Job et le problème du mal. (Texte no. 8)

Dieu finit par faire comparaître Job. Ce dernier serait coupable non pas d’un point de vue moral, car il menait la vie d’un saint, mais parce qu’il se serait mis au centre de l’univers et se serait fait juge de Dieu. Ainsi le mal aurait apparu en Job du fait même qu’il se soit justifié devant Dieu et l’aie mis en accusation. Finalement, lorsque Job prend conscience de sa faute et décide de ne plus plaider, il est sauvé. Il retrouve sa fortune et plus encore. Il va mourir à un âge avancé, rassasié de jours. Notons que dans les textes qui suivent, les merveilles de la nature ne sont évidemment pas expliquées ou décrites d’une façon scientifique au sens actuel du terme. Toutefois, nous pouvons saisir l’intention des auteurs en considérant ces lignes sous un angle poétique, comme traduisant leur sentiment profond devant le spectacle énigmatique et grandiose de l’univers.

Tel qu’expliqué dans le « texte no. 1 », la reformulation des passages retenus provient du dénominateur commun de trois traductions bibliques (la Bible de Port-Royal, TOB [traduction œcuménique] et la Bible de Jérusalem)qui présentent de nombreuses différences dans la forme. En veillant toujours à faire ressortir les idées essentielles, eu égard au sens et au contexte, j’ai recherché les formulations se rapprochant le plus de la langue française du Québec et allégé le texte de nombreuses répétitions. Rappelons enfin que le Livre de Job soulève plusieurs questions fondamentales qui, dès la fin du présent texte, seront désormais pour nous l’occasion d’explorer de nouvelles perspectives spirituelles.

Conclusion des dialogues (suite). Le jeune Éliu poursuit son discours :

Job a dit : « Je suis juste et Dieu écarte mon droit. Mon Juge se montre cruel envers moi ; ma plaie est incurable, mais sans crime de ma part. » Où trouver un homme tel que Job qui boive le sarcasme comme de l’eau, qui marche du même pas que les méchants ? Car il a dit : « L’être humain ne sera point agréable à Dieu quand bien même il aurait marché dans sa voie. » » Vous qui avez du sens et de la sagesse, écoutez-moi. L’impiété est infiniment éloignée de Dieu ; et l’injustice, de Shaddaï. Car Il rend à chacun selon ses œuvres et sa conduite. En vérité, Dieu n’agit jamais mal, Shaddaï ne pervertit pas le droit. Autrement, comment l’univers entier serait-il sous sa gouverne ? S’Il ramenait à Lui son esprit, s’Il concentrait en Lui son souffle, toute chair expirerait à la fois et tous retourneraient à la poussière. Si vous savez comprendre, écoutez ceci : un ennemi du droit saurait-il gouverner ? Qui oserait condamner le Juste tout-puissant ? Lui qui dit à un roi : « Tu es un vaurien ! », qui traite des nobles de méchants, qui n’a pas égard aux princes et ne distingue pas l’homme important du faible, étant tous l’œuvre de ses mains. Les grands meurent en pleine nuit et disparaissent. Le Tout-puissant écarte un tyran sans effort, car ses yeux surveillent les voies de l’homme. Il observe tout ses pas : il n’y a pas de ténèbres ou d’ombre épaisse où puissent se cacher les malfaiteurs. Il extermine les grands et en établi d’autres à leur place, car il connaît leurs œuvres ; Il les renverse de nuit et on les piétine. Comme des criminels, Il les soufflette en public et les enchaîne, car ils n’ont rien compris à ses voies, jusqu’à faire monter vers Lui le cri des humbles.

