Christian Bobin, Le muguet rouge

Un homme vêtu d'une veste marron est plongé dans un livre tout en se tenant sur un fond bleu. Un homme vêtu d'une veste marron est plongé dans un livre tout en se tenant sur un fond bleu.
Christian Bobin, Le muguet rouge. Par Ricardo Langlois
Tu es mort et tu m’as accompagné dans mes vingt dernières années. Tu m’as comblé par ton écriture très personnelle. Tu as construit à ta manière un pays intérieur avec l’arrogance verte d’un adolescent. Tu as changé ma vie. Tu as réinventé la pensée totalitaire avec une poésie bénie de lumière. Chacun de tes livres est un trésor. Celui-ci est le dernier. Pour moi, il était important de parler de toi comme d’un grand ami, d’un confident.
Une vision personnelle

Bobin est affligé par la réalité. Son dernier livre « Le muguet rouge » est un testament. Chaque phrase, chaque réflexion illumine. Comment vivre avec l’air du temps ? Ce monde d’images qui nous envahit. Où est le vaisseau d’or ? Suis-je trop vieux pour saisir cette époque sans âme ? Je suis le seul à vous écrire une longue lettre d’amour. Suis-je le seul à chercher la beauté du monde ? Pouvez-vous éteindre vos cellulaires ? Aller goûter la rosée de l’enfance. Je vais me coucher dans mes larmes en lisant votre livre. L’architecture du désir ne doit jamais tuer l’enfant intérieur. Depuis les vingt dernières années, j’ai eu une faim insurmontable à vous lire.

Lire la vie
Quelques extraits que j’ai soulignés :

« La poésie est don de lire la vie. Est poétique toute concentration soudaine du regard sur un seul détail, que provoque notre désir enfantin de ne jamais mourir. » (p. 25)

« Le métro transporte sa cargaison de visages gris. » (p. 26)

« Nous étions des rois. Des fleurs tombaient sur nos épaules, des diamants. C’était une seconde après notre naissance, et une seconde après notre mort. » (p. 27)

Quand on lit Bobin, il faut voir des anges qui existent dans l’inexistence. Il faut quitter ce monde. Apprendre à vivre dans la nuit. Découvrir la chair du silence. Aller lire dans notre chambre secrète pour redécouvrir nos joies d’enfance. Parce que le monde ne voit pas la Lumière. Parce que le monde vit dans les images. La vie vous fait mal. Elle va. Elle vient. Je veux renaître avec des souliers neufs parce que je suis inadapté à la souffrance. Il faut laisser couler la vie, sans perdre notre innocence. Il faut guérir de la maladie d’un monde en cavale. La souffrance est un langage muet.

Une lettre secrète

« Le seul fait de vivre, d’être jeté au monde comme on est jeté aux chiens nous crée un devoir envers ceux qui nous ont précédés sur ce chemin. » (p. 40). Et plus loin, j’ai pensé au poète Rumi : « Cœur et souffle, tous deux dans une lettre secrète, là tu envoies la vie à un monde ignorant. »  (1). 

À la lecture de son testament, « Le muguet rouge », comment ne pas penser à « La plus que vive » (2), un de ses plus beaux livres. Il parle de la mort. Tous les poètes parlent de la mort. (3) « L’événement de la mort a tout pulvérisé en moi. Tout sauf le cœur. Le cœur que tu m’as fait et que tu continues de me faire, de pétrir avec tes mains de disparue, d’apaiser avec ta voix de disparue, d’éclairer avec ton sourire de disparue. » (4)

La Bête qui mange le Temps

Ce monde déshumanisé, sans repères remplis d’abîmes et de nouveaux tabous, tu t’en éloignes par la beauté du cœur pur, « dans la simplicité radicale du ciel bleu. » (5). Tu as donné à nos blessures d’enfance, une joie inexplicable. Une joie sans cause qui appartient à ceux qui ont compris. Nous sommes dans un autre Temps qui n’appartient à aucune race et aucune religion. Cette lumière est presque insupportable. J’ai appris à la reconnaître petit à petit. J’en retiens des petits bouts que je retranscris dans mes cahiers. 

La société se déconstruit. Tout repose sur un individualisme caricatural. Bobin laisse sous-entendre qu’on est proche de l’apocalypse. Et cette phrase qui tombe comme la foudre : « De plus en plus de gens meurent de chagrin sans que nul s’en aperçoive, pas même eux. » (p. 55) Comment survivre à l’aliénation, aux impératifs sociaux dominants, il n’y a pas de réponse en dehors d’une prise de conscience personnelle.

Notes
  1. Rumi, « Cette lumière est mon désir » p. 126. NRF Gallimard, 2020.
  2. Christian Bobin, « La plus que vive »  Folio 2020.
  3. Saint-Denys-Garneau, je fais allusion au poème « Cage d’oiseau » Regards et jeux dans l’espace Boréal Compact.
  4. Christian Bobin, « La plus que vive » p. 13.
  5. Christian Bobin, « La lumière du monde » p.72  Folio 2003.

Christian Bobin, « Le muguet rouge » Gallimard, 2022.

Mains LibresPoésie Trois-Rivière

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com