//La spiritualité créatrice (Texte no. 20)

La spiritualité créatrice (Texte no. 20)

Robert Clavet
Une distance infinie entre deux corps est impensable, aussi impensable que l’ajout sans fin d’étoiles situées à des distances finies.

L’étude quantitative de l’Univers et l’intuition de l’unicité de celui-ci ne se situent pas sur le même plan, ne concernent pas le même ordre du réel.  Kepler (1571-1630) déclare avec raison que l’idée d’un Univers infini est dénuée de signification scientifique. Adepte de l’héliocentrisme, il fait un apport important dans le calcul et la description du mouvement des planètes. Toutefois, en prenant la défense de sa religion, il déclare, à l’instar de Copernic, que le système solaire est au centre de l’Univers et est entouré d’innombrables étoiles fixes. Il argue que, pour toutes les étoiles de l’Univers, on se trouvera toujours à une distance finie d’un point d’observation donné. Fidèle à la scolastique aristotélicienne, l’astronome allemand insiste sur la conception selon laquelle l’espace vide comme tel n’existe pas, puisqu’il n’est rien. Il fait valoir qu’il n’y a pas un « espace vide » qui a été créé par Dieu, qui a certes créé le Monde à partir du néant, mais n’a pas commencé par créer un néant. Selon ce point de vue, l’espace n’existe qu’en fonction des corps : s’il n’y avait pas de corps, il n’y aurait pas d’espace. Si Dieu détruisait le monde, argumente-t-il, il ne resterait pas d’espace vide : il n’y aurait plus rien, de même qu’il n’y avait rien avant que Dieu n’eût créé le monde, et qu’il n’y a rien en dehors du monde après qu’il l’eût créé. De cette façon singulière, Kepler croit en un Monde fini (limité).

Grâce à son fameux télescope, Galilée (1564-1642) annonce l’existence de nouvelles planètes et de dix fois plus d’étoiles que celles connues jusqu’alors. Contrairement à Copernic et Kepler, sans toutefois se prononcer clairement sur la finitude ou l’infinité de l’Univers, ce qui aurait été imprudent à l’époque compte tenu du fanatisme religieux, il rejette l’idée d’une limitation du monde et de son enfermement dans une sphère d’étoiles fixes. Il constate qu’aucune étoile n’est à la même distance d’un point quelconque de l’Univers et qu’on ne connaît pas la forme du firmament. Plutôt en accord avec Nicolas de Cues et Giordano Bruno, sans avoir jamais osé citer ce dernier qui avait été livré vivant aux flammes en 1600, il rejette l’idée d’un centre du monde et affirme que les étoiles sont autant de soleils. Son télescope eut des effets retentissants, mais c’est avec Descartes (1596-1650) que l’on voit apparaître une pensée scientifique nouvelle.

Jusque-là, les philosophies d’inspiration platonicienne avaient toujours soutenu l’idée d’une correspondance entre Dieu, la nature et le cosmos, ce qui permettait de parler analogiquement de l’invisible à partir du visible, mais en confondant souvent la philosophie, la science et la religion. Avec Descartes, Dieu n’est ni symbolisé ni médiatisé par les choses créées : le seul attribut de Dieu dans la création est son immutabilité (son invariabilité) dans un monde où Il ne s’exprime pas, sauf dans l’âme humaine. Cette dernière, explique Descartes, est un pur esprit, une substance dont toute l’essence ne consiste qu’en la pensée, un esprit doué d’une intelligence capable d’une façon innée de saisir l’idée de Dieu et de l’infini ; un esprit doué aussi de volonté, c’est-à-dire de liberté infinie. Selon lui, Dieu nous fait don de quelques idées claires et distinctes nous permettant de découvrir la vérité au sujet du monde, à condition que nous ne nous écartions pas de celles-ci. Et le monde a été créé par pure volonté divine pour des raisons qui nous sont inaccessibles. Le fameux philosophe français déclare que les conceptions et les explications qui admettent une finalité (un but) à l’univers n’ont ni place ni valeur en physique, de même qu’elles n’ont ni place ni sens en mathématiques. Il n’a certes pas tort de considérer les explications finalistes comme étant incompatibles avec une science objective en quête d’idées claires et distinctes, mais la tradition spirituelle platonisante affirmant le statut ontologique de la réalité sensible témoignait d’un Sens issu d’une introspection dont le propos ne consistait pas dans l’accumulation de savoirs objectivement transmissibles. Le temps n’était pas encore venu de distinguer la spiritualité créatrice et la science objective, et de situer celles-ci l’une par rapport à l’autre avec leurs possibilités et leurs limites.

Le monde extérieur vu par Descartes n’est aucunement le monde coloré et multiforme du sens commun, issu, selon lui, d’une opinion basée sur le témoignage douteux et incertain de la perception sensible. Il s’agit plutôt d’un monde mathématique rigoureusement uniforme, un monde de géométrie chosifiée, dont nos idées claires et distinctes nous donnent une connaissance évidente et certaine. Ce monde ne contient que matière et mouvement ; et comme la matière est identique à l’étendue, il ne contient donc qu’étendue et mouvement. Autrement dit, Descartes affirme que la nature d’un corps ne consiste pas en sa dureté, sa pesanteur, sa couleur ou en tout autre qualité qui toucherait nos sens, mais seulement en ce qu’elle est dotée d’une longueur, d’une largeur et d’une profondeur. La matière, qui est en mouvement, n’est donc rien d’autre qu’une « substance étendue ». En réduisant la matière à l’étendue, Descartes, en accord avec Aristote, affirme qu’il n’existe pas d’espace (de vide), et qu’il n’y a rien qui soit distinct de la matière, de la « substance étendue ». Selon lui, les corps ne sont pas dans de l’espace, mais seulement entre d’autres corps, et l’espace qu’ils occupent n’est pas quelque chose qui diffère de ceux-ci : l’extension de l’espace est la même chose que l’extension de la matière. Comme il est impossible que ce qui n’est rien ait de l’extension, l’espace vide ayant une extension n’existe pas. De plus, l’identification de l’étendue et de la matière implique le rejet de la finitude de l’Univers. Descartes considère en effet qu’attribuer une frontière à l’espace et au monde matériel est contradictoire, car une telle limite suppose qu’on puisse la dépasser, comme si, aux confins du monde, il était possible d’enfoncer une épée dans l’espace, alors qu’il n’y a rien dans laquelle celle-ci pourrait être enfoncée. En évitant d’utiliser le mot « infini », il conclut que l’Univers est « indéfini » et que notre soleil se trouve parmi d’autres étoiles, sans fin.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

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