Mais si Dieu reste immobile sans que nul ne l’ébranle, s’Il voile sa face sans se laisser apercevoir, c’est qu’Il prend l’impie en pitié quand celui-ci Lui déclare : « Je fus séduit, je ne ferai plus le mal ; si j’ai péché, instruis-moi, si j’ai commis l’injustice, je ne recommencerai plus. » D’après vous, devrait-Il vous punir si vous rejetez ses décisions ? Faites-nous part de votre savoir. Mais les gens sensés diront : « Job ne parle pas avec sagesse et équité. Qu’il soit éprouvé jusqu’à la fin, parce qu’il ajoute le blasphème à ses péchés. Qu’il soit pressé par nos raisons et, après cela, qu’il appelle Dieu en jugement. » Croyez-vous, Job, assurer votre droit en affirmant votre justice devant Dieu et en osant Lui dire : « Que Vous importe à Vous si j’ai péché ou non » ? Eh bien moi je vais vous répondre et à vos amis en même temps. Considérez les cieux et regardez, voyez comme les nuages sont plus élevés que vous ! Si vous péchez, en quoi atteignez-vous le Puissant ? Si vous multipliez vos offenses, Lui faites-vous quelque mal ? Si vous êtes juste, que Lui donnez-vous, que reçoit-Il de votre main ? Ce sont vos semblables qu’affecte la méchanceté. Comme ceux qui crient au secours sous le poids de l’oppression et la tyrannie des grands. Mais nul ne pense à dire : « Où est Dieu, mon Auteur, Lui qui fait éclater dans la nuit les chants d’allégresse, qui nous rend plus avisés que les bêtes sauvages, plus sages que les oiseaux du ciel ? Alors, sous le coup de l’orgueil, on crie sans qu’Il réponde. Assurément Dieu n’écoute pas la vanité, Shaddaï n’y prête pas attention. Et encore moins quand vous dites : « Je ne Le vois pas, mon procès est ouvert devant Lui et je L’attends » ; ou bien : « Sa colère ne châtie pas et Il semble ignorer la révolte de l’être humain. » Job ouvre la bouche pour parler dans le vide ; dans l’ignorance, il multiplie les mots.

Laissez-moi vous instruire, car je n’ai pas tout dit en faveur de Dieu. En vérité, mes paroles ignorent le mensonge. Dieu ne rejette pas l’homme au cœur pur et Il ne laisse pas vivre le méchant en pleine force. Il rend justice aux pauvres, fait prévaloir les droits du juste. Il établit les rois sur le trône pour toujours et les conserve dans leur élévation. Si quelques-uns sont dans les chaînes, ou resserrés par les liens de la pauvreté, Dieu leur découvrira leurs œuvres et leurs crimes. Il leur ouvrira l’oreille pour les reprendre, afin qu’ils reviennent de leur injustice. S’ils L’écoutent et observent ce qu’Il leur dit, ils passeront leurs jours en joie et leurs années dans les délices. Mais s’ils ne L’écoutent point, ils passeront par le tranchant de l’épée et périront dans leur folie. Oui, les endurcis qui gardent leur colère et ne crient pas à l’aide quand Il les enchaîne, meurent en pleine jeunesse et leur vie est méprisée. Mais Dieu sauve le pauvre par sa pauvreté, Il l’avertit par sa misère. Vous aussi, Il veut vous arracher à l’angoisse. Tandis que vous jouissiez d’une abondance sans restriction et que la viande abondât sur votre table, vous ne faisiez pas le procès des méchants ni droit à l’orphelin. Prenez garde d’être séduit par l’abondance, corrompu par de riches présents. Faites comparaître le grand, comme l’homme dépourvu d’or ; l’homme au bras puissant, comme le faible. N’écrasez pas ceux qui vous sont étrangers pour mettre à leur place votre parenté. Gardez-vous de vous de porter vers l’injustice, car c’est pour cela que vous êtes tombé dans la misère.

