalisateurs qui recherchaient une certaine atmosphère, ce sont ces trois pays qui ont commencé à émerger à l’époque.  Dans chacun d’entre eux furent tournés  un ou deux films clefs qui  leur ont assuré une certaine publicité et notoriété : « Laurence d’Arabie » pour la Jordanie et le Maroc ; pour la Tunisie ce fut « Stars War », première fiction de la guerre des Etoiles à la fin des années 70. Il y avait également en même temps une production nationale qui émergeait. Chacun des trois pays a ses atouts ; le soutien de l’Etat est fort au Maroc et également en Jordanie, c’était plus limité en Tunisie, puis cela s’est développé par la suite. Au Maroc on peut désormais compter sur la qualité des techniciens. La création des écoles de cinéma a ainsi généré toute une génération de techniciens très bien formés qui peuvent allègrement occuper tous les postes sur le plateau.  Par ailleurs, en dehors des productions américaines, il y a les tournages européens qui sont plus des films de moyen budget° et les séries télévisées qui se sont développées ces dix dernières années avec des chaines de télévision étrangères qui se sont associées. L’autre enjeu le plus important avec celui des incitations fiscales est incontestablement celui de la stabilité politique.

Après le 11 septembre 2001, les tournages dans les pays arabes ont été interrompus et c’est le Maroc qui  fut le premier à rebondir. Le festival international du film de Marrakech (FIFM) a  vu le jour, entre autres, pour afficher la stabilité du Maroc. Le message était le suivant : si le pays a la capacité d’accueillir des vedettes du monde entier lors d’une rencontre cinématographique prestigieuse, il s’avère également pleinement envisageable d’y venir poser ses caméras. Le FIFM a incontestablement été un outil important de communication pour le CCM pour vendre le Maroc comme lieu de tournage auprès des producteurs américains. La création de ce festival fut présentée de cette façon par Mélita Toscan du Plantier aux autorités du royaume.  Le Maroc est intéressant et recherché pas seulement pour ses paysages naturels mais également pour ses décors urbains. À Casablanca furent tournés des long métrages censés se dérouler à Beyrouth ou au Caire (où pour des raisons politiques, problèmes divers, il n’était pas possible de filmer ;  ainsi pour « Spy game », Tony Scott a posé ses caméras à Casablanca pour les besoins de son film dont l’histoire se déroule à Mogadicio en Somalie.  Avec l’Arabie Saoudite, le Qatar, on est dans une toute autre dimension, il y a irrémédiablement un effet d’aubaine au début parce qu’il a tellement d’argent qui est déposé sur la table qu’ils vont forcément rafler certains tournages.

Mais le Maroc conservera toujours  à mon avis une place importante. Concernant les potentialités cinématographiques des différentes régions, furent créées des commissions de tournage mais il n’y a insuffisamment d’articulation ou de coordination entre le CCM et ses commissions régionales qui ont des offres spécifiques pour répondre aux besoins des tournages. Quant aux frais de repérage, il y a surtout des facilités pour des visites et pour rencontrer des responsables de l’armée et de la police. Quand un tournage est validé par le CCM, tout l’appareil d’État est mobilisé pour faciliter la réalisation du film et il se révèle particulièrement efficace.  Les forces armées ont été mises à disposition par exemple pour « La Chute du faucon noir » de Ridley Scott.

Marylin Monroe

On dénombrait en 2022 quatre-vingt manifestations cinématographiques dédiées au septième art.  Si certaines sont très discrètes, d’autres sont devenues des rencontres de grande envergure accueillant un large public ; la plupart ont une dimension thématique. Quels sont les budgets affectés aux festivals ? Sur quels critères les aides sont-elles attribuées ? Dans une interview vous indiquiez que les partenaires institutionnels privilégiaient avant tout la dimension évènementielle. C’est d’ailleurs le festival international du film de Marrakech (FIFM), événement mondain par excellence et vitrine cinématographique du Royaume, qui semble accaparer la part la plus importante ?

« Il y a avait un tissu de ciné-clubs qui était très important pendant les années 70 et ceci jusqu’aux années 80 avec l’apparition des vidéos et des chaines câblées satellites. Les premiers festivals de cinémas  sont issus de ce mouvement des ciné-clubs, comme celui de Khouribga (crée en 1977) et de Tétouan en 1985, (le premier  est spécialisé dans le cinéma africain et le second dans le cinéma méditerranéen).  C’est véritablement au début des années 2000 que s’opère une bascule avec la multiplication des festivals de cinéma mais aussi de musique et  d’arts plastiques.  Cette effervescence correspond au début du règne de Mohammed VI avec la mise en place d’un système d’aide à la production  et d’une commission spécifique du CCM dédiée au financement des festivals (je ne me souviens plus de la date exacte). Lorsque l’on a créé le FIDADOC (Festival international du documentaire) en 2008, il n’y avait pas d’aide du CCM. Les critères d’attribution repose davantage sur l’ancienneté et la réputation de la manifestation cinématographique que sur l’éducation à l’image et le travail sur le territoire.  L’absence de financements pérennes exige de présenter une demande de subvention devant la commission compétente chaque année.  Le vrai souci ce sont néanmoins les collectivités territoriales ; il n’y a aucun cadre pour les aides. Avec les nouvelles lois de décentralisation, les élus doivent préparer des cahiers des charges. À Agadir, par exemple, la municipalité attribue le même montant aux trois festivals existants [27]. Quant à la région, il n’y a ni calendrier pour déposer les projets ni de cahier des charges. Les autorités régionales privilégient l’aspect évènementiel. 

La présence des réalisateurs nationaux était plutôt discrète lors des premières éditions du Festival international du film  de Marrakech; elle tend néanmoins à monter en puissance.

« Ils ont créé une section pour ça afin de  donner une visibilité à ces cinéastes.  Au Caire, on dit qu’il n’y a pas assez de place pour les Égyptiens ; à Tunis, c’est un peu le même discours qui prévaut. J’imagine que c’est également identique en Jordanie.  Le plus problématique plutôt que la place des films marocains au Festival du film de Marrakech, c’est de s’interroger sur ceux qui sont finalement retenus. En fait, ce sont des films coproduits par l’étranger, la France en particulier, avec des réalisateurs qui ont la double nationalité et qui vivent entre les deux pays.  Les seuls qui peuvent être sélectionnés sont en fait ceux qui  bénéficient d’un appui solide à Paris. ».

Vous êtes très impliqué dans le 7e art avec différentes casquettes : auteur, réalisateur de court métrage et producteur ?

