Trois livres sur une table avec le titre ellesmere dans le genre Littérature.

Seul l’art préserve de la destruction

Seul l’art préserve de la destruction.  Par Marguerite Poulin
Ellesmere est une île perdue dans l’Arctique parmi un archipel de terres arides et glaciales. C’est là qu’au début des années 50 le gouvernement canadien, sous prétexte d’assurer sa souveraineté, a déporté seize familles formées de près d’une centaine d’Inuits. Embarqués de force par la Gendarmerie royale, ces autochtones choisis au hasard furent arrachés de Port Harrison où ils vivaient en paix et heureux. Leur exil allait durer vingt ans, et même toute la vie.  

Ce récit déchirant des oubliés d’Ellesmere est la toile de fond du roman de Marie Desjardins, Ellesmere, la faute, le prétexte pour raconter une histoire d’amour passionnelle entre un frère et une sœur. Le sous-titre stigmatise à la fois la culpabilité des autorités gouvernementales envers les Inuits, celle d’un tabou, l’inceste, et celle dun homme qui parvient à se sauver d’un crime qu’il a commis. Le poids du péché et l’impossible rédemption sont au cœur du roman.

D’entrée de jeu, un narrateur d’une famille connue, mais dont les origines sont délibérément floues se présente sous forme de questions. Qui est-il ? « Êtes-vous de la famille des… ? » D’où vient-il ? Du village de Saint-V… « entre Toronto à droite et Montréal à gauche ». Peu importe, car l’histoire est ailleurs. Peintre désabusé, artiste célèbre et insatisfait qui séjourne à Malibu, à Toronto, il témoigne de la brûlante passion qui unit Jess à sa sœur et du fardeau de leur délit. Le narrateur sait très tôt qu’il n’y peut rien. «Leur histoire se déroulait devant moi sans être la mienne» (1), dit-il, et de nouveau, au dernier chapitre : « Mais personne ne connaît mon histoire. Et je suis le seul à connaître celle de mon frère, et plus encore celle de ma sœur.» (2) Le narrateur détient leur secret inavouable ; il est la voix de leur conscience malade.

Dominé par un père autoritaire, qui l’humilie, le punit et le détruit, Jess est torturé par ses démons. Intoxiqué, instable, cardiaque, bipolaire, il quitte la maison de Saint-V., et succombe à ses sombres passions : il boit, il est violent, il fraye parmi des trafiquants de drogue et finit par laisser «un cadavre derrière lui». S’il évite la prison grâce à un habile criminaliste, ami de sa riche famille, c’est pour fuir le plus loin possible, pour se faire oublier sur la terre de Caïn, la terre d’Ellesmere, là où des Inuits ont été laissés à eux-mêmes. Ellesmere devient alors un symbole, celui d’un enfer de glace, blanc, hostile, désertique, là où sont morts de froid, de famine ou de désespoir les déportés inuits, là Jess cherchera à expier ses péchés.  

Bilingue, le roman de Marie Desjardins se présente tête-bêche, d’un côté en français, de l’autre en anglais. Le thème du double caractérise aussi la structure narrative du récit. Les personnages sont les miroirs les uns des autres. Dans un bar à Hollywood, le narrateur fait la connaissance d’un inconnu, Evan. «Enfin, je rencontrai quelqu’un à ma mesure», se dit-il. Par un ancêtre commun qui a cartographié Ellesmere, Evan (il séduira sa sœur), «était tout simplement une sorte de frère de Jess». En écho, les personnages du récit de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, sont les figures tutélaires de Jess et de sa sœur ; leur passion interdite est calquée sur celle des deux enfants de l’île Maurice.

Le thème du double se déploie aussi dans les intrigues. Jess décrit à son frère, le narrateur, le paysage désolé d’Ellesmere ; celui-ci en fait un immense tableau couronné de succès : un triptyque, comme les trois personnages principaux du roman. Dans l’ombre de son atelier, la sœur, artiste douée, mais méconnue, peint des enluminures. Plus tard, elle s’exilera en Roumanie et Jess ne quittera jamais le Nord.

La tragédie humaine d’Ellesmere est la métaphore pivot du roman. Pour Jess, l’âme damnée, c’est le bout du monde où il trouvera refuge. Pour le narrateur, telle une obsession lancinante, cette terre obscure et froide deviendra les trois panneaux qui le mettront au monde. « Mon triptyque a cristallisé pour l’éternité le destin de ces Inuits lâchés comme des chiens sur l’île d’Ellesmere. » (3)  Le narrateur raconte en détail l’histoire de sa famille, car il « ne vit que pour les observer ». C’est par couples qu’il nous en présente les membres, poursuivant encore une fois le thème du double : mère-fille, père-fils, sœur-frère. Et lui ? Il est l’épervier, il survole le récit, il peint en mots le tortueux tableau de leur histoire.

D’une écriture fiévreuse et lyrique, le roman de Marie Desjardins est dense. Une seule idée ne le résume pas. En plus de mettre à jour le scandale d’Ellesmere alors que, de nos jours, nous prenons de plus en plus conscience du mal que les autorités ont fait subir aux Premières Nations du pays, le livre met à nu des personnages que leurs désirs embrasent. Leurs tourments nous accompagnent au-delà de la lecture. Sans apitoiement pour ses personnages, Marie Desjardins nous les présente comme des êtres exaltés et fragiles. S’ils succombent à leur passion, ce n’est pas par caprice, mais parce qu’un lien invisible les unit. La sœur, à l’image d’une Adèle Hugo, se perd dans une passion destructrice, elle est « l’Inuit sacrifiée » dont le bourreau s’appelle Jess.  Dans cette famille incapable d’aimer, ils sont condamnés à unir leur chair et leur sang.  

Cinquième roman de Marie Desjardins, Ellesmere La faute confirme son talent en offrant une voix unique dans notre paysage littéraire. Cette histoire marquée au seau de la tragédie historique des Inuits de la terre d’Ellesmere nous emporte dans un univers brûlant de désirs et de tourments où seul l’art préserve de la destruction.

ELLESMERE LA FAUTE, Les éditions du Mont-Royal / ELLESMERE THE OFFENSE.  Mont Royal Publishers

1) Marie Desjardins, Ellesmere La faute, Les éditions du Mont-Royal, p. 130

2) Ibid. p.171

3) Ibid. p.155

Collaboration spéciale :  Marguerite Poulin

Las OlasLe Pois Penché