Vic Vogel et Jerry Boulet, deux hommes aux cheveux longs, debout l'un à côté de l'autre.

Quand le jazz devient rock… ou l’inverse

Quand le jazz devient rock… ou l’inverse.  Par Marie Desjardins
Vic Vogel le grand jazzman n’a qu’une dizaine d’années de plus que Gerry Boulet le grand rocker, mais ce fut en maître qu’il se comporta avec le leader d’Offenbach.

Lorsqu’il entra la première fois dans un studio où le band enregistrait – un studio entièrement tapissé de moquette – il se dirigea d’emblée vers la console et débrancha le tout. « Baissez-le son, lâcha-t-il, sèchement. Sinon, vous n’entendrez pas vos erreurs. » Qui aime bien châtie bien… Vic développa de la tendresse pour Gerry. Il admirait ce mec sincère, sensible, au grand cœur, un musicien authentique et passionné par ce qu’il faisait. En plus, et avec plaisir, Vic constata que les groupes rock québécois connaissaient vraiment les cuivres. Le rebelle du rock et le rebelle du jazz, selon les mots de Vogel, venaient de se rencontrer… Ils eurent l’idée de faire ensemble une « grosse affaire ». Un happening. 

En 1979, Vic Vogel va donc fusionner avec Offenbach. Les deux vedettes feront un disque et une tournée du Québec jusqu’au Nouveau-Brunswick. Offenbach En Fusion, contre toute attente (car c’est bien entendu un défi de réunir jazz et rock dans ces formes aussi opposées) connaîtra un immense succès. Parents et enfants n’ont plus de différence d’âge dans les arénas ou les parcs où ils se retrouvent pour écouter cet étrange concert. Sous les spots, l’orchestre en jette. Vic a travaillé les arrangements, intégré cinq trompettes, deux tubas, quatre cors français, cinq saxophones, deux batteurs (le sien et celui de Gerry), des cordes et un chœur de filles notamment composé de Marie-Michèle Desrosiers et de Judi Richards. Aux premières notes, ce qu’on pourrait croire incompatible sonne merveilleusement. Vic et Gerry sont en phase, ils se fondent en une seule puissante harmonie. C’est de la pure énergie. 

Vic Vogel gardera du concert de Bromont des souvenirs particuliers : les motards arrivant avec leurs caisses de vingt-quatre et roulant sur les clôtures pour s’assoir tout juste devant la scène, les multiples ambulances et les gens couchés de partout. Le lendemain, le site évoquait un champ de bataille. 

Woodstock dans les Cantons de l’Est

L’entreprise impossible a eu lieu. Tournées, importante couverture médiatique, disque. Offenbach en Fusion a remporté un Trophée Félix à l’Adisq (meilleur album rock de l’année) et un Disque d’or avec plus de quatre-vingt mille exemplaires vendus. Le Québec a montré que jazz et rock pouvaient merveilleusement s’unir et engendrer un petit chef-d’œuvre, comme, dix ans plus tôt, en Angleterre, Deep Purple l’avait prouvé en alliant hard rock et classique avec le Royal Philharmonic Orchestra de Londres.

Et pourtant… le premier soir de toute cette aventure, alors que l’on préparait la scène du Théâtre Saint-Denis pour deux représentations, les 30 et 31 mars 1979, le producteur, René Malo, ne semblait plus y croire. Il avait pourtant retenu les services du studio Filtroson pour enregistrer les spectacles, et, depuis le matin, les infrastructures envahissaient la ruelle du théâtre. Or, voilà que Vic et Gerry ne s’entendaient plus sur le son à atteindre. Au moment de la répétition, Gerry demanda à Vic de baisser les cors. Vic répondit avec son sourire narquois que les cors étaient tels quels, pas encore amplifiés… L’équipe commençait à paniquer. « Faut que je te parle », dit Gerry, lapidaire, en traînant Vic au Faubourg Saint-Denis, à l’angle des rues Emery et Saint-Denis. 

Au bar, Gerry s’assoit, commande deux triples cognacs et prépare deux lignes de coke. « Bois ça et sniffe ça, ordonne-t-il, il faut que je te parle. » Depuis le temps qu’il roule, Vic en a entendu d’autres. Il hausse presque les épaules. Pourquoi cette inquiétude ? Le show est le soir même! Il faut payer la salle, les musiciens, etc. On ne peut plus revenir en arrière. Il n’y a donc pas à tergiverser, et s’interroger est déjà une perte de temps. Mais Boulet explique : René Malo n’y croit plus. Vogel écarquille les yeux, foudroyant son interlocuteur de sa force et de son intelligence. « Toi, Gerry, tu y crois ? » demande-t-il. Bien sûr que Boulet y croit ! Mais on l’a ébranlé. Le doute s’est frayé un chemin comme il en a l’art en toutes circonstances, dans ce monde où, pour le combattre, il faut sans cesse être vigilant, c’est-à-dire croire en soi. Alors Vic dit à Gerry qu’il y croit aussi, et qu’il faut y aller.

Le soir de la générale fut un triomphe. Dans la salle rassemblant trois mille cinq cents personnes, tout le show-biz était présent, des filles grimpaient sur scène en hurlant, surexcitées, et on se précipitait sur Malo pour le féliciter du coup de l’année. Entre la rencontre avec Gerry et ce show, pourtant, un an à peine s’était écoulé, et Vic pouvait compter leurs répétitions sur les doigts d’une seule main… 

Gerry et Vic restèrent amis jusqu’à la mort du rocker. Quand Vic en parlait, c’était avec un profond respect, beaucoup d’amour et ce sentiment protecteur d’un aîné pour son cadet. 

Comme quoi, on ne s’en sort pas : tous les chemins mènent au jazz… et au rock.

Pour d’autres histoires sur Vic Vogel et Gerry Boulet, lire Vic Vogel Histoires de jazz, par Marie Desjardins, CRAM, 2011

https://lametropole.com/arts/musique/le-dernier-lundi-de-vic-vogel/


Photo principale :  Gerry Boulet

Le Pois PenchéJGA

Auteur de romans, d’essais et de biographies, Marie Desjardins, née à Montréal, vient de faire paraître AMBASSADOR HOTEL, aux éditions du CRAM. Elle a enseigné la littérature à l’Université McGill et publié de nombreux portraits dans des magazines.