« J’ai réalisé un court métrage de 38 minutes qui s’intitule « L’Attention » (1997) qui est un film sur la jeunesse du Nord du Maroc ; il a été tourné avec de jeunes magrébins à Champigny sur marne. C’est un hommage, « À la belle équipe » (1936) de Julien Duvivier et également à Francis Lemarque qui tient un rôle dans le film. J’ai ensuite reconnecté avec toute l’industrie cinématographique marocaine et rencontré Mohamed Tribak qui présentait son premier court à Tanger et nous avons tourné ensemble en 2003 à Larache « Balcon Atlantico » (qui est un récit sur des couples de différentes générations qui se retrouvent sur la corniche) qui a remporté le grand prix au Festival national du film.  Ensuite avec Mohamed nous avons travaillé trois ans sur un projet de long métrage dont l’intitulé est devenu « Le temps des camarades » qui était la chronique de la dernière université (Tétouan) qui a résisté à l’influence grandissante et à l’offensive des islamistes dans les années 2000.  

L’un des responsables de cette époque-là était un très bon ami, il a écrit ses mémoires sur cette période qui furent une source d’inspiration. Le scénario était une fresque  de 500 pages, également inspiré du film de Marco Tullio Giordana « Nos meilleures années (sur les jeunesses communistes en Italie dans les années 70). L’idée était de travailler avec des étudiants de l’université de Tétouan ; on a fait des répétitions pendant un an afin d’identifier des jeunes qui pourraient tenir les rôles principaux. Je m’occupais aussi de la production. Mais un important désaccord est survenu entre nous ; je pensais que l’on pouvait construire un film très ambitieux et j’étais allé rechercher des partenaires internationaux de coproduction. J’ai revendu toutes les parts de la société que nous avions créée et mes parts du scénario. Mohamed a réalisé le film en coproduction avec 2M [28] (d’une durée de 1h40) que je n’ai d’ailleurs jamais vu [29]. Toute la dimension politique et historique fut en fait réduite à la portion congrue, ce qui était plutôt éloigné de l’ambition initiale.

Par ailleurs, je produis et je coproduis des films de plusieurs cinéastes qui ne veulent pas travailler avec certains producteurs marocains. Je m’occupe d’aller chercher des financements surtout dans les fonds internationaux qui sont liés à l’Afrique et au monde arabe et que je connais bien puisque je siège au sein de diverses commissions comme lecteur ou membre du jury. J’accompagne deux films de jeunes cinéastes que j’ai eu en résidence d’écriture. Le premier qui  a pour titre « Distances » de Reda Henkam [30] est un moyen métrage, un documentaire sur le monde rural, sur la famille du réalisateur, sur trois générations de femmes. C’est un film arty, c’est un  peu Tarkosky dans le Haut Atlas. Le second, « Bhal Chi Oiseau » de El Madhi Lyoubi (né en 1992) évoque un groupe d’amis originaires de Salé (l’ancienne cité des corsaires) ; ils se connaissent depuis une quinzaine d’années et à leur sortie de l’école du cirque, ils ont formé leur propre troupe (les Colokolos). Ils pratiquent un mélange d’acrobaties, de théâtre, avec un fond politique et social. C’est un peu leur portrait. Il y a Hamza, le plus jeune, le plus doué du collectif, le plus politisé ; il y a parfois des tensions entre  lui et ses amis ».

Vous êtes également directeur artistique du Festival international du film de femmes de Salé [31] (16e édition du 23 au 30 septembre 2023) ;  directeur général du Festival international du film documentaire d’Agadir (FIDADOC) dont c’était en juin 2023 la quatorzième édition. Comment ont évolué ces deux manifestations cinématographiques depuis leur création ?

« Le Festival  du film de femmes de Salé est né en 2005 et le Fidadoc en 2008. Il y a un point commun entre ces deux manifestations cinématographiques, il y a 15 ou 20 ans –on a du mal à se le figurer aujourd’hui- c’est qu’il n’existait pas de festival de cinéma de femmes dans le monde arabe, pas même en Afrique francophone, et concernant le documentaire, c’était également le désert. De nos jours, cela relève de l’évidence. A Salé, une association très impliquée dans la ville cherchait une thématique pour créer un festival de cinéma, c’était le moment où Mohammed VI fit son discours sur la Moudawana, sur le code la famille. Le souverain avait mis en avant la nécessité de réformer le statut des femmes (âge du mariage, divorce,  polygamie, héritage … ). C’est de là qu’est née l’idée de mettre en place un festival de films de femme. Lors de la première édition de ce festival, j’ai rencontré une productrice de documentaire d’origine slaoui, Elsa Drissi, qui était membre du jury, elle souhaitait relancer la production de documentaires au Maroc et elle me parla de ce projet. Et en même temps, le festival de Salé me proposait de travailler sur la programmation pour la seconde édition. On était vraiment dans les deux cas devant une feuille blanche totale. Il n’y avait pas vraiment d’intérêt spécial jusque-là pour la question féminine ou le documentaire (qui était une tradition mais qui avait été totalement perdue ; les pionniers au Maroc ont fait du documentaire).

Le retour du documentaire doit aux cinéastes de la diaspora qui sont revenus filmer dans leur pays d’origine ; et le festival d’Agadir fut porté dans cette vague-là. La chaîne de télévision 2M a tout de suite montré son intérêt et est devenue partenaire du festival, ses responsables se sont rendu compte qu’il y avait une vraie appétence pour le genre. Pour le festival de femmes, nous nous sommes appuyés sur  ce qui se faisait en Europe avec le FIFFC  (Festival de films de femmes de Créteil (crée en 1979, il est le plus vieux festival de film féminin encore en activité [32]) pour profiter de leur réseaux et leur expérience. Et puis nous sommes  devenus à notre tour une source d’inspiration pour d’autres festivals en Afrique du nord et en Afrique de l’ouest. En même temps, les femmes trouvent de plus en plus leur place dans les écoles de cinéma en Afrique ».

Les réalisateurs, mais également les programmateurs, peuvent-ils tout montrer au public marocain ?  N’existe-t-il pas une forme d’autocensure autour de lignes rouges  (la sexualité, la nudité des corps, la religion, ou voire des problématiques plus politiques).  Le film de Nabyl Ayouch, « Much Loved » en 2015 (Valois d’or au Festival francophone d’Angoulême) fut interdit au Maroc par le ministère de la communication avant que la commission de visionnage du CCM qui délivre les visas d’exploitation n’ait pu le visionner. D’autres films autorisés ces dernières années suscitèrent des remous : « Marock » (2005) de Laïla Marrakchi présenté dans le cadre de la 8e édition du Festival national du film de Tanger (une romance amoureuse impossible entre deux adolescents, Rita qui est musulmane et Youri issu de la haute bourgeoisie et de confession juive ; certaines scènes avaient alimenté la réprobation, comme celle où le garçon retire son pendentif, son étoile de David, pour la passer autour du cou de la jeune fille avant de l’embrasser).