Ne voyez-vous pas que Dieu est infiniment élevé dans sa puissance, que nul de ceux qui ont imposé des lois aux hommes ne Lui est semblable ? Qui pourra Lui dire la voie à suivre, ou qu’Il a commis une injustice ? Songez plutôt à magnifier son œuvre que l’homme a célébrée par des cantiques. C’est un spectacle offert à tous ; l’être humain la regarde, mais à distance. Oui, Dieu est si grand qu’Il dépasse notre science, et ses années sont innombrables. Lui qui, après avoir enlevé jusqu’aux moindres gouttes de pluie, répand soudain les eaux du ciel comme des torrents qui fondent des nues, qui étend les nuées quand Il lui plaît pour s’en servir comme d’un pavillon, qui fait éclater du ciel ses foudres et ses éclairs et en couvre la mer d’une extrémité à l’autre. Il exerce de la même manière ses jugements sur les peuples et distribue la nourriture à un grand nombre. Il cache la lumière dans ses mains et Il lui commande de paraître à nouveau. Il fait connaître à celui qu’Il aime que la lumière est son partage et qu’il pourra s’élever jusqu’à elle. Qui comprendra les déploiements de sa nuée et les grondements menaçants ? Il répand le brouillard et en couvre les sommets des montagnes. À pleines mains, Il soulève l’éclair et lui fixe le but à atteindre. Son fracas en annonce la venue, sa colère s’enflamme contre l’injustice. Mon cœur lui-même en tremble. Écoutez le fracas de sa voix, le grondement qui sort de sa bouche ! Son éclair est lâché sous l’étendue des cieux et atteint les extrémités de la terre. Ensuite mugit une voix, car Dieu tonne de sa voix superbe. Et Il ne retient pas ses foudres après que sa voix ait retenti. Oui, Dieu nous fait voir des merveilles, Il accomplit des œuvres grandioses qui nous dépassent.

Quand Il fait tomber neige et averses, Il suspend l’activité des hommes pour que chacun reconnaisse là son œuvre. Du sud vient l’ouragan et les vents du nord amènent le froid, alors la surface des eaux se durcit. Dieu fait circuler les nuages et préside à leur alternance, soit pour châtier les peuples, soit pour une œuvre de bonté. Écoutez ceci, Job, sans broncher, et réfléchissez aux merveilles de Dieu. Savez-vous comment Dieu commande aux nuages et comment sa nuée fait luire l’éclair ? Connaissez-vous les grandes routes des nuées et la parfaite science de Celui qui les conduit ? Vos vêtements ne sont-ils pas échauffés lorsque souffle le vent du sud ? Avez-vous formé avec Lui les cieux qui sont aussi solides que s’ils étaient en bronze. Apprenez-nous ce que nous pourrions Lui dire, car nous sommes enveloppés de ténèbres. Qui pourra Lui rendre raison des choses que je viens de dire ? Mes paroles comptent-elles pour Lui, est-Il informé des ordres d’un homme ? Dieu s’entoure d’une splendeur redoutable ; Lui, Shadddaï, nous ne pouvons l’atteindre. Suprême par la force et l’équité, Maître en justice sans opprimer, Il s’impose à la crainte des hommes ; à Lui la vénération de tous les esprits sensés! »

Du milieu d’un tourbillon, Dieu répondit enfin à Job :

« Qui est celui-là qui obscurcit mes plans par des propos dénués de sens ? Ceins tes reins comme un brave : Je vais t’interroger et tu m’instruiras. Où étais-tu quand Je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle une ligne droite ? Sur quel appui s’enfoncent ses socles ? Qui posa sa pierre angulaire parmi le concert joyeux des étoiles du matin et les acclamations unanimes des Fils de Dieu ? Qui a mis des digues à la mer pour la tenir enfermée lorsqu’elle débordait en sortant comme du sein de sa mère, lorsque pour vêtement Je la couvrais d’un nuage et que Je l’enveloppais d’obscurité comme on enveloppe un enfant de bandelettes ? Je l’ai resserrée dans les bornes que Je lui ai marquées, J’y ai mis des portes et des barrières. « Tu n’iras pas plus loin, lui dis-Je, ici se brisera l’orgueil de tes flots !