Nour-Eddine Lakmari, le réalisateur de « Casanegra » en 2009 (un film devenu culte sur les bas-fonds de la ville blanche où apparait pour la première fois à l’écran un langage cru, des expressions de la rue  avec une scène inédite dans un film arabe, où se masturbe un homme âgé) expliqua avoir écarté toute référence à Dieu : « On ne peut pas créer en toute liberté au Maroc, il faut tenir compte du contexte qui est encore très traditionnel. J’aurais causé une explosion sociale si j’avais utilisé des insultes se référant à Dieu [33] ». En 2022, le CCM a suspendu le visa d’exploitation de « Zanka Contact » d’Ismaël Iraki après avoir remarqué que la bande sonore originale incluait un morceau de la chanteuse, Mariem Hassan, décédée en 2015 qui soutenait le Polisario. Et encore dernièrement, le film « Le Bleu du Caftan » de Maryam Touzani, à l’affiche dans les salles marocaines depuis le mois de juin 2023, fut à son tour vilipendé par le PJD (parti islamiste) qui dénonce une apologie de l’homosexualité, bien que la réalisatrice ait  pris soin d’éviter de montrer des images frontales de sexualité.

« Il y a la censure proprement dit, c’est-à-dire la classification du film qui existe dans tous les pays.  Dans un pays totalement commercial comme les États-Unis, c’est le marché lui-même qui régule ça. Il y a une autocensure commerciale, on ne peut pas non plus insulter Dieu aux États-Unis. Chez nous cette classification est faite par l’État et par la commission de classification du CCM qui délivre les visas d’exploitation. [34]). Il y a bien sûr les lignes rouges que chacun connaît : le Sahara et le roi.  Après, il y a tout ce qui relève de l’environnement culturel et le religieux. Personne n’oblige les gens  à aller avoir un film si on est prévenu en amont que son visionnement peut indisposer, on ne va pas le voir et c’est tout. C’est ma position en tant que programmateur. Il faut bien percevoir que  l’on est dans une certaine culture et cela ne sert à rien de choquer pour choquer. A propos de « Much Loved » de Nabyl Ayouch, je pense que c’est un film qui en terme de mise en scène est malhonnête et voyeuriste ;  la distance ainsi que le point de vue du cinéaste ne sont pas clairs.

Et d’un autre côté, j’estime que l’on a une immense responsabilité lorsque l’on travaille avec des non-professionnels, avec des enfants. Il convient de se poser la question de l’impact d’un film lorsqu’il va sortir en salles. Tout cinéaste est pleinement responsable des images qu’il capture. On ne peut pas soutenir :  « je suis un créateur de film, je  filme ce que je veux, je montre ce que je veux ». Les plus grands cinéastes ont su jouer avec la censure. Toucher les gens par la métaphore, c’est également le travail d’un réalisateur. Passer par le documentaire implique une certaine éthique.  Cela oblige de poser sa caméra, d’aller parler avec les gens avant de tourner la moindre image. Les films à scandale avec ce qui se passe sur les réseaux sociaux ont créé une méfiance incroyable vis-à-vis de la caméra, ce qui est problématique pour les documentaristes. 

Vous étiez en 2022, membre du jury de l’Œil d’or (aux côtés de la réalisatrice Agnieszka Holland-la présidente, de l’acteur français, Pierre Deladonchamps, du critique espagnol, Alex Vincente et de  la cinéaste ukrainienne Iryna Tsilyk) qui a vocation à décerner un prix depuis 2015 au meilleur documentaire présenté dans les différentes sections cannoises [35]  (Compétition, Un certain Regard, hors compétition, Séances de minuit, Séances spéciales, Quinzaine des Réalisateurs, Semaine de la Critique). Une distinction qui  est dotée de 5000 Euros. Parmi les vingt longs métrages sélectionnés dont trois courts métrages, le jury attribua l’Œil d’or à « All that breatches » (Tout ce qui respire) du cinéaste indien Shaunak Sen (qui fut projeté dans la section des séances spéciales). Pouvez-vous apporter un éclairage sur ce choix ?

« L’œil d’or repose sur le principe de la Caméra d’or ; c’est un jury spécial qui récompense un des films documentaires présenté dans les différentes sections ; c’est l’émanation de la Scam (la société civile des auteurs multimédia) qui défend les droits des cinéastes documentaires, des œuvres de création documentaire ;  ils récupèrent leurs droits d’auteurs par rapport à leur diffusion sur le territoire français (tous les cinéastes du monde entier dont les documentaires sont diffusés en France peuvent être présentés par la Scam). Il s’agissait pour la Scam en créant  L’œil d’or  d’accroître la visibilité des cinéastes documentaristes à l’image du prix qui avait été créé à la Berlinade en 2017. Cannes a été un peu traumatisé par le film de Michael Moore, « Fahrenheit 9/11 » (2004) qui a obtenu la Palme d’or. Depuis Thierry Frémaux n’ose plus vraiment retenir de documentaire en compétition officielle  parce que lorsque l’on est un festival qui vit grâce au marché, avoir un film dont le coût est cinquante fois moins élevé que les autres et qui remporte la récompense suprême met irrémédiablement à mal les producteurs des autres films. 

Toutefois comme plusieurs autres grands festivals internationaux, ces dernières années (à l’instar de Locarno ou encore de Toronto) ont présenté des documentaires en compétition qui ont glané des  prix, il était un peu pris en étau. L’œil d’or permet ainsi de donner sa place au documentaire. J’ai eu le plaisir de faire partie de ce jury en 2022. J’avais d’ailleurs un peu créé ce lien avec la Scam qui soutient depuis plusieurs années le Fidadoc et la Ruche documentaire (qui sont des espaces de rencontres et d’échanges avec un programme de formation destiné à encourager les documentaristes marocains et africains à concrétiser leurs projets). Un des côtés positifs du colonialisme, pour plaisanter, c’est le droit d’auteur qui a influencé le droit dans ces pays-là, c’est toujours l’auteur qui a le dernier mot ; alors que dans tous les [36] pays anglo-saxons c’est le copyright, c’est le producteur qui a tous les droits et surtout le droit du final cut sur les films. Dans les années à venir, ce qui a d’ailleurs été le cas cette année, avec Pedro Pimeneta, (producteur mozambicain qui a créé le plus ancien festival de cinéma documentaire sur le continent africain, « Dockanema » qui se déroule à Maputo et qu’il dirige)  le principe retenu est d’inclure parmi les cinq membres du jury de L’œil d’or un cinéaste ou un professionnel africain du documentaire afin que le continent soit représenté. C’est important dans la mesure où les Africains sont tellement rares dans le jury du Festival de Cannes.

 Quelles sont selon vous les qualités esthétiques du film récompensé?