Est-ce toi qui, depuis que tu es au monde, as donné des ordres à l’étoile du matin et qui as montré à l’aurore le lieu où elle doit naître ? Est-ce toi qui, tenant en ta main les extrémités de la terre, l’as secouée et en as rejeté les impies ? La figure de la terre se rétablit comme l’argile et demeure comme un vêtement ; elle ôte la lumière aux méchants, brise le bras qui se levait impudemment. Es-tu entré jusqu’au fond de la mer et as-tu marché dans les extrémités de l’abîme ? Les portes de la mort t’ont-elles été ouvertes ? Les as-tu vues ces portes noires et ténébreuses ? As-tu considéré toute l’étendue de la Terre ? Déclare-Moi toute chose si tu en as la connaissance. Dis-Moi où habite la lumière et quel est le lieu des ténèbres, pour que tu puisses les acheminer vers leur demeure. Si tu le sais, c’est qu’alors tu étais déjà né et que tu comptes des jours bien nombreux ! Es-tu parvenu jusqu’aux dépôts de neige ? As-tu vu les réserves de grêle que Je ménage pour les temps de détresse, pour les jours de bataille et de guerre ? Sais-tu par quelle voie la lumière descend du ciel et la chaleur se répand sur la terre ? Sais-tu qui a donné cours aux pluies impétueuses et un passage au bruit éclatant du tonnerre pour faire pleuvoir dans une terre sans le secours d’aucun homme, dans un désert où personne ne demeure pour inonder des champs affreux et inhabités et produire des herbes vertes ? Qui est le Père de la pluie et Qui a produit les gouttes de rosée ? Du sein de Qui la glace est-elle sortie et Qui a produit la gelée dans l’air quand les eaux se durcissent comme la pierre et que devient compacte la surface de l’abîme?

Peux-tu joindre ensemble les étoiles brillantes des Pléiades et détourner l’Ourse de son cours ? Est-ce toi qui fais paraître en son temps l’étoile du matin ou qui fais lever ensuite l’étoile du soir ? Sais-tu l’ordre et le mouvement du ciel, toi qui es sur la Terre ? Ta voix s’élève-t-elle jusqu’aux nuées, la masse des eaux t’obéit-elle ? Commandes-tu aux tonnerres ? Ceux-ci gronderont-ils dans l’instant pour revenir ensuite en te disant : « Nous voici » ? Qui a mis dans l’ibis la sagesse [cet oiseau annonçait la crue du Nil], qui a donné au coq l’intelligence [le coq annonce l’aurore] ? Lorsque la poussière se répandait sur la terre et que les mottes se formaient et se durcissaient, où étais-tu ? Prends-tu la proie pour la lionne et en rassasies-tu la faim de ses petits ? Qui prépare au corbeau sa nourriture lorsque ses petits crient vers Dieu et se dressent sans nourriture ? Qui a laissé aller libre l’âne sauvage, qui a rompu ses liens ? Je lui ai donné une maison dans la solitude et des lieux de retraite dans une terre stérile ; il méprise toutes les assemblées des villes, il n’entend point la voix d’un maître, il regarde de tous côtés les montagnes où il trouvera ses pâturages et cherche partout des herbages verts. Le bœuf sauvage voudra-t-il demeurer à ton étable et te servir ? Le lierais-tu aux traits de ta charrue afin qu’il laboure ? Crois-tu qu’il te rendrait ce que tu auras semé et qu’il remplirait ton aire de blé ? L’aile de l’autruche peut-elle se comparer au pennage de la cigogne et du faucon ? Dur pour ses petits comme s’ils étaient des étrangers, cet oiseau géant abandonne à terre ses œufs, les confie à la chaleur du sol ; il oublie qu’un pied peut les fouler, une bête sauvage les écraser. D’une peine inutile, il ne s’inquiète pas : c’est que Dieu l’a privé de sagesse, ne lui a point départi l’intelligence, mais sitôt qu’il se dresse et se soulève, il peut défier un cheval et son cavalier. Donnes-tu au cheval la bravoure, revêts-tu son cou d’une crinière ? Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud, sur ton ordre que l’aigle s’élève et place son nid dans les hauteurs où il guette sa proie que ses yeux aperçoivent de loin ? L’adversaire de Shaddaï cédera-t-il ? Celui qui dispute contre Dieu va-t-il répondre ? »

Job dit alors :

« Puisque j’ai parlé à la légère, comment pourrai-je répondre ? J’ai dit une chose que je souhaiterais n’avoir point dite et une autre encore. Je n’ai plus qu’à mettre ma main sur la bouche ».