 « Ce qui nous avait impressionné et séduit parmi les 25 œuvres éligibles c’est que c’est un film d’observation qui est à la fois poétique et politique ;  il se déroule à New Delhi, une ville tentaculaire et surpeuplée. On suit deux frères qui se livrent à une activité étonnante ou singulière, ils soignent des rapaces (Milan noir) qui sont perturbés par la pollution et qui se blessent en chutant. Le film aborde différents sujets, la pollution, le changement climatique qui perturbe l’écosystème, les animaux comme les habitants. Mais c’est aussi une métaphore de la situation politique en Inde. Ces deux frères sont des musulmans, membres d’une communauté qui est frappée par un racisme mené par un gouvernement ultra religieux. Et ces oiseaux représentent à la fois la grâce et en même temps ils sont carnivores (or les hindous de certaines castes s’interdissent de consommer de la viande), cette dimension là on n’y pense pas au départ.

Ce réalisateur est à l’origine un scientifique et c’est en filmant les oiseaux qu’il a découvert les deux soignants, ensuite un producteur indien l’a convaincu de faire un film sur ces personnages. Il y a des scènes très poétiques, des trajectoires d’oiseaux dans le ciel ; il filme presque au niveau du sol tout un peuple d’animaux (rats, grenouilles..) qui font écho à tous les mendiants et vagabonds qui errent dans la ville. Le film a eu une très belle carrière, le grand prix du jury de la compétition World Cinema Documentary 2022 à Sundance (où il fut présenté en première mondiale). Il était dans la course aux Oscars ; il a été distribué aux Etats unis, au Canada ».

Le festival du film documentaire (FIDADOC) est-il le seul festival maghrébin de dimension internationale dédié au documentaire ?

  Il y a en Algérie « Les rencontres cinématographiques de Béjaïa » qui sont organisées par l’association Project’Heurs où il existe un volet documentaire [37].  Le Festival international de cinéma d’Alger (FICA [38]) qui est dédié aux films engagés revêt également une dimension documentaire.  À Tunis,  on peut mentionner le Festival du film amateur de Kelibia (FIFAK [39]). Mais avec le Fidadoc, nous avons été les premiers en 2008 avec Doc Box à Damas (ce festival du film documentaire a été cofondé par la réalisatrice syrienne Diana El Jeiroudi [40]). Désormais au Maroc, presque tous les festivals cinématographiques intègrent une section documentaire. À Agadir, notre spécificité, c’est la rencontre entre la production africaine, arabe, et l’international à travers la programmation et surtout à travers le programme de formation de la Ruche documentaire que j’ai déjà évoqué ».

La devise du  FIDADOC : « le cinéma partout, le cinéma pour tous  ». C’est un projet ambitieux tandis que les salles obscures sont encore peu nombreuses, que les jeunes générations recourent à d’autres  supports pour visionner les films et que certains habitants vivent dans des villages reculés loin de tout écran même si vous avez mis en place un programme de projection ambulante (qui est circonscrit à la région du Sousse). Une étude de 2018 publiée par l’association Racines pour le développement culturel du Maroc révèle que 80% de la population ne s’est pas rendu dans une salle cinéma au cours des douze derniers mois (seuls 6,4% des personnes interrogées ont déclaré être allées  visionner un film, une seule fois, au cours  des 12 derniers mois [41]).

«  En 2008,  lorsque  nous avons créé le Festival documentaire d’Agadir, il y avait des projections pour les enfants, pour le public scolaire et les projections ambulantes. Il y avait le travail dans les quartiers que l’on a ensuite élargi. On n’a rien inventé, on s’est inspiré du cinéma numérique ambulant  qui avait commencé à se développer depuis cinq ans dans les pays d’Afrique centrale et de l’ouest. C’est une association française qui avait travaillé dans ces différents pays et qui leur avait laissé un écran et un projecteur. Le concept consiste à poser un écran dans l’espace où vivent les gens. Et le soir il y a 200 gamins qui sont là avec derrière eux leurs mères assises sur des chaises en plastique, c’est un public avant tout familial ). Pour ces jeunes, c’est bien mieux qu’internet. Dès lors qu’on s’installe, il est parfaitement inutile de faire de la publicité, ça marche. Notre démarche consiste à s’associer avec les acteurs locaux, tels que les maisons de quartiers, les associations, les maisons de jeunes.  

Et ce sont ces dernières qui entrent en contact avec les autorités pour obtenir les autorisations nécessaires. On est sorti progressivement d’Agadir en ayant recours au même processus et ceci pendant le festival puis hors de la période du festival documentaire d’Agadir.  Nous ne sommes financés par des partenaires internationaux à l’instar de l’Institut français,  de l’association néerlandaise, Movies That Mater [42]. Le projet sur lequel j’ai commencé de travailler concernait des projections de films documentaires autour du foot féminin et du sport féminin sur le continent africain. Il existe de nombreux films sur cette thématique. Mon idée est d’associer à chaque projection une joueuse d’une équipe nationale marocaine, de faire des projections dans les régions de Tanger et du Souss Massa, en zone rurale et péri urbaine, et de démontrer que le sport est un puissant outil d’émancipation.

Une tournée pendant la coupe d’Afrique des Nations (CAN), du  1er au 12 février 2024, puis en mars pendant le Ramadan, un mois important pour les projections ambulantes ; tout le monde se retrouve après la rupture du jeûne et les gens sont très friands des activités qui permettent de réunir la communauté. Je vais commencer les repérages en novembre. Je m’appuie sur le tissu associatif avec lequel je travaille déjà et auquel je vais ajouter les clubs de sport, les sections féminines des deux régions.  Dès lors que l’on fait quelque chose, ça marche, les propos selon lesquels cela ne les intéresse pas ne sont pas fondés.  Netflix ça concerne les gens de Marrakech, de Casablanca, de Rabat ;  dès que tu sors à plus de 20 kilomètres de ces grandes villes, il n’y a plus de réseau ».

Lors de la quatorzième édition du FIDADOC qui s’est tenu à Agadir du 5 au 10 juin 2023,  12 longs métrages étaient en compétition ; le jury décerna le grand prix Nouzha Drissi (productrice) au film du réalisateur, Adnane Baraka, pour « Fragments of Heaven ». Une œuvre  qui porte un regard sur un nomade qui vit dans une tente avec sa famille et décide de partir à la recherche des pierres célestes (météorites), source de rêves et d’espoir ; sur le terrain il y a également la présence d’un scientifique en quête de ces morceaux de roche tombés du ciel pour mieux comprendre l’origine du cosmos.  Quelles sont selon vous, les qualités artistiques de ce film ? 