Dieu poursuivit :

« Ceins tes reins comme un brave, car Je vais t’interroger. Veux-tu vraiment casser mon jugement, Me condamner pour assurer ton droit ? As-tu comme Dieu un bras tout-puissant, ta voix tonne-t-elle comme la mienne ? Revêts-toi d’éclat et de beauté, monte sur un trône sublime, sois plein de gloire et pares-toi des vêtements les plus magnifiques, dissipe les superbes dans ta fureur et humilie les insolents par un seul de tes regards, jette les yeux sur tous les orgueilleux et confonds-les, brise et foule aux pieds les impies dans le lieu même où ils s’élèvent, cache-les tous ensemble dans la poussière, ensevelis leurs visages et jette-les au fond de la terre ; et alors Je te rendrai hommage, car ta « droite » [symbole de victoire] aurait alors le pouvoir de te sauver.

Mais regarde donc Béhémoth [force du mal symbolisé par l’hippopotame], ma créature tout comme toi. Il se nourrit d’herbe comme le bœuf. Sa force réside dans ses reins ; sa vigueur, dans les muscles de son ventre. Il raidit sa queue comme un cèdre, les nerfs de ses cuisses s’entrelacent. Ses os sont des tubes d’airain ; sa carcasse, comme du fer forgé. Mais je le menaçai de l’épée, lui interdit la région des montagnes et le contact avec toutes les bêtes sauvages qui s’y ébattent. Sous les lotus, il est couché ; il se cache dans les roseaux des marécages. Le couvert des lotus lui sert d’ombrage et les saules du torrent le protègent. Si le fleuve déborde, il ne s’émeut pas. Le Jourdain lui jaillirait jusqu’à la gueule sans qu’il bronche. Qui donc peut le saisir par les yeux, lui percer les narines avec des pieux ? Et Léviathan [gigantesque monstre marin qui symbolise une autre force du mal], le pêchez-vous à l’hameçon, lui comprimez-vous la langue avec une corde ? Faites-vous passer un jonc dans ses naseaux, percez-vous sa mâchoire avec un anneau ? Est-ce lui qui te suppliera longuement, te parlera d’un ton timide? Fera-t-il un pacte avec toi pour devenir ton serviteur ? T’amusera-t-il comme un passereau, l’attacheras-tu pour la joie de tes servantes ? Feras-tu que tes amis le coupent en pièces, que ceux qui trafiquent le débitent ? Cribleras-tu sa peau de dards, le harponneras-tu à la tête comme un poisson ? Pose seulement la main sur lui ; au souvenir de la lutte, tu ne recommenceras plus ! Ton espérance serait illusoire, car sa vue seule suffit à terrasser. Il devient féroce quand on l’éveille. Qui peut lui résister en face ? Qui donc l’a affronté sans en pâtir ? Personne sous tous les cieux ! Il est doté d’une force incomparable. Qui a pénétré dans sa double cuirasse ? Qui a ouvert les battants de sa gueule ? La terreur règne auprès de ses dents ! Son dos, ce sont des rangées de boucliers que ferme un sceau de pierre. Ils se touchent de si près qu’un souffle ne peut s’y infiltrer, ils adhèrent l’un à l’autre et font un bloc sans fissure. Son éternuement projette du feu, ses yeux étincellent comme la lumière de l’aurore. De sa gueule jaillissent des torches et ses naseaux crachent de la fumée. Sur son cou est campée la force et devant lui bondit la violence. Quand il se dresse, les flots prennent peur et les vagues de la mer se retirent. Les fanons de sa chair sont soudés ensemble : ils adhèrent à elle, inébranlables. Son cœur est dur comme le roc, résistant comme une meule. L’épée l’atteint sans le blesser, de même pour la lance, la javeline ou le dard. Pour lui, le fer n’est que paille ; et le bronze, du bois pourri. Les flèches ne le font pas fuir, il reçoit comme un fétu les pierres de fronde. Il a sous lui des tessons acérés ; comme une herse, il passe sur la vase. Il fait bouillir le fond de la mer comme l’eau d’un pot et la fait paraître comme un vaisseau plein d’onguents qui s’élèvent par l’ardeur du feu. Il laisse derrière lui un sillage lumineux, l’abîme semble couvert d’une toison blanche. Sur terre, il n’a pas son pareil : il regarde en face les plus hautains, il est roi de tous les enfants d’orgueil [c’est-à-dire les fauves, qui symbolisent la prépondérance sur les autres] ».