« Il s’avère que ce cinéaste est l’un de nos bébés ; il a fait notre résidence d’écriture en 2015-2016 ;  je l’ai accompagné sur la préparation de la production du film.  Il a effectué sa formation à l’ESAV (Ecole Supérieure des Arts Visuels de Marrakech) dont il est sorti diplômé en 2011 ; il est également musicien. Il a monté sa propre boîte de production ;  c’est un obsessionnel, il a consacré six ans de sa vie à ce film qui porte sur des questionnements extrêmement ambitieux sur le sens de la vie. Il a rencontré ces deux personnages, le géologue et ce bédouin dans le désert. Il avait au départ toute une ambition philosophique. Adnane avait besoin de séjourner dans le désert sans caméra, de véritablement s’imprégner de ce mode de vie, de se perdre  avant  de construire son film.  Il a tourné et fait l’image lui-même ; il a tout fait seul, il pouvait maîtriser le temps.

Beaucoup de jeunes de sa génération ont commencé par travailler comme techniciens sur des tournages étrangers …. Lui, il est l’un des rares qui a été capable d’exercer un emploi de chauffeur de poids lourds pour financer son projet ;  il n’a pas fait le choix de travailler dans le cinéma.  C’est aussi pour cette raison que son film a pris autant de temps. « Fragments of Heaven » a fait sa première à Locarno ; ce qui est incontestablement une piste de décollage prestigieuse.  Il fut présenté au festival de Marrakech, mais l’impact fut très limité  dans la mesure où il n’était pas en compétition.  A Agadir, le jury a été touché par le côté radical du film. C’est une belle expérience sensorielle et spirituelle. ».

Les  documentaires sont-ils éligibles aux aides du CCM ?

«  Dans les textes de la nouvelle réglementation qui, à partir de 2003, accorde une avance sur recettes aux films présentés par des sociétés de production [43], il n’y a pas de différence entre la fiction et le documentaire. Mais dans la commission d’aide à la production des œuvres cinématographique  [44]) la plupart des membres ne peuvent pas s’empêcher de penser que le documentaire est un cinéma qui ne coûte rien. Et ils ne savent d’ailleurs pas lire un dossier et contactent le  réalisateur pour lui demander où sont les dialogues. Les réalisateurs qui parviennent à bénéficier de l’avance sur recettes [45] sont des cinéastes qui viennent de la fiction, qui ont un nom. Lorsque Sarim Fassi-Firhri était directeur général du CCM (entre 2014 et 2021), il donna comme consignes aux membres de la commission qu’il serait souhaitable de retenir un ou deux documentaires parmi les quinze films qui sont soutenus chaque année.

Puis en 2015, le ministre de la communication du second gouvernement islamiste de Benkirane, Mustapha El Khafi, a lancé le festival du film documentaire sur la culture, l’histoire et l’espace sahraoui hassani.  Il entendait faire la promotion du point de vue marocain sur le Sahara ;  dès lors une partie de l’avance sur recettes fut destinée uniquement aux documentaires consacrés à cette thématique-là. Et ainsi durant sept ou huit ans ont été fabriqués dix à quinze films. Il y a un festival national qui se tient à Laâyoune juste pour les montrer. [46]. Cela a mis le pied à l’étrier à plusieurs jeunes cinéastes et leur a ainsi donné l’opportunité d’obtenir une carte professionnelle pour réaliser ces films-là. Il y a un corpus de 70 films qui ont été produits. Comme il s’agissait exclusivement de documentaires, on a assisté statiquement à une flambée du genre ».

Les chaînes de télévision publiques (2M) commandent des documentaires. Mais réaliser pour la télévision  n’implique-t-il pas le plus souvent de renoncer à une part de liberté ; il faut en effet se conformer à un cahier des charges, à une date de livraison.

« L’audiovisuel est public, au Maroc, il n’y a pas de chaînes privées. Les chaînes publiques ne peuvent fonctionner que par appel d’offres. Reda Benjelloun, qui est le numéro deux de la rédaction de 2M, et qui dirige l’unité documentaire de celle-ci avait au tout début une liberté pour l’achat des films. Il est désormais obligé de respecter un appel d’offres avec un cahier des charges. Une ou deux fois par an, la chaîne fait un appel d’offres pour tous ses programmes y compris le volet documentaire, soit 10 films unitaires sur une thématique. Ce sont des coproductions de boîtes marocaines avec un coproducteur étranger. Concernant Al Aoula (la première chaîne de télévision), il y a un comité éditorial avec un oral. Ils organisent une présélection, reçoivent les auteurs et les producteurs.

Le seul vrai problème auquel est confronté Reda est la question du droit à l’image. Les gens donnent leur consentement pour être filmés et ils signent à cet égard un document sur le droit à l’image.. En général le problème survient lorsque la bande annonce est diffusée. Dans l’armoire de son bureau, Reda Benjelloun dispose de dizaines de films marocains qui n’ont jamais pu être diffusés sur le petit écran ou à la télévision marocaine.

C’est bien plus aisé pour Benjelloun de présenter un film égyptien, libanais, palestinien ou encore de la diaspora marocaine qu’un film tourné dans un quartier de Casablanca ou de Rabat.  On a même des cas étonnants. À Agadir, une cinéaste, Rachida El Garani, avait réalisé un court métrage magnifique (« Into Darkness », 2015) qu’elle a tourné à Taroudant ; il porte, démarche inédite, sur une famille d’aveugles, dix aveugles précisément. L’idée était de faire une projection sur place dans le quartier où furent  tournées les images. Mais le père de famille s’y est farouchement opposé ; il ne voulait surtout pas que le voisinage puisse voir son épouse, qui est aussi non voyante, dans son foyer.  Le rapport à l’image est quelque chose de très sensible au Maroc ».

Vous organisez des séances d’éducation à l’image pour les jeunes et des ateliers, démarche vertueuse, indispensable pour pérenniser les salles cinémas. Les ciné-clubs ne sont plus là pour inculquer une formation cinématographique aux enfants qui sont les cinéphiles de demain. ll y avait un rendez-vous mensuel pour les enfants, une sorte de ciné-club, qui fit des émules puisque l’idée fut reprise par le cinéma Colisée à Marrakech.

« Cela a été extrêmement évolutif, au départ il y a eu une association suisse, « La lanterne magique [47] », qui a soutenu la création des premières programmations régulières de films destinées à la jeunesse. Ensuite, il y a eu le soutien de différentes initiatives, la Fondation OCP, l’Institut français…. On inclut toujours dans la  programmation, deux films « jeunesse » par semaine, en général, des films d’animation ; ce qui nous permet de faire également une offre auprès des établissements scolaires privés. Le vrai défi est de toucher les enfants des établissements publics. Il y a eu aussi après la lanterne magique, un programme qui  dura quelques années avec l’appui de l’Acrif (Association des cinémas de recherche d’Île de France [48]) qui permettait de travailler ici à Tanger avec des collèges et lycées publics (programmation de séances hebdomadaires avec un groupe de lycéens, collégiens intéressés par le cinéma) avec une aide de la région d’île de France. Toute cette activité est une mission d’intérêt public tandis que le financement n’est pas marocain. Il est ainsi nécessaire à chaque fois d’aller à la recherche de partenaires et ce sont dans la plupart des cas (hormis la Fondation OCP) des structures étrangères qui apportent les subsides nécessaires pour ces actions. 