Fin du dialogue. Et Job fit finalement cette réponse à Dieu :

« Je sais que Vous êtes tout-puissant : ce que Vous concevez, vous pouvez le réaliser. J’étais celui qui dénigre la providence sans y rien connaître. Aussi avez-vous parlé d’œuvres grandioses que je ne comprends pas, de merveilles qui me dépassent et que j’ignore. « Écoutez-moi », disais-je. « À moi la parole : je vais vous interroger et vous m’instruirez. » Je ne vous connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux vous ont vu. Aussi, je me réprouve et me désavoue. »

Épilogue. Après qu’il eut ainsi parlé à Job, le Seigneur s’adressa à Éliphaz :

« Ma colère s’est enflammée contre toi et tes deux amis, car vous n’avez pas parlé de Moi avec droiture comme vient de le faire mon serviteur Job. Procurez-vous sept taureaux et sept béliers puis allez vers lui. Vous offrirez un holocauste tandis que Job priera pour vous. J’aurai égard à lui, et Je ne vous infligerai pas ma disgrâce pour n’avoir pas parlé avec droiture de Moi. »

Éliphaz de Théman, Baldad de Suh et Sophar de Naamath s’en allèrent exécuter l’ordre du Seigneur. Et Dieu eut égard à Job. Lorsque celui-ci priait pour ses amis, il restaura sa situation et accrut même au double tous ses biens. Job vit venir vers lui tous ses frères et toutes ses sœurs ainsi que tous ceux qui le fréquentaient autrefois ; partageant le pain avec lui dans sa maison, ceux-ci s’apitoyaient et le consolaient de tous les maux que Dieu lui avait infligés. Chacun lui fit cadeau d’une pièce d’argent et lui laissa un anneau d’or. Le Seigneur bénit la nouvelle condition de Job plus encore que l’ancienne. Celui-ci posséda quatorze mille brebis, six mille chameaux, mille paires de bœufs et mille ânesses. Il eut sept fils et trois filles. La première, il la nomma « Tourterelle » ; la seconde, « Cassie » ; et la troisième « Pot de parfum ». Dans tout le pays, on ne trouvait pas d’aussi belles femmes, et Job leur donna une part d’héritage avec leurs frères. Job vécut encore cent quarante ans et il vit ses fils et les fils de ses fils jusqu’à la quatrième génération. Il mourut rassasié de jours. Fin

Le problème du mal. Vers la philosophie spirituelle et la spiritualité créatrice.

Le Livre de Job soulève plusieurs questions fondamentales, notamment à propos de l’idée même de Dieu. En effet, le Dieu des interlocuteurs de Job ne peut que choquer les consciences contemporaines. On dirait un monarque qui surveille l’humanité comme un mari jaloux et se courrouce facilement. Symboliquement parlant, il s’agit d’un Être présentant des caractéristiques essentiellement masculines. Mais, l’émotion étant une dimension symboliquement féminine, la quête passionnée de Job annonce une spiritualité nouvelle, étant entendu qu’en tout être humain les principes masculin (animus) et féminin (anima) sont tous les deux présents, mais à des degrés divers. L’homme éprouvé remet d’abord en question cette croyance, défendue par des arguments futiles et contradictoires, selon laquelle Dieu réagit toujours directement au bien et au mal malgré les injustices et les horreurs de la réalité. Il remet aussi en cause une vision utilitaire des croyances religieuses ainsi que la prétention d’obtenir son salut par ses propres mérites. On trouve aussi dans Livre de Job l’amorce de l’idée d’une sagesse inspirée, d’ordre existentiel dirions-nous aujourd’hui. En définitive, ce Livre est surtout d’actualité par le cri et la révolte qu’il exprime et peut être envisagé comme une étape sur un sentier allant plus haut et plus loin que le cri et la révolte.

À la semaine prochaine.

Robert Clavet, Ph.D. Ph.    LaMetropole.Com

Le Pois PenchéLas Olas

Robert Clavet

Docteur en philosophie. Il a enseigné dans plusieurs universités et cégeps du Québec. En plus d’être conférencier, il a notamment publié un ouvrage sur la pensée de Nicolas Berdiaeff, un essai intitulé « Pour une philosophie spirituelle occidentale », ainsi que deux ouvrages didactiques.