En fait, le principal blocage qui peut paraître dérisoire auquel nous sommes confrontés concerne  l’acheminement des enfants à la cinémathèque. La copie du film projeté, on peut toujours trouver une solution avec les distributeurs, quant à la salle nous l’avons. Les écoles privées disposent de minibus mais pas les écoles publiques. On avait un partenariat avec la compagnie d’autobus local qui est maintenant terminé et je dois d’ailleurs à nouveau les solliciter prochainement. Si le problème du transport était résolu nous pourrions accueillir trois fois plus d’enfants. Tanger est une ville extrêmement étendue ; si l’on veut toucher les écoles situées en dehors du centre-ville, plus excentrées, ceci nécessite pas moins de 45 minutes en minibus pour transporter les enfants jusqu’à la cinémathèque. C’est la logistique, le déplacement, qui constitue la principale pierre d’achoppement en réalité.

Je veux aussi développer les contacts avec les universités (c’est la raison pour laquelle je faisais des projections à la faculté d’Agadir pendant le Fidadoc). Et ce n’est pas si facile pour les étudiants non plus de se déplacer, ils disposent pour la plupart d’entre eux de peu de moyens et ils n’ont généralement pas le budget pour prendre un grand taxi aller et retour pour aller voir un film au centre-ville. Dès lors, soit on projette sur place à la fac ou à l’école ou on gère le transport  en trouvant un partenaire qui possède des véhicules. À Agadir, des directeurs d’écoles privées compréhensifs ont accepté que l’on transporte des enfants des écoles publiques avec leurs minibus. ».

La Cinémathèque de Tanger est un cinéma atypique à plusieurs égards dont vous avez pris les rênes depuis le mois de juin 2023. Pourquoi avoir accepté cette nouvelle fonction ? Comment s’est fait le choix du nouveau directeur ?

« L’ancien directeur, Sido Lansari, était dans l’équipe depuis 2014 où il était le responsable de la communication  et le graphiste ;  il connaissait  très bien la maison de l’intérieur ; il a d’ailleurs lui-même remplacé Malika Chagal qui dirigea la cinémathèque de 2012 à 2019.  Puis Sido a donné sa démission, il voulait continuer sa carrière d’artiste visue [49]. Ils ont lancé un appel à candidature, il y eu beaucoup de postulants ; j’ai été retenu ».

Ces dernières années, existe-il d’autres salles dont la gestion relève d’une structure associative ?

«  A Rabat, le cinéma Renaissance fut acquit par Mohammed VI qui en fit don à une fondation à but non lucratif laquelle est financée par le Roi. La fondation fut créée pour soutenir les arts vivants et les arts visuels et encourager les acteurs artistiques au Maroc.  C’est un cinéma avec toute la technologie moderne, c’est un vrai petit bijou.  La fondation dispose également un studio d’enregistrement de musique ».

Peut-on considérer la cinémathèque de Tanger comme une salle art et essai ?

 » De manière volontaire, la salle se positionne ainsi mais il n’y a pas de classement. Comme il n’y a pas de soutien à l’exploitation des salle, il y a seulement des aides à l’équipement et à la modernisation (présidée pr Mohamed Knouna depuis juin 2003, la commission d’aide è la numérisation et è la création a alloué une aide à la numérisation d’un million de dirhams -96000 euros – pour l’équipement en projecteur laser de la cinémathèques. [50]).  Mais que tu fasses un travail pour les jeunes, comme de leur faire découvrir des films exigeants ou encore de le sensibiliser à l’image, cela n’a aucune incidence pour l’obtention d’un quelconque financement.  Lorsque fut créé le Fonds our la modernisation des salles, il y a eu une tentative du CCM d’imposer des quotas de fils marocains en contreparties des aides reçues, ce qui donna lieu à une levée de bouclier.  Les exploitants sont parvenus à faire avorter le projet.  Bien que les films marocains comptabilisent plus d’entrées que les films étrangers, ils ne voulaient aucunement se voir imposer un quelconque quota du nombre de films. »  

A propos de la rénovation du Rif devenu l’actuelle Cinémathèque, on lit beaucoup d’articles contradictoires à propos de la participation financière de l’Etat ?

« Moi-même, je ne sais pas vraiment. Le CCM soutient qu’il a fourni une aide en précisant que c’est le ministère qui a donné en direct car le ministre connaissait bien le père d’Yto Barrada. Ce n’est pas le propriétaire du bien qui gère. C’est en fait une société, dont Yto Barrada est la dirigeante, qui donne l’autorisation d’exploitation de cet espace à l’association de la cinémathèque. Mais ce n’est pas une personne physique qui possède à titre personnel le bien et c’est une structure associative qui est responsable de la ligne éditoriale ». 

A la Cinémathèque sont projetés essentiellement des films d’auteurs. Que rétorquez-vous à toutes  ces voix qui estiment que la programmation est trop pointue et élitiste ?

 « Mon slogan est l’élitisme pour tous ». Les parents inscrivent les gamins dans les écoles privées  afin qu’ils ne côtoient pas les enfants issus d’autres milieux.  On a créé dans les années 70 et 80 une espèce de monstre qui a été l’arabisation au sein de l’éducation nationale. L’enseignement des matières scientifiques dans les établissements primaires et les collèges publics a été arabisé mais à l’université, les cours de mathématiques, de physique, de médecine sont dispensés en langue française. Les enfants qui fréquentaient les écoles privées ont toujours reçu des enseignements en français. C’était un entre soi qui empêchait l’ascenseur social. Les bons élèves du public avaient quant à eux besoin de temps pour s’adapter et revenir au français pour entrer à l’Université ou dans les écoles d’ingénieurs. Ceux qui soutiennent que notre approche est élitiste sont des personnes qui sont issus de la bourgeoisie ou de la classe dominante et qui ne veulent pas que l’on fasse de projections pour les enfants moins favorisés ni que l’on instaure des tarifs réduits.». Il faut continuer même avec des fonds étranger à sensibiliser les enfants des établissements publics à l’image et à la culture ».

Quels sont vos projets dans des années à venir pour la Cinémathèque ?

« Mon intention est que la programmation fonctionne plus sur un mode -même si je n’aime guère le mot- évènementiel.  C’est bien plus aisé de communiquer lorsque l’on met en place des rendez-vous réguliers ; c’est-à-dire que l’on proposerait un concentré de films sur trois ou quatre jours portant sur une thématique, telle que  l’environnement, le sport, la musique, le droit des femmes …. Il s’agit de penser la programmation sous forme de mini-festivals qui se dérouleraient toute l’année.  Dans les projets sur lesquels je travaille, j’ai pensé aux fans de cinéma indien, à la nostalgie de ceux qui ont grandi avec ces films-là lors des décennies antérieures et qui étaient l’ADN du cinéma Rif (devenu la cinémathèque). Je souhaiterais, une fois par mois ou par trimestre, inviter les membres des clubs partout au Maroc qui organisent des karaokés de chansons indiennes et de faire des concours de karaokés avant de projeter des films  indiens. Ceci permettrait de renouer avec un certain public. Je vais également utiliser le levier de la Coupe du monde de football.

Le 17 mai 2024, la FIFA va décider où se déroulera la coupe du monde en 2030 ; hormis si l’Arabie saoudite décide de postuler, il y a 95% de chances que ce soit la candidature du Maroc, Espagne, Portugal qui sera retenue. Tanger sera la capitale de cette candidature, c’est la ville du Détroit qui relie les trois territoires. Les autorités auront indéniablement besoin de communiquer sur cet événement majeur pour le pays. Il est nécessaire que tous les enfants soient derrière la candidature marocaine. C’est de cette façon que l’on obtiendra des minibus pour emmener les enfants visionner des films autour des valeurs du sport à la cinémathèque. » .

Concernant le fonctionnement, bénéficiez-vous de fonds publics ou privés ou encore de l’apport de mécènes ?

« Il y a vraiment un mécène qui s’est engagé même au-delà de sa mort qui était Pierre Berger avec la la Fondation Jardin Majorelle (il était d’ailleurs collectionneur des œuvres d’Yto Barrada).  Quant aux autres contributeurs privés, ils financent exclusivement des programmes précis.  Ainsi par exemple, l’ambassade des États-Unis au Maroc a participé au financement de  la salle de conservation des films que nous détenons. La salle peut être privatisée pour un concert, mais c’est un peu complexe puisqu’il faut démonter les fauteuils, ce qui représente une opération assez délicate à réaliser avec la vétusté des sièges. On loue également la salle pour les festivals de cinéma ».

Quelles sont les  ressources humaines dont vous disposez ?

«  Concernant l’équipe administrative et la programmation, ce sont six personnes.  Après il y a le café et la boutique (qui rapportent d’ailleurs six fois plus que la billetterie) avec quatre salariés. Chaque mois, la cinémathèque accueille environ 1000 spectateurs et nous sommes revenus au même niveau de fréquentation qu’antérieurement à la période du Covid-19 ».

Dans les archives cinématographiques de la Cinémathèque figurent les premières images animées en couleur du Maroc qui furent tournées par Gabriel Veyre (dans « Vues au Maroc », mars 1934). On recense également 130 films numérisés ou argentiques, des films marocains ou du monde arabe,  des films amateurs,  des rushes, des photographies de tournage, des scénarios, des affiches. Ces documents circulent-ils dans  diverses manifestions liées au 7e art ?

« On s’appelle cinémathèque mais on n’a pas du tout les moyens d’une cinémathèque. Nous possédons une collection centrée sur Tanger, le Nord du Maroc, sur toute cette mémoire-là, à travers différents supports visuels : affiches diverses,  cassettes vidéos, diapositives,  films amateurs. Ce sont des sources que l’on peut mettre à disposition d’autres artistes ou des chercheurs. Il y des choses qui circulent dans le cadre de carte blanche. On a des copies de films 35 mmm mais on n’a pas le droit d’auteurs des films ou on a eu l’accord des personnes lorsqu’ils ont déposé les films concernant l’exploitation de ces images, mais cela remonte parfois à plus de dix ans. Et il faudrait refaire un contrat avec les ayants droits. Yto Barrada, comme Henri Langlois [51], s’est employée à sauver, récupérer, collecter le maximum de choses afin que cela soit stocké et ne disparaisse pas. 

Nous avons eu une très bonne  archiviste, elle s’en est occupée pendant trois, quatre ans. Mais la situation juridique de l’ensemble de toutes ces pièces n’est pas connue à ce jour. Il serait nécessaire de vérifier l’existence d’un contrat en bonne et due forme pour les documents déposés afin de pouvoir projeter ces films.  Evidemment, il n’y a pas de  problème de circulation concernant les affiches.  Après certains de ces artistes sont devenus des peintres très connus ».

Le cinéma, L’Alcazar, récemment inauguré, est situé à deux pas de la Cinémathèque. Y a-t-il une complémentarité dans la programmation entre les deux salles ?

« Cette salle a été fermée depuis très longtemps ;  la façade telle qu’elle est actuellement de ce cinéma a été refaite par des décorateurs pour le tournage, il y a une quinzaine d’années, du film de Farida Benlyazid [52], « Juanita de Tanger [53] ». Ensuite, il y a eu une volonté de la Wilaya de rénover cet espace. Cela a été fait avant et pendant l’épidémie de Covid-19. L’idée que d’aucuns ont suggéré était de confier sa gestion à l’équipe de la cinémathèque de Tanger. Cela a été proposé à l’ancien directeur de la cinémathèque, Sido Lansari puis à Souad Rahmouni El Tayeb, franco-marocaine, qui est originaire de Tanger et qui dirige la radio Monte Carlo Doualiya [54] et présidente depuis 2013 du Festival du film arabe de Marseille  (Aflam). Elle a créé une association à Tanger (« TanjAflam ») qu’elle préside.  Beaucoup d’habitués ne viennent voir les films qu’à la cinémathèque.» 

Conclusion

Dans les années 80, le royaume comptait encore près de 300 salles contre une vingtaine en activité en 2022. Or ce déclin ne semble pas irréversible puisqu’il semble que l’on assiste depuis peu à une nette inversion de tendance.  Hakim Chagraoui fondateur de Cinerji (100% marocain)  annonça en juillet 2023 son projet de réalisation d’un vaste réseau de 25 multiplexes cinématographiques à travers les villes moyennes du Maroc (Mohammedia, Ifrane, Essaouira, Ouarzazate, Laâyoune, Dakhla) ainsi que le déploiement d’autres salle à Casablanca  et ceci d’ici trois ans (avec des salles équipées de technologies immersives couplées avec d’autres activités de divertissement) en proposant un prix attractif de 30 dirhams [55]. Mais la Cinémathèque demeure un lieu incontournable pour tous les  cinéphiles du monde entier visitant Tanger.


[1] La ville était placée au centre d’une zone internationale de 400 km2 supervisée par un comité de neuf puissances coloniales.

[2]  Paul Bowles  résida à Tanger de 1947 jusqu’à son décès en 1999.

[3] « Tanger et le cinéma, cent ans d’amour », www.tanger-experience.com, 16 juillet 2016.

[4] Créé en  1921 avec ses terrasses sur plusieurs niveaux,  l’établissement  est situé sur une falaise qui surplombe la baie de Tanger, il fut en autres fréquenté par les romanciers de la Beat  génération.

[5] Où William Burroughs écrivit Le festin nu (publié en France en 1959), adapté au cinéma par David Cronenberg (1991).

[6]  Hisham Aidi, «  Paul Bowles et le mythe de Tanger »,  https://orientxxi.info, 13 février 2021.

[7] Tanger.fres.fr.

[8] Ikram Zaid, « Jim Jarmusch, un nostalgique de Tanger », snrtnews.com, 16 novembre 2022.

[9] Telquel, 18 novembre 2022.

[10] Ce road movie interculturel fut tourné au Maroc, en Algérie (Timimoun) et au Niger.

[11] Fondé en 1870.

[12] Ghita Zine, yabiladi, 29 mars 2022.

[13] Il est décédé en 2021.

[14] Née   à Paris en 1971, elle vit entre Tanger et New York.

[15] Roxana Azimi, « Jean-Marc Lalo, architecte des nouveaux cinémas d’Afrique », www.lemonde.fr, 23 juillet 2021.

[16]  Roxama Azimi, Ghali Kadari, www.lemonde.fr, 23 juillet 2021.

[17] Ibidem.

[18] « Les yeux secs » (2003) ; « L’amante du rif » (2011).

[19] « Soleil de printemps » (sorti en 1969) de Latif Lahlou (l’un des pionniers du cinéma marocain) est restauré ; « Wechma » (1970) de Hamid Bénani,  dont la restauration est en cours, Albayane.press.ma, 31 juillet 2023.

[20] Roxana Azimi,  Ghalia Kadiri, 19 juillet 2021.

[21] Né en 1970, Hicham Falah est diplômé de  l’Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière.

[22] Ouarzazate compte une école publique de cinéma,  plusieurs studios de cinéma (Atlas, Kanzaman, CLA) mais aucune salle obscure !

[23] Le Monde diplomatique, août 2023.

[24] Les chiffres clés du cinéma marocain, média24.com, 31 juillet 2023.

[25]  Rupert Wyatt (réalisateur).

[26] Ric Roman Waugh (réalisateur).

[27] Le festival cinéma et migration (organisé depuis 2003) ; Festival international Issni N Ourgh  du film amazigh.

[28] Il a obtenu l’avance sur recettes (210 000 euros)

[29] Le film  a reçu le prix de la première œuvre au Festival du film de Tanger en 2008 ; le prix du public au festival international du film méditerranéen de Tétouan.

[30] Il est né en 1994 à Errachidia.

[31] Le Festival international du film de femmes a pour ambition de mettre la gente féminine en valeur au cinéma ou dans le septième art (il y a une compétition pour les longs métrages et une compétition pour les documentaires; les films peuvent ainsi être réalisés par des cinéastes quel que soit leur sexe ou genre ; ce qui permet de croiser les regards sur des problématiques  relatives ou concernant la  condition féminine (seuls les documentaires doivent être réalisés par des réalisatrices).

[32] La  45ème édition s’est déroulée du 24 mars au 2 avril 2023.

[33] TelQuel, numéro hors-série, le Best des interrogatoires, 2012, p. 141.

[34] Concernant le film « Babylon » de Damien Chazell qui fut diffusé à la cinémathèque de Tanger, les scènes d’actes charnels et érotiques furent coupées ; « Knock at the cabin » de Night Shyamalam  n’a pas obtenu son visa d’exploitation (famille homoparentale dans l’intrigue du film), www.ledesk.com, 3 février 2023.

[35] Meilleur documentaire présenté dans les différentes sections cannoises.

[36] La présence dans les jurys du Festival de Cannes toutes section confondues de cinéastes et d’acteurs maghrébins est plutôt rare : Rachid Bouchareb  (son film « Indigène » était en compétition en 2007 et il fut membre du jury en 2008 );  Férid Boughedir, membre du jury en 1991 Longs métrages) et en 2009 (courts métrages) et Myriam Touzani en 2023 .

[37] Après trois années d’absence consécutive à la Covid 19, la 18ème édition s’est déroulée en septembre 2022.

[38] Lancé en 2009, la douzième édition du festival s’est déroulée en 2022.

[39] 36ème édition en 2022.

[40] Il se déroulait chaque mois au mois de mars pendant neuf jours dans trois villes syriennes (Damas, Homs et Tartous).

[41] Siham Jadraoui,  « Les Marocains boudent les spectacles culturels », https://aujourdhui.ma, 8 novembre 2018.

[42]  Des subventions de démarrage sont offertes pour les nouveaux événements cinématographiques ; il n’a pas de financement pour les productions cinématographiques, https:// moviesthatmatter.nl/en/Grants.

[43] Il y a également une contribution financière à l’écriture et à la réécriture des scénarii ainsi qu’une prime à la qualité pour les films ayant bénéficié de l’avance sur recettes.

[44][44] La commission  2023-2034 est présidée par l’écrivaine, journaliste, Bahaa Trabelsi.

[45] En 2022, 25 longs métrages ont été produits au Maroc et 13 étaient éligibles à l’avance sur recettes pour un montant de 47, 79 millions de dirhams.

[46] Lors de la 6ème édition (décembre 2023), le jury a constaté la faible qualité de l’industrie du film hassani en dépit des ressources financières qui y sont consacrées.

[47] Association fondée en 1993 à Neuchâtel en Suisse ; elle regroupe 76 clubs dans le pays qui organisent chaque année un millier de séances de cinéma pour les enfants.

[48] [email protected].

[49] Il a déjà, entre autres, déjà exposé ses œuvres à l’institut du monde arabe à Paris, cf.  https://lametropole.com/2022/12/18/habibi-les-revolutions-de-lamour/.

[50] Slim Mrad, boxofficepro.fr, 27 septembre 2023.

[51] Pionnier de la conservation et de la restauration des pellicules ;  fondateur de la Cinémathèque de Paris.

[52] Née  en 1948 à Tanger où elle vit toujours, elle est considérée comme une pionnière du cinéma marocain.

[53] Adaptation cinématographique  du roman, La Chienne de vie de Juanita Narboni », d’Angel Vasquez (paru en 1976).

[54] Au sein de France médias Monde (F24 RFI).

[55] www.matin.ma, 12 juillet 2023

Mains LibresLe Pois Penché

Laurent Beurdeley est Maitre de conférences à l’Université de Reims, ses travaux de recherches portent sur le Maghreb, les sexualités et les questions de genre (il a notamment publié, « Le Maroc, un royaume en ébullition, éditions Non Lieu). Passionné de cinéma, il a esquissé un portrait de Xavier Dolan (« L’indomptable », éditions du Cram, 2019) et rédige des chroniques de films.